I. Lettre à la mère Marie-Raphael, 27 juin
DÉMISSION
de Sainte-Agathe n'hérita de lui que son pauvre lit, ceux de ses familiers, et quelques pauvres ustensiles de cuisine. Son seul regret était de n'avoir rien à léguer aux pauvres. Jusque dans son sommeil il pensait à ces chers objets de sa prédilection, il croyait les entendre se plaindre et lui demander : « Pourquoi nous abandonnez-vous? » Pendant ces quelques derniers jours, la vue d'un mendiant suffisait pour l’attendrir : aussi donnait-il à tout venant et à pleines mains.
Le jour du départ était fixé au 27 juillet 1775. On put voir la veille jusqu’à quel point tous l’aimaient et le vénéraient. Plusieurs de ses chanoines, accourus pour lui faire une dernière visite, ne cessaient de pleurer : « Et pensez-vous, leur dit Alphonse, qu'il ne m'en coûte pas, à moi, de me séparer de mes enfants? Je me retire, ajouta-t-il en élevant la voix, parce que Dieu le veut ainsi. J'étais prêt à traîner cette charrue jusqu’à la mort. Je vous quitte de corps, mais mon cœur reste au milieu de vous. » Bientôt des personnes de toute condition envahirent le palais, demandant un objet quelconque ayant appartenu à leur saint évêque afin de le conserver comme une relique. On fit à la lettre le sac de sa chambre. Tout disparut, jusqu’aux petites images de papier attachées au chevet de son lit. Un gentilhomme d’Arienzo s’empara d’un petit crucifix de bois, un autre de la petite branche de buis suspendue au-dessus du bénitier. Un certain Silvio, barbier de la maison, ne voyant plus rien à prendre, demanda au saint une béquille abandonnée, dont il s’était servi au moment de ses attaques de rhumatisme : « Prenez-la, dit Alphonse, elle pourra vous servir. » En effet, quelques années après, sa belle-fille, sur le point de devenir mère, était en péril de mort. Les médecins jugeaient le cas désespéré. Son mari saisit la béquille du saint évêque et dit : « Appuie-toi avec confiance sur ce bois que Monseigneur a touché, et Dieu te sauvera ! » Elle le fit, et mit aussitôt son enfant au monde.
Le lendemain, au moment du départ, une foule immense stationnait devant le palais épiscopal. Les membres du clergé, les gentilshommes, les gens du peuple, étaient accourus pour recevoir une fois encore la bénédiction de leur pasteur vénéré. Les pauvres, qui perdaient en lui un père dévoué, sanglotaient. Alphonse ne put s’empêcher de pleurer avec eux en leur distribuant à chacun sa dernière aumône. Il bénit ensuite son Église ainsi que la foule agenouillée à ses pieds, et se dirigea vers le carrosse qui devait l’emmener.
Chacun regardait avec un sourire mêlé de larmes le pauvre
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bagage de Févêque de Sainte-Agathe. Il emportait dans une corbeille liée derrière la voiture un crucifix de bois, un chandelier, et une lampe de cuivre. De plus, il avait prié les chanoines de lui abandonner le grabat sur lequel il passait ses journées. Un âne portait sur son dos ce somptueux mobilier. Le saint vieillard monta en voiture avec le père Villani. Il prit en main son rosaire, invoqua ses saints patrons, recommanda encore une fois à Jésus- Christ et à sa sainte Mère le troupeau chéri dont il s’éloignait, et donna l’ordre du départ. Les chanoines, un grand nombre de prêtres e*t des laïques de distinction voulaient l’accompagner, mais il les en dissuada, tout en les remerciant vivement de ce témoignage d’affection. Néanmoins le père Caputo, supérieur de son séminaire, don Salvatore Romano, syndic d’Arienzo, qui lui était particulièrement attaché, et d’autres personnages, l’escortèrent jusqu’à un endroit appelé Cancello. Arrivés là, ils furent obligés de rebrousser chemin, car Alphonse leur déclara que leur présence, loin de le consoler, ne faisait qu’entretenir et accroître sa douleur. Il se mit alors à réciter avec le père Villani le rosaire et les heures canoniales. La prière seule pouvait soulager et réconforter son cœur déchiré par cette scène émouvante de la séparation.
Ils arrivèrent à Noie vers midi. Pour éviter une réception d’apparat, au lieu de descendre à l'évêché, le saint se rendit au séminaire, où tous l’accueillirent comme un ange envoyé du ciel. Il commença par célébrer la sainte messe, car la pensée du départ l’avait tellement impressionné le matin qu’il n’avait pas voulu monter à l’autel. Malgré sa fatigue excessive, il célébra en présence de tous les séminaristes, qui ne purent retenir leurs larmes en voyant avec quelle ferveur et quel respect des moindres cérémonies le saint vieillard offrait l’auguste sacrifice. Après sa messe, il entendit en actions de grâces celle du père Villani ; puis, sur l’invitation du vénérable supérieur, il adressa la parole à la nombreuse jeunesse qui l’entourait. Comme il le faisait partout, il exhorta ces jeunes gens à fuir le péché, à aimer Jésus-Christ, à mettre leur confiance en Marie, surtout dans les tentations, à communier fréquemment, à visiter souvent le saint Sacrement. Ces pensées leur étaient familières, mais il les développa avec tant de cœur et d’onction, que ses auditeurs, et le supérieur plus que ses élèves, croyaient les entendre pour la première fois.
Pendant ce temps la nouvelle se répandit dans la ville de Noie que Mgr de Liguori était arrivé au séminaire. Plusieurs gentilshommes vinrent aussitôt lui présenter leurs hommages. Or, en cette circons-
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tance, il plut au Seigneur d’authentiquer pour ainsi dire la sainteté de son serviteur par un miracle éclatant. Parmi les visiteurs se trouvait un certain Michel Brancia, qui, par suite d’une fluxion aux yèux, était devenu tout à fait aveugle. Les médecins de Noie et de Naples avaient inutilement tenté tous les moyens de lui faire recouvrer la vue. Plein de vénération pour le serviteur de Dieu, il le supplia instamment de tracer un signe de croix sur ses yeux. Ému de compassion, Alphonse fit le signe de croix demandé, et à l’instant même les yeux de l’aveugle s’ouvrirent. Michel, qui n’avait pu se rendre au séminaire qu’à l’aide d’une main étrangère, s’en retourna seul, à la grande admiration des habitants de Noie.
Après une légère réfection, et malgré les instances du supérieur qui voulait le retenir jusqu’au lendemain, Alphonse prit la route de Nocera où il arriva vers le soir. L’évèque, Sanfelice, le reçut au son de toutes les cloches. En descendant de voiture, il se vit entouré d’une foule immense qui réclamait sa bénédiction. Tous avaient compassion du pauvre évêque en considérant l’état misérable où il était réduit, mais tous pleuraient de joie en se rappelant que, treize ans auparavant, à son départ pour Sainte- Agathe, il leur avait promis de revenir terminer ses jours à Pagani. Alphonse bénit ce bon peuple avec effusion, gravit les degrés de l’escalier, et s’écria, transporté d’une sainte joie : « Gloria Patri! Qu’elle était pesante la croix que je porte sur la poitrine, quand je montais l’escalier du palais d’Arienzo, et comme elle est légère aujourd’hui! » Arrivé au chœur, il se prosterna la face contre terre devant le saint Sacrement : « Mon Dieu, dit-il, je vous rends grâces de m’avoir ôté de dessus les épaules ce lourd fardeau. Mon Jésus ! je n’en pouvais plus! » Les pères qui l’entouraient entonnèrent alors le Te Deum pour remercier Dieu de leur avoir rendu leur saint fondateur.
Le père Mazzini le conduisit ensuite dans l’appartement qu’il lui destinait. C’était une chambre assez commode, affectée jusque-là au service des étrangers. La voyant tapissée de haut en bas, il se récria contre un pareil luxe. « Comment! dit-il, je devrai vivre en un pareil salon? Je veux mon ancienne chambre. » On lui répondit qu’elle était occupée par le père Villani ; mais ce n’était là qu’un prétexte dont il eut facilement raison. On lui représenta enfin qu’il lui fallait une chambre assez vaste pour recevoir les nombreux visiteurs qui désireraient l’entretenir. Cette considération le détermina à s’installer dans deux petites cellules, dont l’une lui servirait de chambre à coucher, et l’autre de salle de réception. Contemplant alors avec un indicible plaisir les quatre murailles froides
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et nues de ces pauvres chambrettes, il s’écria : « Oh ! comme je me trouve ici plus heureux et plus content qu’au palais d’Arienzo! »
Ce même soir, le grand vicaire de Nocera vint le complimenter de la part de l’évêque Sanfelice. Tout en s’entretenant avec lui, Alphonse lui exprima le contentement qu’il éprouvait de se voir enfin déchargé du fardeau qui l’écrasait. « Que vous soyez content, je le crois facilement, lui dit le grand vicaire, mais il n’en est pas de même de votre diocèse, lequel au contraire est très mécontent. — Et pourquoi? reprit le saint. — Parce qu’il a perdu le pasteur qui lui faisait tant de bien. » A ces mots, Alphonse se troubla. « Gesù Maria! s’écria- t-il tout hors de lui, comment pouvez-vous parler ainsi? Je n’ai rien fait de bien. » Et il ne finissait pas de répéter: « Rien, rien, rien. S’il s’est fait du bien, c’est Charles de Marco qui l’a fait, et non pas moi. Disons mâeux, reprit-il avec conviction, c’est Dieu, Dieu seul, qui a tout fait et non pas moi. »
Le lendemain, il reçut la visite de l’évêque, qui l’investit de tout pouvoir dans son diocèse. Les supérieurs des maisons religieuses, et nombre de personnes de qualité du diocèse et des pays voisins, vinrent aussi le complimenter. Pendant plusieurs jours il y eut affluence de visiteurs dans son humble cellule. Puis il trouva enfin la solitude, cette solitude si chère à son cœur qu’il écrivait à l’un de ses religieux : « Par la grâce de Dieu , je me retrouve à Nocera, et je me crois en paradis. » — « 11 était si heureux, raconte le prêtre Minervino, un de ses familiers, que, m’entretenant avec lui quelques jours après son retour à Pagani, il me demanda de lui apporter certains morceaux de musique composés par lui, par exemple le Salve Regina et le Duetto. Quand il les eut en maiin : « Maintenant que je ne suis plus évêque, me dit-il, il m’est permis de prendre un peu de récréation. » Il se mit au piano, ce qu’il n’avait pas fait depuis son élévation à l’épiscopat, mais sa tête courbée sur les touches du clavier l’empêcha de jouer. Je le priai alors de composer de nouveaux cantiques; il se mit à rire de bon cœur : « Je vais composer, dit-il , un bon Libéra pour mes obsèques, qui auront lieu au premier jour. »
Pauvre saint vieillard ! douze années le séparaient encore de cette mort qui lé talonnait depuis longtemps sans pouvoir le saisir, douze années, c’est-à-dire une période presque aussi longue que celle de son épiscopat. Et cette période finale ne sera pas pour lui l’époque du repos, comme il l’espérait, mais au contraire l’époque des grandes douleurs et des plus effroyables tempêtes. Si parfois Dieu le conduit un instant sur le Thabor, ce sera pour l’aider à gravir le Calvaire.