CHAPITRE Ier
RECLUS ET APOTRE
Règlement du saint. — Une àme d’apôtre. — Les deux soldats. — Les privilégiés d’Alphonse. — Encore le carrosse. — Nouveaux écrits. — La Conduite admirable de la Providence. — Dissertations sur les fins dernières . — Objections du reviseur. — Réponses de l’auteur. — Alphonse et saint Jean.
Les saints changent de lieu, d’habitation, d’occupation, mais leur vie intime, qui est la vie d’amour, ne change pas plus que celle des séraphins du ciel. Si nous entrons dans la cellule du solitaire de Nocera, nous y retrouvons l’évêque de Sainte- Agathe tel que nous l’avons vu au palais d’Arienzo. Le voilà sur le fauteuil où depuis sept ans il passait presque toutes ses journées; seulement au palais épiscopal le fauteuil était recouvert d’un vieux damas que le grand vicaire et les chanoines n’avaient pas permis d’enlever : aujourd’hui un cuir grossier remplace la soie, car Alphonse a déclaré que pareil luxe ne convenait pas à un pauvre religieux. Dans un coin de la cellule on aperçoit le pauvre lit apporté d’Arienzo, et tout autour les saintes images que le prélat avait coutume de vénérer. Sur la muraille, en face, se dresse une grande croix, au bas de laquelle est attachée l’image de Notre-Dame des Sept Douleurs. Une table de bois grossier, trois ou quatre chaises de paille, composent tout le mobilier. Dans la cellule qui sert d’antichambre, s’élève un autel surmonté d’un crucifix, ayant à ses pieds un beau portrait de la Madone. C’est sur cet autel que le saint vieillard offre chaque matin le saint sacrifice ; c’est là aussi qu’il donne audience aux fidèles qui viennent réclamer ses conseils.
Ôn retrouve auprès du pauvre perclus ses inséparables compagnons. Le serviteur Alexis Pollio avait demandé en grâce d’accompagner au couvent son vénérable maître, et l’entourait toujours de ses soins dévoués. Le frère Antoine Romito continuait à Lui servir
LE SOLITAIRE DE NOCERA
de lecteur, de secrétaire, et au besoin de médecin. Ces deux anges gardiens veilleront sur lui jusqu’à la mort, et rediront plus tard les traits d’héroïque sainteté dont ils ont été les heureux témoins.
Quant à l’ordre du jour, Alphonse suivait celui de la communauté, auquel il faut ajouter les prières de surérogation qu’il s’était imposées et qu’il n’omettait jamais. « Depuis son retour à Nocera, dit au procès le chanoine Crisco, il faisait au son de la cloche avec ses serviteurs tous les exercices que les religieux accomplissaient soit en cellule soit au chœur. Jamais il n’omettait le matin sa méditation d’une demi-heure, après laquelle il se préparait à dire la messe, aussi longtemps qu’il put célébrer, ou à recevoir la communion. Le saint sacrifice achevé, il faisait une heure d’action de grâces devant l’autel, où Ton célébrait une seconde messe. Il se mettait alors à étudier ou à traiter les affaires de la congrégation. Venait ensuite une promenade d’une heure en carrosse. En rentrant il se faisait porter au chœur devant le saint Sacrement. Il lisait la visite du jour, puis s’échappait en pieuses aspirations avec une telle ardeur qu’on ne pouvait sans attendrissement le voir ainsi absorbé en Dieu et comme en extase. Après avoir passé à l’église un temps assez long, il se faisait reconduire dans sa cellule. Là il prenait son maigre repas, puis s’entretenait avec quelques-uns de ses confrères des choses divines ou des travaux apostoliques. Puis, après quelques instants de repos, suivait une nouvelle série d’exercices de piété — lecture spirituelle, méditation, visite au saint Sacrement, — jusqu’au moment d’une seconde promenade en carrosse d’une heure environ. Au retour, troisième visite au chœur, puis troisième méditation avec ses serviteurs. Après une légère collation, pour terminer la journée, l’examen de conscience et les prières accoutumées L »
Au mois de mars 1775, il avait demandé au pape, vu son grand âge, sa vue très affaiblie et ses douleurs de tète, de commuer l’obligation de l’office divin en d’autres prières. Le pape, agréant la supplique, autorisa son confesseur à faire cette commutation toutes les fois qu’il la jugerait nécessaire. Le bon Dieu n’y perdait rien, car le saint priait toujours. La récitation du rosaire, dont il méditait les mystères avec amour, l’absorbait pendant un temps considérable. De plus, il faisait chaque jour le chemin de la croix dans un long corridor où l’on avait érigé les stations. Les pères aimaient à traverser ce corridor pour arrêter un instant leurs regards sur ce pieux vieillard tout en larmes aux pieds de Jésus crucifié.