Process . apost., fol
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Dans ce corps défaillant brûlait toujours le cœur de l’apôtre. Le feu du zèle, au lieu de s’éteindre avec l’âge, devenait de jour en jour plus ardent. Tous les samedis il se traînait au chapitre des coulpes pour exhorter les siens à vivre saintement, à pratiquer la vertu particulière du mois, à ne négliger aucune observance. « Que faisons-nous ici, disait-il un jour, si nous ne travaillons pas à nous sanctifier? En nous tirant du monde, Dieu n’a pas eu d’autre but que notre sanctification. S’il ne s’était pas proposé de nous élever à la sainteté, pourquoi nous aurait-il soustraits aux dangers de la vie ordinaire? » Sans cesse il revenait sur le but de l'institut, sur la grâce de la vocation, sur le zèle pour le salut des âmes. Il recommandait surtout à ses frères de ne pas trahir en chaire leur sainte vocation par l’emploi d’un style peu conforme à la simplicité apostolique. Un jour, il s’éleva contre les panégyriques, si chers aux beaux diseurs. « Qu’on n’emploie plus jamais ce nom de panégyrique, s’écria-t-il; si on fait l’éloge d’un saint, que ces discours prennent le nom de sermons comme les autres, et qu’on s’attache à la pratique, c’est-à-dire à montrer comment nous devons imiter les vertus des saints. » — « 11 nous parla là-dessus, dit le père Cajone, avec une telle véhémence que nous en étions stupéfaits. »
Malgré sa faiblesse, il continua d’observer son vœu de prêcher tous les samedis sur les gloires de Marie. Le premier samedi après son retour à Pagani, on avait déjà exposé le saint Sacrement, quand on le vit arriver, à l’église, soutenu par ses deux serviteurs qui, à grand’peine, le hissèrent dans la chaire. Le bruit s’étant répandu que le saint devait prêcher, il y avait affluence d’auditeurs, qui pleuraient de compassion en le voyant si misérable , et aussi de joie à la pensée qu’il ne les quitterait plus jusqu’à sa mort. A leur grande surprise, il parla, non comme un infirme, mais avec toute la force d’un homme en parfaite santé. Dès lors, aussi longtemps qu’il put monter en chaire, il ne manqua jamais d’exhorter ses auditeurs chaque samedi à mettre toute leur confiance dans notre bonne Mère du ciel.
Il prêchait aussi de temps en temps les jours de fête, surtout à Noël en l’honneur de l’Enfant Jésus, ou pendant la semaine-sainte pour exciter les cœurs à l’amour de Jésus crucifié. « Je me rappelle, dit un témoin, l’avoir entendu, le vendredi-saint 1776, prêcher la Passion dans l’église Saint-Michel. Malgré sa décrépitude et bien qu’on ne pût apercevoir son visage collé à sa poitrine, il produisit une telle impression que toute l’assistance fondit en larmes. »
Son zèle ne s’exerçait pas seulement en chaire : sa cellule devint
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un foyer d’amour divin pour beaucoup de prêtres, de religieux, de personnages de distinction , qui recouraient à ses lumières. Des magistrats, des ministres, des conseillers du roi, conféraient souvent avec lui sur des affaires de conscience. Les évêques demandaient à son expérience des avis pour le gouvernement de leurs diocèses. A tous il parlait avec cette sincérité et cette liberté dont les saints ont le privilège. En juin 1776, don François Sanseverino, autrefois membre de la congrégation, nommé archevêque de Païenne, vint présenter ses hommages au saint vieillard, dont il était tendrement aimé. Alphonse le reçut avec grande bienveillance, F entretint de choses spirituelles, et lui dit en le quittant : « Au fort de vos sollicitudes pastorales, ne vous oubliez pas vousmême. Souvenez-vous qu’avant tout il faut sauver votre propre âme. » — « C’est ainsi qu’il parlait à tous, dit un témoin au procès de béatification; chaque fois que j’eus l’occasion de m’entretenir avec lui, avant comme après son retour à Nocera, toujours revenaient dans la conversation ses pensées favorites : le salut de l’âme, l’amour de Jésus-Christ, la dévotion à Marie. »
« Un jour, raconte l’évêque d’Avellino, je m’en allais à Gragnano avec l’évèque de Gaete pour assister au couronnement d’une Vierge miraculeuse. En passant à Pagani, nous entrâmes à Saint- Michel pour présenter nos hommages au serviteur de Dieu. Nous le trouvâmes profondément absorbé dans ses pensées. « Comment allez-vous? lui dit Mgr Bergamo. — Comme un. homme qui va bientôt paraître au terrible jugement de Dieu! » répondit-il avec un accent de terreur qui nous fit frémir. Tout son corps tremblait, et bientôt il éclata en sanglots. Nous restâmes là silencieux, frappés d’épouvante. A notre retour de Gragnano, nous lui fîmes encore une courte visite. En prenant congé, M^ Bergamo lui demanda s’il pouvait lui être utile en quelque chose. — « Oui, dit-il; vous n’habitez pas loin du couvent des capucins, veuillez dire au père Joseph d’Aggerola d’être moins rigide avec les pécheurs. Il les effraie, les désespère, et les éloigne de Dieu. — Monseigneur, dis-je à mon tour, je ne vous comprends pas. Quand il s’agit de vous, vous pleurez et tremblez à la pensée des jugements de Dieu, et quand on traite avec les pécheurs, vous voulez qu’on leur prêche la confiance en la miséricorde de Dieu. — Que voulez-vous? me répondit-il, autant je me sens poussé à parler aux pécheurs de la miséricorde de Dieu , autant pour mon propre compte je suis impressionné au souvenir de la divine justice. » Ce sermon en action avait tellement ému l’évèque d’Avellino que, seize ans après, en faisant ce
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récit au père Tannoia, il ajoutait : « Jamais cette scène ne s’effacera de ma mémoire. »
Le père Falcone, témoin au procès de béatification, raconte aussi l’entrevue qu’il eut avec le saint au sortir du noviciat. « Avant d’admettre les novices à la profession, dit-il, le serviteur de Dieu voulait avoir un entretien avec eux. Je me rendis donc de Saint-Ange à Nooera, impatient de le voir et de l’entendre. Je dus attendre pour entrer dans sa cellule qu’il eût terminé son action de grâces après la sainte messe. Poussé par un violent désir de contempler ses traits, je soulevai tout doucement la portière , et je le vis assis dans son fauteuil, la tête inclinée sur la poitrine, le visage enflammé comme celui d’un séraphin. Son aspect tout céleste me jeta dans une telle stupeur que je n’osai plus le regarder et laissai retomber la portière. Voilà dix-neuf ans de cela, et son attitude, sa figure angélique, se sont tellement imprimées dans mon imagination qu’aujourd’hui encore je le vois tel que je l’ai vu alors. Bientôt je fus appelé à lui baiser la main. Il me parla longtemps et avec chaleur de l’observance régulière, de l’oraison, de l’obéissance, et surtout de l’amour de Jésus-Christ et de la dévotion à la sainte Vierge. « Vingt et trente fois par jour, me dit-il, vous devez répéter : Mon Dieu, je vous aime; mon Dieu, donnez-moi votre amour; Marie, faites que je vous aime et que j’aime Jésus-Christ! » Et ces aspirations il les redisait lui-même avec tant de véhémence et de tendresse qu’il me semblait moins un homme qu’un habitant du ciel. Je le quittai profondément ému et tout’ embrasé du feu qui s’échappait de son cœur. »
C’est ainsi que son zèle s’exerçait à l’égard de tous ceux qui venaient le visiter, et s’il sortait de sa cellule, il tâchait encore d’utiliser ses promenades pour le salut du prochain. 11 existait alors à Nocera une société de prêtres dévoués au ministère apostolique. Grands admirateurs du saint évêque, ils le priaient souvent de les aider de ses conseils. C’était pour lui un plaisir de passer quelques instants avec eux, de leur parler de Dieu, et de les exciter à la ferveur. Les religieuses désiraient aussi profiter de ses saintes instructions. Il les visitait de temps en temps, leur rappelait les graves obligations de leur état, et les consolait dans leurs tribulations. Un jour la supérieure d’un monastère lui demanda de prier pour elle, afin d’obtenir de Dieu la guérison d’un cancer que les médecins déclaraient incurable. « Remettez- vous entre les mains de Notre-Seigneur, lui dit Alphonse, et portez la croix avec lui. Vous lui ferez grand plaisir, et la souffrance vous deviendra
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moins amère. » Rentré dans sa cellule, il eut pitié de la pauvre supérieure et de ses filles désolées. Après avoir prié le Dieu de miséricorde, il prit uu flacon d’eau pure et l’envoya à la malade en lui recommandant de baigner de cette eau la tumeur cancéreuse. La supérieure obéit, et la tumeur disparut à l’instant.
Les pécheurs restaient toujours l’objet principal de sa sollicitude. Ayant appris que le chirurgien d’un régiment en garnison à Nocera allait mourir impénitent malgré tous les efforts des pères capucins pour réveiller sa foi, il lui envoya quelques-uns de ses religieux, qui échouèrent à leur tour. Alors le saint vieillard se traîna comme il put jusqu’à la demeure du moribond, et pendant plus d’une heure s’efforça de lui ouvrir les yeux. Mais le malheureux chirurgien n’admettait ni révélation ni rédemption : il ne croyait qu’au Dieu d’Aristote. A toutes les exhortations d’Alphonse, il se tordait sur son lit de douleur et ne cessait de répéter : « 0 malheur, malheur! que me veut donc ce pauvre vieux? » Voyant l’inutilité de ses efforts , Alphonse se retira les larmes aux yeux. « Je le laisse entre les griffes du démon, dit-il aux pères capucins; cependant continuez de prier et ne le quittez point. » Peu de temps après, l’incrédule mourut en poussant cette aspiration : « Causa causarum , salva me, cause des causes, sauve-moi. » La philosophie voltairienne avait tué dans cette àme la foi en Jésus-Christ. Le saint évêque adora les jugements de Dieu et s’écria dans sa douleur : « Oh! que la grâce coûtera cher à celui qui la refuse! »
Il fut plus heureux avec un soldat de cette même garnison, atteint aussi d’une maladie grave. Celui-ci croyait; mais, accablé sous le poids de ses crimes, il refusait absolument de se confesser. Plein de compassion pour cette pauvre âme, Alphonse se traîna de nouveau jusqu’au quartier militaire. 11 parla de la miséricorde de Dieu avec une éloquence si persuasive que le cœur du malheureux soldat s’ouvrit à la confiance et au repentir. Le saint ne le quitta qu’après l’avoir converti et réconcilié avec son Dieu. Son âme tressaillait de joie à la pensée d’avoir ramené un pécheur aux pieds de Jésus-Christ. Le samedi suivant, prêchant sur la confiance en Marie, il attribua cette conversion inespérée à l’intercession de Celle qui s’appelle le refuge des pécheurs, et lui rendit avec tout le peuple de solennelles actions de grâces.
Les pauvres de Jésus-Christ restèrent ses amis privilégiés. Il n’en renvoyait aucun les mains vides, les visitait dans leurs maladies, et allégeait leurs maux en leur inspirant une sainte résignation. Sauf les gages du domestique et du cocher, toute sa pension passait
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aux pauvres ou aux pères de l'État pontifical, qui souvent manquaient de pain. Une grande dame de Naples lui exposa un jour son état de détresse, et reçut aussitôt les cinquante ducats nécessaires pour la tirer d’un grand péril. Aux deux filles de son serviteur Alexis il fit une aumône de cent ducats : cinquante à l’une pour se marier et autant à l’autre pour entrer en religion.
Sa générosité le mettait parfois dans de cruels embarras par la difficulté de faire face à ses engagements. Alors il revenait à l’idée de vendre sa voiture , et d’économiser ainsi ce que lui coûtaient les chevaux et le cocher. « Ce sont là des dépenses vraiment inutiles, disait-il; où a-t-on jamais vu un religieux qui se promène en carrosse deux fois par jour? » Mais chaque fois qu’il reprenait ce thème, le médecin .faisait opposition, et Villani lui donnait l’ordre dobéir au médecin. Ayant un jour énuméré devant l’inflexible hippocrate une demi-douzaine de raisons pour lui prouver qu’il pouvait très bien se passer de l’équipage, celui-ci se fâcha tout de bon : « Si vous vous en défaites, lui dit-il, vous pouvez vous adresser à un autre médecin, car pour moi je ne puis en conscience vous le permettre. »
L’affaire était d’autant plus grave que le carrosse, le fameux carrosse d’Arienzo, était en si mauvais état qu’il courait risque de se disloquer en chemin. Heureusement pour les finances d’Alphonse, la duchesse de Bovino étant venue le voir en compagnie do dona Thérésa, la fille de don Hercule, le serviteur Alexis leur montra le misérable véhicule. Celles-ci prièrent don Joseph de Liguori, frère d’Alphonse, d’envoyer au saint évêque un de ses carrosses. Quant aux chevaux, cassés de vieillesse, ils pouvaient à peine se traîner. L’un d’eux s’étant un jour abattu, ce qui arrivait souvent, le cocher voulut le relever, mais l’animal en se redressant faillit l’écraser contre un mur. « Monseigneur, s’écria le cocher furieux, si vous voulez que je reste à votre service, changez de chevaux, » 11 fallut s’exécuter, et c’est ainsi que le saint dut à la générosité de son frère et à la colère de son cocher une nouvelle voiture et de nouveaux chevaux.
11 est donc vrai que, malgré sa réclusion forcée, le solitaire de Nocera continuait sa vie d’apôtre, prêchant à tous l’amour de Jésus-Christ par ses paroles, et plus encore par ses exemples. Ceux qui le voyaient passer croyaient voir la pauvreté, le détachement, la mortification personnifiés. L’immobilité et l’isolement auxquels il se voyait réduit, la surdité, presque la cécité, tout un cortège de souffrances et d’épreuves qui pour d’autres auraient
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paru des croix insupportables, ne lassaient pas un instant sa patience ni n’altéraient sa sérénité. Chaque fois qu’il paraissait en public, chacun était frappé de sa modestie. Pressé par la foule qui voulait lui baiser la main, il entourait cette main de son mouchoir afin qu’aucune femme ne pût la toucher. Toujours il marchait les yeux baissés, afin qu’aucun objet créé ne ternit la pureté de son âme. Sa promenade, comme celle de saint François d’Assise, devenait ainsi la plus éloquente des prédications.
Après ses nombreux exercices de piété, ses réceptions et ses promenades que nous pouvons appeler apostoliques, le saint octogénaire se rappelait qu’il s’était engagé par vœu à ne jamais perdre de temps, et il se mettait au travail, toujours pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes. Vingt fois il avait dit à Remondini : « Je vous envoie le dernier ouvrage qu’il me sera donné d’écrire; » et vingt fois il lui avait envoyé de nouveaux manuscrits, parce que la charité de Jésus le pressait , comme saint Paul, d’évangéliser par la parole ou par la plume. Il n’était pas rentré de deux mois à Pagani qu’il annonçait à l’heureux édileur une nouvelle publication : « J’ai commencé depuis longtemps, disait-il, un ouvrage qui m’a demandé beaucoup de recherches, sur la Conduite de la divine Providence dans l'œuvre de la Rédemption de Vhomme par Notre-Seigneur Jésus-Christ . Une première partie, déjà imprimée à Naples, traite des prophéties, des figures et des sacrifices qui annonçaient la venue de Notre-Seigneur; la seconde, à laquelle je travaille, décrira la réalisation des promesses, l’histoire du Christ Jésus, la conversion des Gentils, la ruine de Jérusalem, les progrès de la foi, sa victoire sur les hérésies, et la mort tragique des persécuteurs. L’ouvrage, peu volumineux mais plein de choses, sera, je l’espère, goûté du public1. »
Cette œuvre, une des plus belles qui soient sorties de sa plume, Alphonse la dédia au nouveau pape Pie VI. « Traitant de la divine Providence relativement au salut des hommes, dit-il, ce livre doit être naturellement dédié au Vicaire de Jésus-Christ, au chef de l’Église militante, par laquelle les âmes fidèles sont dirigées vers la céleste patrie. » Après avoir loué dans le nouveau pontife la sagesse de son gouvernement, son zèle pour la religion, son détachement de la famille, l’heureux choix de ses ministres et d’un grand nombre d’évêques, toutes choses conformes aux desiderata manifestés lors du conclave, il continue en ces termes : « Cet écrit,