Bref da 19 novembre
LE SOLITAIRE DE NOCERA
son regard sur les objets dont il est entouré, puis, arrivé au sommet, perçoit d’un coup d’œil l’ensemble des beautés admirées sur la route, ainsi Alphonse, parvenu au sommet de la montagne sainte, nous présente dans la Condoita la sublime synthèse des vérités que nous ont enseignées ses divers ouvrages, c’est-à-dire la Conduite de la divine Providence dans l'œuvre du salut des hommes depuis la création du monde jusqu’au jugement définitif de l’humanité. Cette contemplation qui sera certainement une des grandes joies du ciel, il nous en donne un avant-goût sur cette terre.
L’auteur pose en principe que Dieu a tout fait pour sa gloire, c’est-à-dire pour manifester ses adorables attributs, spécialement sa bonté. Or cette bonté, qui le porte à se communiquer, nous a faits participants de la divine nature, et par là-même, si nous le voulons, de la félicité divine. Il s’ensuit que la gloire de Dieu et notre bien se confondent, puisque Dieu obtient sa gloire ou la glorification de sa bonté par noire félicité. De là ce chant de l’Église : « Gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam. Nous vous remercions de votre gloire, c’est-à-dire de notre éternelle déification, qui est votre gloire. »
L’admirable conduite delà Providence éclate dans la sagesse avec laquelle Dieu dispose les événements à travers les siècles pour conduire les hommes à l’éternel bonheur en dépit de la liberté viciée, des efforts des méchants, et des embûches des démons.
L’arche du salut après le naufrage universel causé par la chute d’Adam, c’est l’Église, véritable barque de sauvetage créée par Jésus dès le commencement du monde, car il faut bien comprendre qu’en vertu du sang versé sur le Calvaire, l’Église a toujours existé, dans la personne d’abord des patriarches, puis des Israélites, puis des chrétiens. Toujours cette Église a propagé la vraie religion, toujours elle a conduit les passagers au port éternel du salut, parce que toujours le Rédempteur, qui veut accomplir son œuvre, veille et veillera sur elle.
La Providence veille sur l’Église patriarcale, représentée par Abel, Seth, Énoch, Noé, sur ces générations fidèles que l’Écriture appelle les « enfants de Dieu ». Les « enfants des hommes, » c’est-àdire les héritiers de la chute, révoltés contre le Dieu Sauveur, géants du vice et de l’impiété, menacent de faire du monde entier une sentine de corruption. Dieu intervient surnaturellement par un coup de sa droite : il engloutit ce monde sous les eaux du déluge, et l’Église, représentée par la famille de Noé, échappe au naufrage.
La famille de Noé repeuple le monde, et l’Église s’étend partout
RECLUS ET APOTRE
avec la nouvelle génération; mais l’idolâtrie dresse ses temples contrel’Église du vrai Dieu. Jéhovah se choisit un peuple qui sera son peuple et dont la mission sera de conserver la vraie religion, c’est-à-dire la vraie Église, au milieu du monde païen. Si ce peuple reste fidèle, la Providence le sauve de ses ennemis par une longue série d’éclatants prodiges; s’il oublie son Dieu, elle le livre tour àtouraux Égyptiens, aux Babyloniens, aux Grecs, aux Romains. Elle se sert des païens comme de verges pour ramener les enfants aux pieds de leur Père, puis elle brise les verges en morceaux.
Enfin vient le moment où Dieu veut faire entrer dans son Église non plus un peuple privilégié mais tous les peuples de la terre. Jésus, le Fils de Dieu, descend du ciel pour fonder lui-mème ce royaume universel. Il en établit la capitale à Rome, et envoie ses apôtres jusqu’aux extrémités du monde pour lui conquérir toutes les nations. Les Juifs prétendent les arrêter : la Providence les écrase sous le joug des Romains. Les Romains à leur tour barrent le chemin aux apôtres : la Providence les broie sous le talon des Barbares. De siècle en siècle les hérétiques se ruent sur cette Église : la Providence les jette, l’un après l’autre, au tombeau avec leurs doctrines, et l’Église continue et continuera sa marche triomphale jusqu’au dernier des jours.
Après avoir décrit en détail la conduite de la Providence à travers les péripéties de ce grand drame de la rédemption, l’auteur termine son ouvrage par ces solennelles paroles : « A la fin des temps, quand tous les hommes seront rassemblés, le Seigneur au dernier jugement manifestera d’une manière éclatante l’admirable rectitude des voies qu’il a suivies dans le gouvernement des âmes, à l’éternelle joie de ceux qui lui seront restés fidèles, et à l’éternelle confusion des pécheurs qui se seront révoltés contre lui jusqu’à la mort. Et alors justes et pécheurs contribueront à l’exaltation des attributs divins, c’est-à-dire à la gloire divine, but final pour lequel Dieu a créé le monde, ainsi que nous l’avons dit en commençant cet ouvrage. »
La Condotta est l’œuvre d’un philosophe chrétien qui, àson point de vue particulier, jette sur l’histoire de l’humanité le coup d’œil d’aigle d’Augustin et de Bossuet. Aucun ouvrage ne rappelle, comme la Condotta , la Cité de Dieu et le Discours sur l'Histoire universelle . Ce n’est pas sans raison qu’on lit aux Actes du Doctorat de saint Alphonse cette appréciation : « L’auteur a posé dans ce livre les vrais et solides fondements de cette science noble entre toutes qu’on appelle la philosophie de l’histoire, de cette science cultivée par les
LE SOLITAIRE DE NOCERA
plus grands génies, mais aujourd’hui tristement dégénérée, surtout en Allemagne, où l’on en fait l’objet de nuageux systèmes et d’ineptes inventions. »
Quant à l’utilité de cet ouvrage, Alphonse l’a indiquée lui-même. « Ce n’est pas pour les bonnes femmes, dit-il, que je l'ai composé. Il procurera une grande gloire à Dieu, surtout en fortifiant la foi dans ces temps malheureux où pullulent les productions d’hommes pervers dont le seul but est de ruiner la croyance en Jésus-Christ. » De fait, la vérité de la foi catholique éclate à chaque page de la Condotta, parce qu’on y voit à chaque page le doigt de Dieu dirigeant les événements d’ici-bas. En la lisant, le plus aveugle des incrédules dira : « L’homme s’agite, et Dieu le mène. »
Le saint évêque voulut donner un complément à son livre en ouvrant pour ainsi dire les portes de l’éternité, afin de nous révéler comment bons et méchants contribuent à la gloire de Dieu. Dans ce but il composa, immédiatement après la Condotta, les Dissertations théologico-morales sur la vie éternelle. Il y a concentré tout ce que l’on peut savoir, c’est-à-dire tout ce que l’Église, les Pèreset les grands théologiens nous enseignent, sur la fin du inonde et la vie future. A peine avait-il expédié à Remondini le manuscrit de la Condotta qu’il lui annonçait ce nouvel ouvrage. « Retiré de mon diocèse, dit-il, je ne puis rester oisif. J’ai donc entrepris un travail considérable sur les fins dernières, le jugement particulier, le jugement général, le purgatoire, l’Antéchrist, les signes de la fin du monde, la résurrection des corps, l’avènement du juge suprême, l’état des damnés en enfer, des bienheureux dans le paradis, et du monde après le jugement1. »
On est effrayé en face d’un pareil programme, surtout quand on pense qu’il est tracé par la main d’un vieillard de quatre-vingt-un ans. Lui-même trouvait l’entreprise fort hasardée, car il ajoute : « C’est un gros travail pour un pauvre malade cloué sur un fauteuil. U me faut lire je ne sais combien de volumes, car toutes ces matières appartiennent à l’Écriture et à la théologie. J’ai en main les auteurs à consulter, mais aurai-je le temps et les forces voulues pour travailler? La mort, que j’attends de jour en jour, m’empêchera peut-être de conduire celte œuvre à bonne fin. Cependant j’ai déjà achevé deux dissertations, et l’ouvrage sera court malgré l’abondance des matières, car je suis ennemi des amplifications, lesquelles ennuient et découragent les lecteurs. »