‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 113 sur 222 · Lettre du 12 février · texte numérisé non relu

Lettre du 12 février

RECLUS ET APOTRE

Rien de plus curieux ni de plus instructif que cet ouvrage. Sur chacune des matières ci-dessus mentionnées, l’auteur fait une dissertation dans laquelle figurent une multitude de questions, dont il établit la certitude ou le degré de probabilité. Par exemple, au chapitre de l'Antéchrist, il examine d’après l’Écriture et les données de la tradition « sa ‘parenté, sa patrie, sa jeunesse, ses relations avec le démon, ses vices, son esprit dominateur, son génie, ses études , son initiation à la magie; comment, arrivé à l’Age mûr, il se livrera au brigandage, dépouillera les rois de leurs royaumes, pratiquera les plus monstrueuses débauches, méprisera toute religion, et se fera adorer comme un Dieu. Il trompera le monde par de faux miracles, s’élèvera contre Jésus-Christ, contre le peuple chrétien, contre les sacrements de l’Église, et forcera tous les hommes à porter son signe. Devenu monarque universel, il établira son siège soit à Rome, soit plus vraisemblablement à Jérusalem. L’horrible persécution qu’il suscitera contre le peuple chrétien durera trois ans et demi. Les églises seront fermées, et le saint sacrifice cessera. Le Christ alors interviendra miraculeusement, et l’Antéchrist sera mis à mort. » Tel est le sommaire de la dissertation. Selon sa méthode ordinaire, dans les questions controversées Alphonse se contente d’exposer les preuves des diverses opinions, et s’il en adopte une en particulier, c’est toujours en s’appuyant sur de bonnes raisons et de puissantes autorités.

A ce propos, il eut à lutter contre le reviseur ecclésiastique, un certain chanoine Ruggieri, qui refusa d’approuver deux de ses opinions, l’une sur la charité des bienheureux dans le ciel, l’autre sur l’état des enfants morts sans baptême. « Le degré d’amour de l’Ame ici-bas, disait Alphonse, sera son degré d’amour dans le ciel, avec cette différence que l’amour, au ciel, nécessaire et non libre, exempt de toute imperfection, est plus pur et plus intense. » Le censeur prétendait au contraire que l’amour de Dieu au ciel n’est pas le même que l’amour de Dieu sur la terre. Le saint lui prouva que saint Thomas, Pierre Lombard, Suarez, tous les grands théologiens, affirment que la charité de l’homme in viâ est la même que la charité de l’Ame in patriâ , parce que l’objet formel de l’amour, qui est la bonté de Dieu surnaturellement connue, est le même dans les deux états. Il y aura donc au ciel perfectionnement accidentel de la charité mais non changement essentiel.

Quant à la question des enfants morts sans baptême, Alphonse soutenait avec saint Thomas que les enfants ne souffrent ni la peine du sens, ni aucune peine de l’Ame par suite de la privation de la

LE SOLITAIRE DE NOCERA

vision béatificjue. Il avouait toutefois que saint Augustin « soutenait fortement l’opinion contraire ». A cette phrase le reviseur substitua celle-ci : « Saint Augustin démontre péremptoirement le contraire. » Le saint évêque refusa d’admettre la correction : « J’ai rapporté l’opinion de saint Thomas, observa-t-il, et les raisons qu’y oppose saint Augustin. Si je dis, comme vous le voulez, que saint Augustin démontre péremptoirement sa thèse, j’affirme que celle de saint Thomas est fausse, et, de plus, je fais un mensonge, car je pense le contraire. Or vous me couperez la tète avant de me faire dire un mensonge. N’exigez donc pas de moi une affirmation qui serait un vrai mensonge, car je n’arriverai jamais à me persuader que l’opinion de saint Thomas soit fausse l. » Comme le reviseur s’obstinait, il en appela de son jugement à celui de l’archevêque par l’intermédiaire du professeur Simioli : « L’opinion de saint Thomas, dit-il, s’enseigne publiquement à Naples, mais l’illustre réviseur me dit qu’elle ne peut passer. Je préfère ne pas imprimer mon livre que d’attaquer saint Thomas. Voilà du nouveau, par exemple! une opinion de saint Thomas qui ne peut passer! — Est-ce l’Église qui parle ainsi? Non, l’Église vante à tout propos la doctrine de saint Thomas. Je vous prie de me débarrasser de ce reviseur : je ne veux dépendre que de l’archevêque2. » L’archevêque lui donna raison, et les Dissertations furent imprimées au mois d’août 1776.

Telles étaient les hautes pensées qui occupaient l’àme du vieil évêque dans sa cellule de Nocera. A la fin du premier siècle, l’apôtre Jean, exilé à Patmos, jetait un regard sur le monde, et il le vit presque entièrement livré à Satan. Il écrivit alors le livre de l’Apocalypse pour annoncer, sous de mystérieuses figures, la lutte des bons contre les méchants, les révolutions des empires, les supplices des martyrs, les triomphes de l’Antéchrist, sa défaite par le Christ Jésus, le jugement final, l’ablme de feu où seront engloutis les méchants, la Jérusalem céleste où les bons se réjouiront éternellement avec Jésus-Christ. C’était la prophétie. Dans ces deux derniers ouvrages, qui n’en font qu’un, le solitaire de Nocera nous découvre les mystères cachés sous la prophétie. Sous des emblèmes figuratifs, Jean décrit la conduite de la Providence à l’égard des élus, et comment à la fin des siècles, justice étant rendue à tous, les saints glorifient Dieu dans la nouvelle Jérusalem. Alphonse nous fait admirer la même Providence de Dieu, non plus sous le voile des figures, mais dans la réalité des événements historiques. Comme l’apôtre

t. Lettre du 22 juillet 1776.

Page 1