‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 116 sur 222 · LeUre du 20 janvier · texte numérisé non relu

LeUre du 20 janvier

LE PROCÈS SARNELLI.

tracasseries et de vexations enlève aux âmes les mieux trempées le calme et le courage. » Toujours menacés de voir leur institut dissous, les religieux, bien que très attachés à leur vocation, ne pouvaient s’empêcher de penser à l’avenir. De là un certain malaise, un découragement inévitable, et par suite une diminution de cette ferveur primitive qu’ Alphonse ne cessait de leur prêcher. Ses lettres et circulaires n’ont d’autre but que de les prémunir contre la crainte et contre le relâchement. « Les persécutions, disait-il, sont aux œuvres de Dieu ce que sont aux plantes les gelées de l’hiver; loin de leur nuire, elles les aident à pousser de profondes racines et les rendent ainsi plus vivaces. Ce sont les vers qui nuisent aux plantes, et les vers rongeurs de l’institut, qu’il faut absolument exterminer, ce sont les fautes et manquements volontaires. Une inobservance me fait plus de peine que toutes les persécutions. Corrigeons-nous, et Dieu nous protégera. Plus la persécution sévit avec violence, plus nous devons nous attacher étroitement à Jésus- Christ. »

A cette époque l’affaire du procès paraissait désespérée, ce qui explique les dernières paroles du saint fondateur. Nous avons vu qu’au moment où l’on prévoyait un dénoûment favorable, Tanucci avait enlevé la cause à ses juges naturels pour en confier l’examen au procureur fiscal de Leon et à deux assesseurs non moins régalistes que lui. Le procureur devait faire un rapport à la Chambre royale. Or il était certain qu’il opinerait en faveur de Sarnelli et proposerait au tribunal de dissoudre la congrégation pour avoir violé les édits royaux. Les adversaires en doutaient si peu qu’ils regardaient déjà la congrégation comme anéantie : « La race descasuistes va s’éteindre, disaient-ils. On sait maintenant ce que valent Liguori et ses sectateurs. » Du reste, le procureur préparait les esprits à cette dissolution de l’institut en le déclarant parfaitement inutile, ce qui indignait le saint évêque : « 0 Dieu! répondait-il à ceux qui lui rapportaient ces propos, depuis quarante-quatre ans nous secourons les âmes de milliers de pauvres pâtres et de campagnards perdus dans les montagnes des Calabres, dans les Abruzzes, la Basilicale, la Pouille, et l’on ose dire que nous sommes inutiles, on nous accuse même d’être nuisibles! »

L’issue du procès était d’autant plus certaine que cette fois la campagne était menée par Tanucci, lequel prenait définitivement parti contre la congrégation. Ennemi déclaré des ordres religieux, il souffrait de voir sous son règne s’en établir un nouveau, qu’on ne pouvait tolérer sans fouler aux pieds les lois existantes. Aveuglé

LE SOLITAIRE DE NOCERA

par ses préjugés, il croyait volontiers aux accusations de Maffei et de Samelli, aux richesses de la congrégation, à l'exportation de ses trésors dans Jes États de l’Église, et surtout à ses doctrines relâchées, subversives de la moralité publique. Tanucci, qui proscrivait sans pitié les livres immoraux, s’imaginait peut-être rendre service à la religion et au pape en supprimant la congrégation du Très Saint-Rédempteur. On ne saura jamais quelles aberrations le jansénisme faisait naître dans ces tètes de ministres et de magistrats régaliens. Toujours est-il que, pour marquer plus clairement son opinion sur ce procès et sa volonté d'en finir avec l’institut, Tanucci fit un pas de plus dans l’arbitraire. Après avoir interrompu les débats et chargé le procureur de Leon d’instruire à nouveau la cause, il décida que le rapport de ce dernier serait examiné, non plus par la Chambre royale, mais par un tribunal particulier qu’on appelait tribunal des Abus y et dont le nom seul, disait Alphonse, suffit pour discréditer toute cause qui lui est confiée.

Le saint fondateur apprit cette marche en avant le 23 janvier 1776. Ce même jour il écrivit au père Majone, qui suivait le procès à Naples : « Nous avons reçu ce matin de belles nouvelles, faites tout exprès pour mettre sur nos lèvres l’acte de résignation. Il ne nous reste d’autre espérance que Dieu, mais il ne faut pas oublier que Dieu est plus puissant que Tanucci. » Cette parole d’héroïque confiance, prononcée en un pareil moment, dut plaire au Seigneur, et ne fut peut-être pas étrangère à ce qui va suivre.

A l’annonce de ce nouveau coup, les compagnons du saint se crurent perdus sans ressource. Chacun cherchait dans sa tète un moyen de salut. Quelques-uns pensaient à transformer la congrégation afin d'enlever au gouvernement les armes dont il allait se servir pour la détruire. Puisque l’existence d’un supérieur général, disaient-ils, semble une violation des décrets royaux, pourquoi ne constitueraiton pas des communautés indépendantes, comme celles des pères de l’Oratoire? Pour ne point paraître inutiles à des gens qui ne veulent pas comprendre l’utilité des missions, pourquoi ne pas ouvrir des collèges, prêcher des carêmes, élargir le but de l’institut? Mieux vaut se transformer que périr. Mais Alphonse s'opposa énergiquement à tout projet de ce genre. « Dieu nous a envoyés pour évangéliser les pauvres, répondit-il, evangelizare pauperibus misit nos Deus : restons fidèles à notre vocation. Les oratoriens habitent les grandes villes, et leurs œuvres y font du bien; mais dans les bourgs et villages où se trouvent nos maisons, à quoi se réduirait l’action de nos pères? L’éducation de la jeunesse n’entre nulle-

LE PROCÈS SARNELLI.

ment dans notre but. Quant à prêcher des carêmes, jamais! La rhétorique des quadragésimalistes ne forme pas des prédicateurs, mais des cymbales retentissantes et des ballons gonflés d’air. Restons ce que nous sommes, prêchons à l’apostolique, allant comme Jésus par les vallées et les montagnes chercher de pauvres pécheurs. »

Tout en priant Dieu, sa seule espérance, le saint prit les moyens humains d’éclairer ses juges. Comme sa Morale était surtout en jeu, il s’efforça de désabuser ceux qui lui imputaient des opinions probabilistes. Le 15 mai, il écrivait au prêtre Vincent de Maio, professeur à l’Université de Naples : « Nous ne suivons les opinions des jésuites ni en dogmatique ni en morale. Nous ne sommes pas probabilistes, mais nous enseignons qu’on doit suivre l’opinion certainement plus probable. J’ai même écrit une déclaration pour faire connaître à tous la doctrine que nous professons. » Il conçut même Uidée de composer un nouveau compendium de Morale, dans lequel, développant la déclaration dont il est ici question, il exposerait théoriquement les grands principes suivis par lui dans la solution des cas de conscience. N’ayant ni assez de temps ni assez de forces pour rédiger lui-même cet ouvrage, il s’adjoignit le père Blasucci, qu’il manda à cet effet de Girgenti. Le réquisitoire du procureur fit avorter ce dessein. Pour réfuter ce factum, une exposition ne suffisait pas. Alphonse fut obligé, comme nous le verrons bientôt, de discuter en détail les calomnies accumulées contre sa doctrine.

Afin de se rendre le roi favorable, il implora par plusieurs intermédiaires la protection de la jeune reine Caroline, alors toute-puissante sur le cœur de Ferdinand. Il réclama l’appui des évêques les plus influents. Malheureusement le cardinal Sersale venait de mourir, et il n’y avait rien à espérer de son successeur M®* Filangieri, qui, dans toutes les luttes de l’Église avec l’État, s était toujours montré l’homme du gouvernement. Majone lui conseillait néanmoins de se recommander au nouvel archevêque, mais il refusa. « J’aurais scrupule, lui dit-il, de le féliciter de sa nomination, car je ne le crois pas en état de faire grand bien au diocèse de Naples. » Comme l’issue du procès dépendait avant tout de Tanucci, il eût désiré qu’un personnage comme M®* Testa, lié avec le premier ministre, dissipât ses préjugés. « Dites à M*r Testa, écrivait-il à Majone, qu’il est plus que temps d’intercéder pour nous. Il faut convaincre Tanucci que nous n’avons fait aucune acquisition illégale. Aussi longtemps qu’il restera persuadé du contraire, nous aurons le vent contre nous. Nous sommes pour lui des violateurs de la loi, et de

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là tant de décrets défavorables à notre cause. Le malheur c’est que nos ennemis ne cessent de nous accuser auprès de lui, et que personne ne l’aborde pour nous disculper. Il vous parait plus utile d'attendre, avant de voir Tanucci, qu’ait paru le rapport du procureur de Leon; mais je suis d'un avis opposé. Que Tanucci se montre moins hostile, et le rapport sera moins rude à notre égard. Vous m’engagez à me rendre personnellement chez Tanucci, mais vous savez bien que je ne suis plus qu’un cadavre. La nuit dernière mon asthme et mes palpitations m’ont mis à deux doigts de la mort. Certes, je suis prêt à donner ma vie pour sauver l’œuvre de Dieu, mais comme je ne puis me mettre en chemin sans me mettre en péril de mort, il ne me serait permis de le faire que dans un cas d’extrême nécessité1. »

En même temps que le saint prenait ces mesures de prudence, de toutes ses maisons des prières incessantes montaient vers le ciel. Les religieuses de nombreux monastères unissaient leurs supplications aux siennes et à celles de ses religieux. Des amis de la congrégation distribuaient des aumônes aux pauvres et faisaient offrir le saint sacrifice pour le triomphe de la bonne cause. Fort de sa con-< fiance en Jésus et en Marie, Alphonse prêchait à tous le calme et la paix. « L’enfer est déchaîné, disait-il, Satan veut absolument détruire notre institut ; mais Dieu est avec nous : il ne permettra pas que son œuvre soit anéantie. La prière a toujours été pour nous l’arme de la victoire : continuons de prier, et Dieu nous sauvera. » Dieu ne trompa point sa confiance : à l’heure où Tanucci creusait la fosse de la congrégation, Dieu montra par un coup de sa droite qu’il était plus grand que Tanucci.

Il y avait quarante ans que le marquis tenait les rênes du gouvernement napolitain, dominant les princes et les rois. Le jeune Ferdinand courbait le front devant les volontés du maître; il n’en fut pas de même de sa femme, Caroline d’Autriche. Fille de l'impératrice Marie-Thérèse, la jeune souveraine avait autant que Tanucci l’ambition du commandement. Il avait été stipulé dans son contract de mariage qu’elle serait admise au conseil d’Élat avec droit de vote. Cette clause resta sans effet jusqu’à la fin de 1775; mais, à cette époque, ayant donné le jour à un héritier du trône, elle réclama ses droits. Tanucci voulut l’empêcher de paraître au conseil : il craignait son génie entreprenant et surtout l’influence de l’Autriche. La reine sut gagner avec tant d’adresse l’esprit de son

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