‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 118 sur 222 · Lettre du 24 octobre · texte numérisé non relu

Lettre du 24 octobre

LE PROCÈS SÀRNELLI.

scs singulières, péripéties, et hâtait de ses vœux un dénoûment qui fuyait toujours. Le rapport fut enfin présenté au roi le 13 janvier 1777. Plus astucieux, plus enfiellé qu’on n’aurait même pu se l’imaginer, il concluait énergiquement à la suppression de la congrégation.

Le procureur expédiait en peu de mots la question de la vigne revendiquée par Sarnelli, et l’adjugeait de plein droit au demandeur. En supposant même que le décret de 1752 eût donné aux missionnaires un certain droit d’exister, ils l’avaient perdu depuis longtemps par leurs multiples violations de ce même décret, et par conséquent, vu la déchéance des détenteurs, la propriété retournait de droit à son ancien maître. « Donc, sans insister plus longtemps sur les intérêts d’un particulier, le procureur relève, pour se conformer à son devoir, les délits commis par les missionnaires et les nombreux abus qui régnent dans leur institut au détriment de la paix et du bon ordre du royaume. »

En somme ces délits et ces abus avaient été formulés vingt fois depuis le commencement du procès. En prouvant qu’Alphonse « avait fondé une véritable société religieuse avec règles, privilèges, noviciat, studendat, hiérarchie, propriétés, en un mot, tout ce qui caractérise les autres corps religieux, et cela contrairement au décret de 1752 qui prohibait l’érection d’une communauté religieuse, » l’accusateur ne faisait que copier ses devanciers. De même en ajoutant qu’ « à leurs quatre maisons tolérées, les pères du Très Saint-Rédempteur en avaient adjoint une cinquième dans l’État de Bénévent, où ils entassaient leurs trésors, » il n’apprenait aux juges rien de nouveau, bien que les développements donnés à ces imputations, et surtout l’énumération des propriétés acquises illégalement, dussent faire grande impression sur des esprits prévenus. La venimeuse originalité du rapport fut d’accuser Alphonse, non pas seulement d’avoir fondé une société prohibée, mais d’avoir voulu continuer la compagnie de Jésus, condamnée par tous les gouvernements et dissoute par le pape lui-même. Si la loi ne s’y opposait pas, on pourrait encore tolérer un ordre religieux semblable aux ordres inoffensifs, mais une copie de l’odieuse compagnie! Or « après avoir lu attentivement la règle du Saint-Rédempteur, affirme le procureur, je l’ai trouvée très différente des autres règles religieuses , mais absolument conforme à celle des jésuites ». Et il emploie toutes les ressources de son art à montrer l’identité des deux règles.

Même gouvernement absolu. « Dans le supérieur général, dit-il,

LE SOLITAIRE DE NOCERA

j’ai reconnu ce despote qui gouvernait souverainement la société des jésuites. L’essence du jésuitisme consistait précisément en ce que le général, maître absolu, possédait le pouvoir de chasser de la compagnie tout individu quelconque, sans égard aux vœux émis ni au temps passé en religion. C’est là le secret du gouvernement jésuitique, secret qui rendit cette société si formidable. »

Même ambition. « Chose digne de remarque : dans le préambule de la règle il est dit que les sujets se destinent à évangéliser les pauvres âmes abandonnées, et puis on parle d’exercices spirituels aux ecclésiastiques et aux séculiers, de prédications dans les églises des missionnaires. C’est ainsi que les jésuites, après avoir commencé humblement, finirent par tout embrasser : les prédications dans leurs églises, les exercices spirituels, l’enseignement des humanités et de la théologie, la direction de congrégations séculières au moyen desquelles ils se recrutèrent des sectateurs sans nombre. Ainsi feront les soi-disant disciples du Très Saint-Rédempteur. »

Même morale relâchée, aussi pernicieuse à l’Église qu’à l’État. « La théologie liguorienne est tout entière composée d’après les traités des auteurs jésuites. On y adopte leur principe fondamental avec toutes ses conséquences. » Fier de cette trouvaille, le procureur s’enflamme d’un saint zèle : « Le danger de ces doctrines impies, dit-il au roi, me porte à supplier Votre Majesté de prendre les mesures les plus énergiques pour les ruiner absolument. Il faut qu’il ne reste aucun asile au probabilisme, aux restrictions mentales, aux parjures légitimés. Je ne crains pas de parler avec vigueur en m’adressant à Votre Majesté, parce que je plaide en ce moment la cause de la morale enseignée par Notre- Seigneur Jésus-Christ. Si l’ambition de quelques prêtres, aspirant au titre de fondateurs, ambition qui de tout temps a poussé les hommes aux plus grands excès, si cette ambition, dis-je, tend à corrompre la morale, c’est à Votre Majesté qu’il appartient de la sauvegarder en usant sans crainte de tout le pouvoir que Dieu a déposé dans ses mains. »

Il était impossile de réclamer plus clairement la dissolution de la congrégation. Et comme on aurait pu mettre en avant les services que rendaient les missionnaires aux pauvres ouvriers des campagnes, le procureur répond d’avance à l’objection : « Il n’est pas besoin de congrégations nouvelles, dit-il, dans un pays où se trouvent plus de soixante-quinze mille prêtres. D’ailleurs, c’esi aux évêques, à qui sont confiés les habitants des campagnes comme ceux

LE PROCÈS SARNELLI.

des villes, à pourvoir à leur instruction. J’espère bien que les magistrats ne se laisseront pas tromper par ce beau prétexte d’instruire les villageois. Les plus mauvaises choses ont eu de beaux commencements. Aucune secte nouvelle qui ne se soit déguisée sous l’apparence du bien, mais le temps a fait voir que le fanatisme, l’ambition, l’esprit de singularité, ont été les seuls mobiles de leurs fondateurs. »

De ces prémisses, le procureur tirait les conclusions suivantes : « Sa Majesté devait, premièrement, confier à des théologiens de saine doctrine l’examen de la Théologie Morale d’Alphonse deLiguori, et, après avoir reconnu les innombrables erreurs subversives de la morale chrétienne dont cet ouvrage est infecté, en interdire la lecture à tous ses sujets; deuxièmement, en attendant cet examen, interdire aux missionnaires le confessionnal et la chaire; troisièmement, refuser à ces derniers tout ce qui constitue proprement une congrégation, supériorat, noviciat, studendat, confréries, privilèges, propriétés; quatrièmement enfin, vendre les biens possédés par eux, à l’exception de ceux qui sont justement revendiqués par des particuliers , comme la vigne du baron de Ciorani, et former ainsi un capital dont les intérêts seront servis, leur vie durant, aux membres déjà ordonnés in sacris. Les autres sujets, spécialement les novices, seront renvoyés dans leurs familles. »

Après avoir dicté cet arrêt de mort, le procureur pressait le roi de le mettre à exécution et de ne plus s’arrêter à des demi-moyens impuissants à comprimer le mal. « Si Votre Majesté, dit-il, n’emploie pas des remèdes efficaces, cette nouvelle congrégation s’accroîtra progressivement malgré les obstacles et les contradictions, comme toutes les autres ont réussi à le faire. Un jour viendra où les missionnaires, victorieux et bien établis, mettront le procès actuel au nombre des gloires de l’institut, et mon nom, qui ne mérite que l’oubli, figurera en bonne place dans l’histoire de don Alphonse de Liguori. On y lira que le démon m’a suscité pour détruire la congrégation, comme il a trouvé des suppôts dans tous les siècles pour combattre les œuvres de Dieu. »

Le procureur avait deviné juste. Ses prédictions qu’il croyait ironiques, sont devenues de l’histoire. Dieu le força de prophétiser, comme Balaam, les glorieuses destinées du saint qu’il venait de diffamer, et lui-même s’accuse de jouer un rôle satanique en sapant une œuvre de Dieu. Du reste, ses diatribes et ses violences contre un homme vénéré des grands comme du peuple, et contre une congrégation dont les régalistes eux-mêmes ne pouvaient

LE SOLITAIRE DE NOCERA

s’empêcher d’admirer le dévoûment, n’obtinrent pas l’effet qu’il en attendait. Quand le bourreau abuse de ses forces, les méchants euxmêmes finissent par plaindre la victime.

Ce réquisitoire, terminé par un cri de mort, jeta naturellement Tépouvante parmi les amis du saint et surtout parmi ses religieux. Quant à lui, sa confiance n’en fut pas ébranlée. « L’enfer, écrit-il à Blasucci, vient de tenter son suprême effort pour renverser notre pauvre congrégation, mais j’espère que Jésus et Marie feront tourner ces épreuves au bien de l'institut L » — « Le procureur veut quon nous supprime comme inutiles. C’est son sentiment , mais ce n’est pas celui de Dieu. Jésus-Christ protégera notre œuvre, qui est toute à sa gloire et à l’avantage des âmes. Le roi apprécie l’utilité de nos missions : il n’embrassera pas le sentiment de notre accusateur. » Et mettant en Dieu tout son espoir, Alphonse supplia les religieux et les religieuses, les âmes dévotes, les adorateurs et adoratrices du saint Sacrement, de commencer une croisade de prières en faveur de la lutte qu’il allait entreprendre. 11 ordonna aux pères dans toutes les maisons de réciter le psaume Qui habitat in adjutorio Altissimi, la supplique des grandes circonstances; il prescrivit des jeûnes, des disciplines, des aumônes. Puis il avisa aux moyens de déjouer les plans de ses ennemis.

Avant tout il fallait s’assurer des magistrats impartiaux, et pour cela arracher la cause au tribunal des Abus, auquel Tanucci l'avait injustement renvoyée, pour la transférer de nouveau à la Chambre royale, où la congrégation trouverait des juges et non pas des bourreaux. A cet effet il adressa une requête au marquis de Sambuca, en lui représentant l’injustice commise à son égard par son prédécesseur. Il fit appuyer cette démarche par de hauts personnages , entre autres par des évêques dévoués à son œuvre. Le 21 février, il écrivait au cardinal Branciforte, évêque de Girgenti, alors à Naples : « Obtenez-nous du marquis de Sambuca cette grâce, ou plutôt cet acte de j ustice, avant que le rapport du procureur prenne la route des Abus, car cette route conduirait directement à la ruine de la congrégation. Le rapport n’est qu’un long réquisitoire contre nous, et surtout contre ma Morale que le procureur taxe de morale jésuitique, subversive de l’Église et de l'État. C’est ainsi qu’il qualifie un ouvrage approuvé à Naples par les deux pouvoirs, six fois réimprimé, applaudi à Rome, en Espagne, en Allemagne, et même en France. On demande au roi de prohiber renseignement

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