Lettre à François de Paule, 27 mars
LE SOLITAIRE DE NOCERA
Sur la question de la vigne, Alphonse démontre par l’histoire de la fondation de Ciorani, appuyée sur une longue série de documents authentiques, ses droits incontestables sur la donation de don André, l’inanité des prétentions du baron, et son éclatante mauvaise foi dans les transactions, consenties d'abord et puis reniées. Comme il prétend actuellement que les missionnaires, par suite de la violation du décret de 1752, ont perdu tout droit, même celui d’exister, Alphonse répond à chacune de ses allégations.
« On nous accuse, dit-il, d’avoir mendié, bien que la mendicité nous soit interdite. — Ce que le décret nous interdit c’est de mendier de porte en porte, comme font les franciscains, et cela personne ne nous le reproche. Le décret stipule ensuite que nous prêcherons les missions gratis, et nous n’avons demandé aucune rétribution aux peuples par nous évangélisés. Mais on ne nous a pas interdit de recourir à un bienfaiteur en* cas de nécessité. Il arrive que les administrateurs de nos biens désignés par le roi ne peuvent nous fournir les deux carlins qu’il nous a octroyés, et dans ce cas il nous reste la ressource de frapper à la porte d’un bienfaiteur pour ne pas mourir de faim. Évidemment le roi n’a pas voulu édicter une loi contraire à la loi naturelle.
« On nous accuse d’avoir créé une cinquième maison à Bénévent, bien que le décret n’en autorise que quatre. — Il est trop facile de répondre : le roi n’a légiféré que pour son royaume. Comment le procureur a-t-il pu s’imaginer que Charles III eût voulu nous interdire de nous établir à Rome, à Paris, en Allemagne, si par la suite des temps nous sommes en mesure de le faire?
« On nous accuse d’avoir élevé à Bénévent un monument grandiose qui aurait coûté plus de cent mille ducats, tout cela aux dépens du royaume. — Or, d’après l’estimation des experts envoyés par le tribunal, la maison de Bénévent n’a pas coûté plus de dix mille ducats; encore de cette somme faut-il retrancher la moitié représentant le travail de six de nos frères, maçons et charpentiers, qui ont été occupés à cette construction durant onze années. Déduisez encore les sommes considérables versées annuellement par M8r Pacca, archevêque de Bénévent, et d’autres bienfaiteurs du pays, le tout attesté par les familiers du prélat, et il s’ensuivra qu’en onze années nous n’avons dû trouver pour cette bâtisse que deux à Irois mille ducats. Le procureur n’a donc exagéré que des dix-huit vingtièmes.
« On nous accuse d’avoir formé des communautés religieuses avec supérieurs, noviciat, studendat, malgré le décret du roi catholique,
LE PROCÈS SARNELLI.
qui défend expressément l’érection de nouvelles communautés. — Je réponds que ce mot de communauté a deux sens. 11 peut signifier une société d’hommes réunis dans un but commun, ou encore une société d’hommes réunis avec faculté de posséder en commun. Le roi catholique nous a enlevé cette dernière faculté, mais il nous a permis de vivre en commun pour travailler ensemble à l’œuvre des missions. Or quand des hommes vivent en commun, ils ne peuvent pas plus se passer de supérieur qu’un vaisseau de pilote. Et comme le supérieur général ne peut habiter à la fois nos quatre maisons, il faut nécessairement des supérieurs locaux. En outre, les sujets n’étant pas immortels, comment sans noviciat remplacer ceux que Dieu appelle & lui, et sans studendat comment les instruire et les former aux missions? Dire que lè roi catholique a voulu quatre maisons de missionnaires sans supérieurs, sans noviciat et sans studendat pour perpétuer l’œuvre des missions, c’est lui attribuer un acte déraisonnable. »
Jusqu’ici l’argumentation du saint est vraiment triomphante, comme on le voit par ce résumé. Il restait pourtant un point vulnérable, sur lequel le procureur avait fortement appuyé, et qu’Alphonse au contraire ne touche qu’avec grande discrétion : il s’agit de la règle approuvée par Benoit XIV. Cette règle n’est-elle pas en opposition manifeste, ainsi que l’a prouvé le procureur, avec le décret du roi Charles III? — La règle, répond le saint, fut approuvée par Benoit XIV en 1749, trois ans avant le décret de 1752. Il n’est donc pas étonnant qu’il s’y trouve des articles en contradiction avec le susdit décret. Mais ces articles, par exemple le droit d’acquérir et de posséder, sont restés lettre morte après la promulgation du décret, qui seul a depuis lors réglé notre conduite. » Le procureur avait établi que la profession des trois vœux de religion, exigée par la règle, constituait un ordre religieux, et par conséquent une violation formelle des édits royaux. — Alphonse distingue entre les vœux solennels et les vœux simples. Ces derniers ne constituent pas, selon le droit, un ordre religieux proprement dit. Cette distinction, admise par le droit canonique, ne l’était guère par les édits royaux, qui prohibaient toute congrégation religieuse nouvelle. Alphonse sentait parfaitement qu’il marchait sur des charbons ardents, car il s’empresse de quitter ce terrain en protestant, comme conclusion de ce plaidoyer, que les missionnaires dont il est le chef sont et seront toujours, quoi qu’en dise le procureur, les fidèles vassaux du roi. Il n’en reste pas moins vrai que si le roi catholique entendait par communautés religieuses toutes celles
LE SOLITAIRE DE NOCERA
qui font des vœux de religion, les maisons de l'institut se trouvaient sur ce point en contravention avec le décret de 1752. On comprendra plus tard l'importance de cette remarque.
Dans son second plaidoyer, le saint justifiait sa Théologie morale. « D'après le réquisitoire de mon adversaire, dit-il, je suis un disciple des jésuites, un ardent propagateur du probabilisme. Je suis, par mes maximes perverses, plus dangereux qu’Arius. Ma doctrine renverse de fond en comble la morale chrétienne; elle attaque même la souveraineté et la personne sacrée des monarques; et s'il la dénonce, lui procureur, à la vindicte publique, c'est son zèle qui l’inspire, c'est son amour pour la morale de Jésus-Christ qui le pousse à la venger. » Et après cette belle entrée en matière, il relève divers points de mon enseignement qui lui paraissent absolument condamnables.
« Je veux répondre à chacune de ces accusations. Et d'abord suis-je, comme il le dit, probabiliste et partisan des doctrines jésuitiques ? — Relativement à cette question générale, plusieurs de mes ouvrages témoignent que j'ai maintes fois réprouvé le probabilisme. J’ai démontré qu'on ne peut suivre l’opinion probable par la seule raison qu’elle est probable. Pour agir licitement, il faut plus qu'une probabilité, il nous faut une certitude morale de l’honnêteté de nos actes. Si j’ai écrit autrefois que dans le cas d’équiprobabilité la loi n’oblige pas, j'ai eu bien soin d'expliquer qu’on ne peut suivre l’opinion équiprobable en vertu de sa probabilité. Ce que j’ai affirmé dans ma Théologie approuvée à Naples par les deux pouvoirs et réimprimée cinq fois à Venise, c’est que, si deux opinions sont équiprobables, la loi n’est pas promulguée. Il y a promulgation d’une opinion en faveur de la loi et non de la loi elle-même. Or quand la loi n’est pas promulguée, elle n’oblige pas. Ce n’est pas là une thèse qui me soit personnelle : tous les théologiens probabilistes et antiprobabilistes admettent, d’accord avec saint Thomas, la nécessité de la promulgation pour qu’une loi oblige. »
Alphonse prouve cette dernière affirmation par une multitude de citations, puis il en vient à l’examen des cas de conscience particulièrement incriminés par le procureur. Celui-ci avait mis en avant certaines décisions qu’il croyait plus propres à exciter les passions des ignorants ou des rigoristes. Plagiaire du trop célèbre Pascal , il avait jeté feu et flammes contre les doctrines du saint relatives au mensonge, aux restrictions mentales, aux affirmations équivoques, aux faux serments, doctrines qu’il qualifiait d’outrages à Jésus-Christ et à sa divine morale. Alphonse reprit une à une toutes
LE PROCÈS SARNELLI.
ces assertions, dégagea sa doctrine des exagérations du procureur, et, sans céder un pouce de terrain, fit à la Chambre royale, sur toutes ces questions, une leçon de théologie dont son adversaire n’eut pas à se féliciter. Qu’on en juge par un exemple.
En parlant des restrictions mentales qu’il blâmait absolument, le procureur reprochait au saint d’avoir enseigné qu’en certains cas on pouvait se servir de pareilles restrictions même en répondant aux interrogations d’un magistrat. D’après cette doctrine, disait-il, on aurait pu nier n’importe quel fait réel, en sous-entendant que ce fait n’avait pas eu lieu à telle époque ou dans telle circonstance. Et il prenait occasion de ce bel argument pour lancer ses invectives contre la morale relâchée. Le saint commence par montrer que son adversaire, peu théologien, confond des notions qu’il faut soigneusement distinguer. « Il y a des restrictions purement mentales y qui ne laissent aucun moyen de démasquer l’équivoque dont on se sert, et ces restrictions, loin d’être permises, ont été formellement condamnées par Innocent XI. 11 y en a d’autres qui ne sont pas purement mentales, mais qui, en raison des circonstances, permettent de saisir le vrai sens d’une affirmation ou d’une négation, et celleslà sont permises. Si l’on m’interroge, par exemple, sur un secret que je ne puis révéler, il m’est permis d’affirmer, de jurer même que j'ignore la chose dont on me parle, en sous-entendant pour la manifester . » Le procureur, qui mentait effrontément à chaque ligne de son rapport, trouvait qu’un pareil subterfuge constituait un outrage à Jésus-Christ, la Vérité même. — « Prenez garde, lui répond Alphonse; c'est vous qui non seulement l’outragez, mais qui faites de lui un menteur et un imposteur si vous condamnez toutes les restrictions mentales. En effet, Jésus dit un jour à ses apôtres : Quant au jour du jugement , ni les anges du ciel ni le Fils de Dieu ne le connaissent . Or le Fils de Dieu sait tout, car, dit saint Paul, en lui sont renfermés tous les trésors de la science divine . Comment donc pouvait-il dire qu’il ne connaissait pas le jour du jugement? Par une restriction mentale. « Il ne le connaissait pas, explique saint Thomas, pour le manifester à ses disciples. » Un autre jour il dit encore à ses apôtres : Vous allez à Jérusalem pour la fête, mais moi je n’y vais pas. Et quelques jours après , il se rendit cependant à la ville sainte. Il avait voulu dire : « Je n’y vais pas publiquement avec vous, je m’y rendrai secrètement au jour choisi par moi. » La persécution inaugurée contre lui pouvait faire comprendre le vrai sens de ses paroles. » Cette démonstration topique n’aura pas dû mettre les rieurs du côté du procureur.
LE SOLITAIRE DE NOCERA
Le saint conclut ainsi : « En résumé, j’ai beau chercher, je ne trouve dans mon enseignement rien qui soit contraire à la morale de Jésus-Christ, nuisible au bien public, dangereux pour la vie des princes, comme l’affirme mon adversaire. Sur ce dernier point j’ai même enseigné, contrairement à d’autres théologiens, qu’il n’est pas permis de se révolter contre un tyran, parce que saint Pierre nous avertit de respecter les princes, même s’ils abusent de leur autorité, discoli, et parce qu’il n’appartient pas aux sujets de juger si leurs chefs détiennent légitimement ou non le pouvoir dont ils sont en possession. Quant au probabilisme et autres doctrines laxes des jésuites, ainsi que s’exprime le procureur, je viens de montrer combien j’y suis opposé. Il suffit du reste de parcourir ma Morale pour constater que j’ai toujours embrassé les opinions plus probables, mi sono attenuto aile opinioni piti probabili , et c’est même pour cette raison que certains me placent dans la catégorie des auteurs rigides. »
Ces deux plaidoyers, forts comme la vérité, calmes comme la justice, convaincraient-ils les juges de la Chambre royale? Bien qu’on pût l’espérer, Alphonse mit tout en œuvre pour peser sur l’esprit du roi, qui devait décider en dernier ressort. A sa demande, les évêques des diocèses où il avait établi ses maisons, et beaucoup d’autres dévoués aux missions, présentèrent au roi leurs doléances. « Si les missionnaires venaient à être supprimés, disaient ces prélats, nous perdrions l’unique moyen que Dieu nous avait fourni pour procurer le bien spirituel de nos ouailles. » Le père Majone, d’accord avec les avocats, comptait beaucoup sur les plaidoyers, mais plus encore sur le prestige du saint. Il le suppliait de se rendre à Naples où sa seule présence mettrait en déroute les adversaires. A ces sollicitations, comme à celles des autres pères, Alphonse répondit le 2 septembre : « Celui qui me verrait dans le misérable état où je me trouve réduit n’aurait pas le courage, je crois, de me traîner à Naples pour faire des visites au président, au cardinal, à Sambuca, à Paoietti. D’abord, en me voyant arriver, tous les gamins de la capitale entoureraient mon carrosse, curieux de savoir si l’étrange personnage qu’on voiture ainsi par les rues est mort ou vivant. A la première parole que je prononcerais, le président, selon son habitude, se mettrait à me contredire. Sambuca s’extasierait sur la belle figure que je fais dans le monde avec ma tête courbée et mon corps contrefait, d’autant plus qu’il me comprendrait à peine, tant il m’est difficile de lier mes idées et d’articuler mes paroles. Quant au cardinal, je ne vois nullement à quoi servirait une en-
LE PROCÈS SARNELLI.
trevue avec lui. Vos desseins sont donc de beaux rêves, mais ce ne sont que des rêves. Si je suis prêt à donner ma vie pour la congrégation, je ne veux pas tenter une démarche que je crois inutile. Mettons-nous entre les mains de Dieu, laissons-lui maintenant défendre çette cause, qui est moins la nôtre que la sienne. »
En somme, après avoir pris connaissance des mémoires justificatifs du saint et sondé les dispositions des juges, les adversaires se trouvèrent fort déconcertés et fort hésitants sur le parti à prendre. Considérant la difficulté de prouver leurs accusations, ils auraient voulu temporiser encore; d’un autre côté de nouveaux délais affaibliraient l’effet produit sur le public par les diatribes du procureur. Ils se décidèrent donc à prendre jour pour les débats, et leurs avocats arrivèrent à Naples en grande pompe. Pendant ce temps, le saint faisait célébrer la messe par tous les pères afin de mettre Dieu de son côté. xMais il arriva cette fois encore ce qui n’arrive qu’à Naples, où l’on aime à éterniser les procès : au dernier moment, Sarnelli et ses avocats, pris de peur, sollicitèrent une nouvelle remise, qui leur fut accordée. Cette seconde fugue n’en fut pas moins considérée comme une défaite et une preuve de leur peu de confiance dans la valeur de leurs accusations.
Tout en regrettant de se retrouver sur le qui-vive, peut-être encore pour des années, Alphonse considéra ce dénoûment comme un bienfait de Dieu, qui voulait sans doute laisser s’éteindre doucement les fureurs de l’ennemi. « Le temps est un galant homme, disait-il avec le proverbe, et il sert à merveille la cause des persécutés. » En attendant la reprise du procès, il travailla de toutes ses forces à fortifier ses positions dans l’État pontifical, afin de se préparer, en cas de nouvelle tempête, un port de sûreté.