CHAPITRE III
EN ROMAGNE 1776-1777
Idé<\s d’Alphonse sur la propagation de l’institut. — Mission de Frosinone. — Notre- Dame des Grâces. — Fondation de Frosinone. — Dénûment des maisons de la Romagne. — Le P. François de Pau le. — Les stations quadragési males. — Blasucci visiteur. — Le couvent de Saint-Eusèhe. — Visite canonique à Scifelli. — Fondation de Bé né vent. — Blasucci rappelé en Sicile. — François de Paule visiteur. — Traits de caractère.
Le saint fondateur avait le cœur trop grand et trop catholique pour borner son zèle aux frontières d’un royaume. Comme on Ta vu, il aspirait dès sa jeunesse à porter l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre. A ses premiers disciples il imposait le vœu d’aller évangéliser les infidèles si les supérieurs les destinaient à cette œuvre. Quant à sa congrégation, il espérait qu’elle se répandrait à travers l’Europe entière, car dès 1764, indiquant dans ses constitutions la manière de correspondre avec les supérieurs ou les sujets, il suppose des lettres adressées à des recteurs ou à des confrères de Turin, de Vienne, de Madrid, de Cologne. De plus, accusé de contravention aux lois du royaume pour avoir fondé une cinquième maison à Bénévent , il demande à son accusateur, nous venons de le voir, de quel droit le roi de Naples lui interdirait de fonder des maisons à Rome, à Paris, ou en Allemagne. Comme Falcoia, son saint directeur, Alphonse avait le pressentiment que l’arbre planté par lui étendrait ses rameaux dans le monde entier.
Cependant bien des raisons s'opposaient à l’expansion de l’institut. En limitant le nombre de ses maisons, le gouvernement régaliste empêchait les sujets de se multiplier. Ensuite les Napolitains, rivés au sol, ne pensent guère à s’expatrier. Enfin, pour créer, il faut des ressources, qui manquaient totalement. Mais Dieu seconda le zèle d’Alphonse en employant son infaillible moyen
EN ROMAGNE
d’éloigner les religieux de leur berceau, qui consiste à les en chasser. Les persécutions servent à cette dissémination des apôtres à travers le monde, comme les tempêtes à lancer la graine loin de l’arbre qui l’a produite. C’est ainsi que les attaques de Maffei contre la maison d’Iliceto décidèrent le saint à fonder la maison de Saint-Ange, la première hors du royaume. Un danger plus pressant encore l’avait forcé naguère d’accepter celle de Scifelii sans trop savoir comment ses sujets pourraient y subsister. Aujourd’hui qu’il s'était vu sur le point de périr, il sentait la nécessité absolue de s’établir solidement hors du royaume de Naples, afin de perpétuer son œuvre.
Déjà le 30 mai 1776 il manifestait toute sa pensée sur ce point à l’un de ses confidents, le père Cajone. « Mon cher père, lui disait-il, les maisons napolitaines serviront peu ou point à l’établissement de la congrégation. Elles ne forment point un seul corps, et ne sont rattachées ensemble que par un pain à cacheter. Nous devons pour le moment nous efforcer de maintenir ces fondations, mais disonsle sans détours, si la congrégation ne franchit pas les limites du royaume de Naples, jamais elle ne sera une véritable congrégation. Quant à moi, je suis au bout de ma carrière, mais vous autres qui me survivrez, c’est à vous de travailler à la consolidation de notre œuvre. »
Une autre raison, plus grave encore, d’établir l’institut hors du royaume de Naples, c’était la nécessité de maintenir la règle dans toute son intégrité. Sans l’observation de la règle approuvée par l’Église, Alphonse était persuadé que la congrégation s’éteindrait bien vite, et c’est pourquoi il ne cessait de prêcher à ses sujets l’observance régulière. Or le régalisme napolitain refusait absolument dé donner Y exequatur à cette règle , que l’Église ordonnait de suivre. Sur différents points elle était de fait en contradiction avec les lois et les décrets royaux. On ne pouvait l’observer publiquement ni la défendre sans courir d’extrêmes dangers. En punissant les violateurs de cette règle, le recteur majeur s’exposait à voir quelque réfractaire l’accuser près du roi d’imposer des obligations opposées aux lois de l’État. Au contraire, une fois hors des frontières napolitaines, on devenait sujet du pape au temporel comme au spirituel, et la règle avait force de loi. Il y avait donc nécessité de s’établir solidement dans les États de l’Église, tant pour s’y assurer un refuge contre une dissolution toujours possible que pour maintenir et fortifier la vie intérieure de la congrégation.
Sous l’empire de cette double préoccupation, le saint entreprit d’ajouter une troisième fondation à celle de Bénévent et de Scifelii.
LE SOLITAIRE DE NOCERA
Après avoir échoué à Ccprano, il jeta les yeux sur la ville de Torrite, située comme Scifelli dans le diocèse de Veroli. Impatient d'arriver à un résultat, il écrivait au père Cajone : « Parlez-donc à l'évêque de Veroli au sujet de la fondation projetée. S’il le faut, parlez au pape, qui m'a toujours témoigné beaucoup de bienveillance, et surtout ne perdons pas de temps. » Mais pendant qu’il travaillait à vaincre les difficultés survenues aussi de ce cùté, la Providence ouvrit d'elle-mèmc à l’institut les portes d’une cité à laquelle ni lui ni les siens n’osaient même penser.
A deux lieues de Veroli, s'élève sur une colline la ville relativement importante de Frosinone. Depuis trois ans que les pères du Très Saint-Rédempteur étaient établis à Scifelli, ils avaient prêché la mission dans tout le diocèse, excepté à Frosinone. Pourtant cette cité de huit mille âmes, composée en grande partie d'étrangers, très commerçante, et de mœurs assez libres, avait grandement besoin d’une forte pluie de grâces. Mais les « intellectuels » de Frosinone, comme on dit aujourd’hui pour désigner les « sots » d'autrefois, ne voulaient pas des pères du Très Saint-Rédempteur, trop simples pour eux, et bons tout au plus pour les paysans de Scifelli. Les pères venaient de Naples ; ils ne devaient parler et prononcer le toscan que très approximativement. L’évêque Jacobini, dont nous avons vu le zèle pour le salut de ses ouailles, l'entendait autrement que les gens de Frosinone. Il fit savoir à ces lettrés qu'au mois de juin 1776 il leur enverrait les pères du Très Saint-Rédempteur pour leur prêcher la mission. On lui répondit que le temps était très mal choisi et que d’ailleurs il n'existait aucune maison convenable pour loger les missionnaires. Sans tenir compte de ces objections, l'évêque fit préparer aux pères un asile quelconque, et les Frosinonais virent arriver, à leur grand déplaisir, une escouade de huit missionnaires, le père François de Paule à leur tête.
Personne ne se présenta ni pour les recevoir, ni pour les conduire à l’église, ni pour les accompagner à leur logis. A l’ouverture, ils ne virent devant eux qu’un tout petit groupe d’auditeurs, ce qui n’empêcha pas le père de Paule de prêcher avec toute la force et toute la charité d’un vrai missionnaire. Le petit groupe, vivement impressionné, fit un tel éloge de l’éloquence du prédicateur, que le lendemain l'église se remplit de curieux, et le surlendemain devint trop étroite pour contenir la foule qui s’y pressait. Dès lors la froideur fit place à l’enthousiasme. Le syndic, le clergé, les notables se portèrent au quartier des missionnaires, et s’excusèrent de la réception qui leur avait été faite. On les sortit de leur masure
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pour les loger dans un palais attenant à la collégiale. La mission fut admirablement suivie, non seulement à l’église principale, mais dans toutes les églises de la ville et de la campagne. On prêcha les exercices spirituels aux différentes classes de la société, de sorte que la ville fut remuée de fond en comble. Ceux mêmes qui avaient réclamé des missionnaires plus « distingués » disaient hautement n’avoir jamais entendu d’orateurs plus éloquents ni d’apôtres plus zélés. A cause de l’immense concours de pénitents, le père de Paule différa la clôture de quatre jours, et annonça que la bénédiction papale serait donnée solennellement le jour de la fête du saint pape et martyr Silvère, natif de Frosinone.
Or, avant l’échéance de la fête, les habitants de Frosinone donnèrent à leurs missionnaires une preuve singulière de leur attachement et de leur reconnaissance. Aux portes de la ville s’élève une chapelle dédiée à Notre-Dame des Grâces, Madone miraculeuse en vénération dans tout le pays. Les augustins desservaient depuis longtemps ce sanctuaire, mais n’ayant pas les ressources nécessaires pour remplacer par un couvent en règle le petit ermitage qu’ils habitaient, ils firent savoir au Conseil, quelques jours avant la clôture delà missioD, qu’ils se retiraient et renonçaient à tous leurs droits. Aussitôt il n’y eut qu’un cri dans tout le peuple : « 11 faut installer les missionnaires à Notre-Dame des Grâces. » Le syndic, les magistrats, les membres du clergé se firent l’écho du vœu populaire, et prièrent les pères d’accepter. François de Paule savait qu’Alphonse désirait vivement une seconde fondation dans la Campagne romaine ; Frosinone offrait certains avantages : l’air y est très pur, la facilité des communications très grande, le sanctuaire possédait quelques revenus, et l’on pouvait espérer que le pèlerinage, en se développant, rapporterait quelques ressources. François de Paule dit qu’il accepterait le sanctuaire si le municipe le lui offrait et si l’évêque de Veroli confirmait cette donation. A l’instant les conseillers réunis ratifièrent le vœu du peuple, et deux d’entre eux coururent à Veroli demander l’assentiment de l’évêque. Celui-ci objecta qu’avec le modique revenu de la chapelle les pères ne pourraient pas vivre ; mais les deux députés ayant répondu que les missionnaires s’en contentaient, il donna de tout cœur son autorisation et promit que la bulle de fondation serait expédiée pour le 20 juin, jour de la fête de saint Silvère.
Le 20 juin, à l’occasion de cette fête, une foule d’étrangers était accourue à Frosinone. Le père de Paule donna la bénédiction papale, remercia les Frosinonais du zèle dont ils avaient fait preuve
LE SOLITAIRE DE NOCERÀ
pendant la mission, et de l’affection qu’ils témoignaient aux missionnaires en voulant les garder parmi eux; puis il annonça qu’on allait se rendre processionnellement à la chapelle de Notre-Dame des Grâces, où le délégué de l’évêque mettrait les pères en possession du sanctuaire, ce qui fut fait au son de toutes les cloches, accompagné de détonations de mousqueterie et des cris de joie de tout le peuple.
Deux jours après, Alphonse recevait la lettre suivante des conseillers de Frosinone : « Vers la fin de la mission donnée par vos religieux, mission qui eut un grand retentissement et a produit des fruits merveilleux, le conseil municipal de Frosinone, & la requête de tout le peuple, a cédé à vos dignes enfants le sanctuaire de Notre-Dame des Grâces avec l’ermitage y attenant. En vous donnant cette information, nous vous exprimons notre vif désir de voir se réaliser un dessein qui importe grandement au salut des âmes. Votre Seigneurie Illustrissime daignera, nous l’espérons, agréer nos sentiments de piété filiale et l’attachement de tout un peuple à vos très dignes fils. Elle honorera de son approbation ladite fondation et comblera tous nos vœux si elle daigne en même temps destiner, pour en jeter les fondements, les pères de Paule et Costanzo. Ils ont su gagner l’affection de toutes les classes de la société, et par là-mème il leur sera plus facile de trouver les subsides nécessaires pour la construction d’un couvent, construction qu’il faudra entreprendre sans tarder afin d’établir sérieusement la fondation. »
Cette lettre vint réjouir le cœur d’Alphonse au moment où il perdait tout espoir de réussir à Torrice. Le saint vieillard ne put que remercier le Seigneur dont la paternelle Providence avait exaucé ses désirs, et aussi le Conseil de Frosinone, qui témoignait à ses religieux tant de dévoûment et d’affection. Déférant au vœu qu’on lui exprimait, il nomma le père François de Paule recteur de la maison de Frosinone et lui adjoignit le père Costanzo. Il possédait maintenant trois maisons dans l’État pontifical, trois refuges en cas de persécution violente de la part des régalistes napolitains, trois asiles bénis où ses religieux pourraient observer en paix la sainte règle que l’Église leur avait donnée.
Mais le saint ne se doutait peut-être pas du surcroît d’inquiétudes qu’allaient lui occasionner ces fondations de la Romagne. A Naples, la question était d’empêcher la congrégation de mourir; en Romagne, la difficulté sera de la faire vivre. La petite communauté de Scifelli se trouvait déjà trop à l’étroit; à Frosinone, l'ermitage contigu à la chapelle se composait de deux ou trois chambres, et par
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conséquent, ainsi que l’avaient insinué les conseillers, il fallait immédiatement penser à la construction d’un couvent. Chacune de ces maisons n’avait qu’un revenu insignifiant d’une cinquantaine de ducats. Où prendre l’argent pour bâtir et pour vivre? En Italie, le culte coûte beaucoup et ne rapporte rien ; les missions se font aux frais des missionnaires ; quant au public, contrairement à l’adage de Notre-Seigneur, il reçoit plus volontiers qu’il ne donne. Dans ces conditions, le prêtre séculier vit de l’autel, c’est-à-dire de son bénéfice; mais les religieux, n’ayant pas de bénéfice, doivent vivre des revenus de la communauté ou mourir de faim. C’est pourquoi Alphonse exigeait pour toutes ses fondations des rentes modiques, suffisantes toutefois pour entretenir douze pères et sept frères servants. Peut-être les missionnaires de la Romagne auraient-ils pu, dans leur détresse, tirer quelques subsides du royaume de Naples; mais Alphonse leur interdit sévèrement de demander quoi que ce fût, même des intentions de messes, à leurs bienfaiteurs napolitains, de peur de donner gain de cause au procureur de Leon, qui accusait les pères d’exporter dans les États de l’Église tout l’argent du royaume. Le saint vieillard dut donc pourvoir de sa bourse, au moyen de ses pensions et des aumônes qu’il pouvait recueillir, à presque tous les frais d’entretien et de bâtisse. Aussi dans toutes les lettres qu’il adressait à cette époque aux recteurs des deux maisons revient-il sans cesse sur la question d’argent.
Une autre difficulté grave, c’était de trouver des sujets disposés à quitter le royaume. Pour un Napolitain, passer la frontière, c’est se rendre en exil, et, dans le dénûment où se trouvaient ces deux maisons, c’était aller au pays de la misère. Comme les missions abondaient, les deux recteurs demandaient à chaque instant du renfort. Bien qu’il n’eût à sa disposition qu’une centaine de missionnaires, Alphonse eût volontiers fait des sacrifices en faveur des nouvelles fondations, mais il trouvait une telle répugnance chez les sujets, et surtout tant d’opposition de la part de leurs parents, qu’il hésitait à commander. « 11 n’y a presaue personne, écrivait-il, qui veuille partir pour la Romagne, et je ne puis imposer ma volonté sans m’exposer à des recours au roi qui perdraient la congrégation. J’ai dû même rappeler à Naples le père Grossi, parce que son père est accouru comme un furieux, criant qu’il avait absolument besoin de son fils pour des affaires de famille. Grossi tenait bon, mais j’ai dû lui écrire d’arriver immédiatement afin d’éviter le recours dont son père me menaçait. Les circonstances sont telles
LE SOLITAIRE DE NOCERA
qu’il suffirait d’une affaire semblable pour qu’un décret royal nous contraigne à quitter la Romagne sous peine de fermer nos maisons napolitaines. Demandez à Dieu qu’il me donne la force de supporter tant de contrariétés et de vexations *. »
Aux difficultés matérielles s’ajoutaient pour les pères de la Romagne des dangers qu’Alphonse n’avait pas prévus. En implantant la congrégation dans les États de l’Église, il espérait trouver un terrain plus favorable à l’observance régulière, mais il s’aperçut bientôt que si l’on s’y trouvait plus libre de pratiquer tous les points delà règle, il était moins facile d’y conserver l’esprit de l’institut, et surtout cette simplicité apostolique qui avait jusque-là caractérisé ses religieux. Les exigences du monde, l’exemple des prédicateurs à la mode, le démon de la gloriole, n’allaient-ils pas pousser ses enfants à préférer les fleurs aux fruits et la satisfaction de l’amour-propre au bon plaisir de Dieu? Ensuite les sujets, loin de leur berceau, conserveraient-ils l’esprit d’union avec leurs frères et de soumission filiale envers les supérieurs? Certains procédés ne légitimaient que trop ces appréhensions.
Dieu s’était servi pour établir les deux fondations de la Romagne du père François de Paule, que nous devons faire connaître à nos lecteurs à cause du rôle important qu’il va jouer dans cette dernière période de l’histoire de notre saint. François de Paule, alors âgé de quarante ans, en avait passé vingt dans la congrégation, où l’opposition de sa famille et de son évêque n’avait pas empêché le saint fondateur de le recevoir. Religieux docte et pieux, missionnaire éloquent et zélé, il gagnait les grands et le peuple, comme on a pu le voir par les missions du diocèse de Veroli, et particulièrement par celle de Frosinone. Il était donc tout désigné pour diriger les deux maisons de la Romagne, et établir sur de solides fondements l'institut du Très Saint-Rédempteur dans les États de l’Église.
Telle fut aussi la pensée de notre saint en lui donnant ce poste de confiance. Cependant il ne le fit pas sans crainte, car à toutes ses qualités ce père joignait deux défauts redoutables : l’esprit d’entreprise poussé parfois jusqu’à la témérité, et une confiance trop absolue dans son propre jugement. Se croyant un homme supérieur, il agissait volontiers avec indépendance et souffrait difficilement une parole de blâme. Avec une connaissance plus juste de lui-même et de sa position, il eût, comme saint François Xavier, reçu pieusement et lu à genoux les lettres de son supérieur, mais