‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 122 sur 222 · I. Lettre au P. de Paule, 9 octobre · texte numérisé non relu

I. Lettre au P. de Paule, 9 octobre

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au contraire il était de ceux qui le réputaient bien vieux pour tenir les rênes. 11 semblait aussi au recteur de Frosinone que Villani et certains autres consulteurs ne l’appréciaient pas selon son mérite. En somme, sans qu’il se l’avouât à lui-même, des visées ambitieuses déparaient son zèle.

Ces défauts, qui jusque-là s’étaient peu manifestés, sa nouvelle situation les mit en relief. Alphonse s’aperçut bien vite que son subordonné nourrissait sur la congrégation certaines idées personnelles, et qu’il n’eût pas été fâché de la relever aux yeux du monde en lui donnant un caractère moins humble, et par là-même une destinée moins obscure. A peine installé à Scifelli, il s’était trouvé bien à l’étroit dans cet humble village. Puisque le pape avait admis l’institut dans ses États, pourquoi n’irait-on pas se fixer à Rome? Il écrivit ses raisons à notre saint, « qui n’en approuva aucune, et le pria de ne plus revenir là-dessus, parce que telle n’était pas la volonté de Dieu ». Comme il insistait sur la nécessité de créér un établissement à Rome pour perpétuer la congrégation, il reçut du saint vieillard cette leçon bien opportune : « La perpétuité de la congrégation dépend de Dieu d’abord et ensuite de notre conduite. C’est pourquoi restons unis à Dieu, observons notre règle, pratiquons la charité envers tous, et surtout soyons humbles : un petit grain d’orgueil peut nous détruire, ainsi que d’autres ont été détruits par cette maudite superbe. »

François de Paule aurait aussi voulu sortir du cercle des missions de campagne. Malgré la règle qui interdit les stations quadragésimales, il avait accepté de prêcher le carême en 1777 à la cathédrale de Sora, et le recteur de Scifelli, suivant cet exemple, devait prêcher la station au diocèse d’Aquino. Le recteur majeur le leur défendit expressément, au risque de mécontenter les évêques envers lesquels ils s’étaient engagés. « Mon cher François, écrivait-il le 14 janvier 1777, je ne puis vous permettre de prêcher des carêmes. La nécessité de trouver quelques ressources dans notre détresse pourrait excuser une dérogation à nos habitudes, mais je ne veux pas faire brèche à la règle, qui le défend absolument. Travaillons pour Dieu, et il ne nous laissera jamais manquer du nécessaire. » Il écrivit le même jour au recteur de Scifelli : « Vous auriez dû me prévenir avant de prendre de tels engagements. Vous n’avez pas, dites-vous, recherché ces stations quadragésimales ; elles vous ont été offertes spontanément. N’importe ! je ne veux pas que vous prêchiez de carême. Non seulement notre institut le défend, mais par là vous exciteriez la jalousie des prédicateurs qui en font leur spé-

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cialité. Pour vous excuser auprès des évêques, alléguez les exigences de notre règle et la défense expresse que je vous ai faite. Je veux que vous vous occupiez uniquement des missions; obéissez en dépit des sollicitations des évêques et des communes. »

Ces infractions à la règle étaient d’autant plus blâmables que, deux mois auparavant, Alphonse avait adressé aux supérieurs une circulaire sur les missions, pour leur recommander instamment « de maintenir le style simple, sans l’ombre d’apparat ni de phrases retentissantes, de punir les prétentieux, et, s’ils se montraient incorrigibles, de leur interdire la chaire, même en pleine mission. C’est la simplicité, ajoutait-il, qui a fait jusqu’ici le succès de notre ministère. »

Pénétré de ces idées, passées chez lui à l’état d’axiomes, notre saint, on le comprend, n’était pas sans inquiétude au sujet des aspirations de François de Paule. Loin d’établir dans les États romains la stricte observance des règles et la perfection de l’esprit apostolique, n’avait-il pas à craindre de voir, sous une fausse direction, cet esprit s’affaiblir, et ses religieux oublier peu à peu leur vocation de missionnaires du peuple? Pendant qu’il recherchait le moyen de conjurer ce danger, la Providence le lui mit en main par l’arrivée du père Blasucci. Il l’avait mandé, comme nous l’avons dit, pour composer en vue du procès un abrégé de morale, devenu par suite des circonstances tout à fait inutile. Alphonse nomma Blasucci visiteur des maisons de la Romagne, et fixa sa résidence à Frosinone, à côté du père de Paule, son parent et son ami. « Que je suis heureux de vous savoir à Frosinone ! lui écrivait-il le octobre 1776. Je vous charge de ces deux maisons de la Romagne, au sujet desquelles je ne serais pas sans crainte si vous n’étiez pas là pour les diriger. Je m’en rapporte en tout, oui en tout, à votre appréciation. Quand vous en aurez le temps, vous irez inspecter la maison de Scifelli et vous me ferez un rapport sur tout ce qui la concerne. Encore une fois, vous êtes le maître, mais écrivez-moi de temps en temps pour ma consolation. Je prie Dieu de vous donner patience et lumière pour consolider ces fondations naissantes. Les commencements sont mesquins, mais des plus petits germes Dieu fait surgir, quand il le veut, des œuvres considérables, et la Vierge Marie me donne le pressentiment qu’il en sera ainsi de ces deux maisons. »

Blasucci était en parfaite conformité d’idées avec le saint fondateur. Pendant l’année qu’il passa dans la Romagne il n'y eut pas l’ombre d’un dissentiment entre eux. Soumis et respectueux, il faisait

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part de tous ses projets à son supérieur, et tous, marqués au coin du bon sens, recevaient une complète approbation.

A son arrivée, Blasucci trouva François de Paule élaborant un nouveau plan d’établissement à Rome. Un de ses amis, l’avocat Bompiani, lui conseillait fortement de se présenter au pape, muni d’une lettre du recteur majeur, et de lui offrir ses services. Le couvent de Saint-Eusèbe, qu’on appelle la maison des Exercices, se trouvait vacant depuis le départ des jésuites. Bompiani se faisait fort, avec l’appui de plusieurs cardinaux, ses amis, d’obtenir du pape cette maison pour les pères du Très Saint-Rédempteur. Tel était le plan qu’il soumit à Blasucci, lequel répondit qu’il en référerait au saint fondateur. Il le fit, mais voici en quels termes : « Le conseil de l’avocat Bompiani ne me plaît nullement. Aller à Rome et prétendre d’un bond à l’un des meilleurs établissements, au couvent de Saint-Eusèbe convoité par tous les réguliers de la cité, sans que nos œuvres soient connues du pape ni des cardinaux, sans aucune expérience des hommes ni des choses, nous surtout dont l’institut a pour but l’évangélisation des âmes abandonnées; demander, dis-je, un pareil établissement dans la métropole du monde catholique, me paraîtrait de l’ambition, de l’esprit mondain, et, pour tout dire, un acte de folie qui ne pourrait que tourner à notre déshonneur. Et puis n’avons-nous pas assez à faire pour consolider ces deux pauvres maisons de la Romagne? » En finissant, il priait son vénéré supérieur de lui manifester son sentiment sur ce point.

C’était prêcher un converti, car nous savons avec quelle énergie Alphonse avait refusé d’accepter leGesù. « Votre lettre m’a grandement consolé, répondit-il à Blasucci. Vos sentiments sont tout à fait conformes aux miens. Oh ! que je remercie Dieu de vous avoir envoyé à Frosinone dans les conjonctures présentes ! Nos bons pères, n’écoutant que leur ardeur, voudraient de suite monter au pinacle, et pour cela s’implanter A Rome. Nous n’en sommes point là pour le moment, et il se passera encore bien du temps avant qu’il soit expédient de nous y établir. Dites donc à l’avocat Bompiani que je le remercie de l’affection qu’il nous porte, et dont je conserverai toujours le souvenir, mais que, peu connus à Rome, nous ne pouvons prétendre à la maison des Exercices. Cela paraîtrait présomptueux de . notre part, d'autant plus, comme vous le remarquez justement, que beaucoup de communautés romaines ont jeté les yeux sur cette résidence. Plus tard, si Dieu veut que nous nous établissions à Rome, nous obéirons. » Ainsi tombèrent à l’eau, grâce à

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la sage humilité d’Alphonse et de Blasucci, les idées grandioses du père de Paule.

Obéissant au saint fondateur, Blasucci fit la visite canonique à Scifelli. En deux mots il rendit compte de la position : « Les sujets se plaignent que jusqu’ici l’observance laisse à désirer. J’ai établi la régularité, et le nouveau recteur y tiendra la main comme il prêchera d’exemple. » Quant au matériel, le couvent, bien situé, lui a plu beaucoup. Il estime à trois mille ducats le don fait par Arnauld à la congrégation. Les pères ont dépensé jusque-là huit cents ducats pour l’agrandissement de la maison et diverses améliorations. Et comme cet argent n’est pas venu de la Romagnc, il se demande s’il est tombé du ciel, puis il ajoute : « Beaucoup de hardiesse, peu de prudence, nulle circonspection. A la moindre tempête, la barque, mal équipée, fera naufrage. Je vous parle en énigme, mais vous me comprendrez. Il faut un frein et des barrières insurmontables sur ce point. » Gela veut dire que l’argent, nullement tombé du ciel, provenait de sources napolitaines, ce qui exposait la congrégation à faire naufrage puisque ses ennemis l’accusaient surtout d’exporter l’argent hors du royaume. Pour mettre un terme à ces imprudences, Blasucci signifia aux supérieurs les ordonnances suivantes : « Défense absolue d’acquérir aucun bien, d’entreprendre aucune construction, d’accepter aucune fondation de messes de personnes étrangères à l’État pontifical, sans la permission expresse du recteur majeur. En second lieu, défense de faire aucune espèce de quête dans le royaume, ni même dans les États, là où ces quêtes pourraient exciter certaines susceptibilités. Enfin, défense à qui que ce fût d’accepter des stations quadragésimales, ou même des retraites de religieuses en dehors des missions. » Et comme il fallait nécessairement achever les constructions commencées, Blasucci permit d’emprunter trois cents ducats à un banquier de Veroli afin que, si les persécuteurs napolitains poursuivaient leur enquête sur les dépenses de la congrégation, on pût prouver que l’argent venait des États et non du royaume. Les mêmes mesures de prudence furent imposées à Frosinone. Alphonse ratifia de grand cœur ces très sages ordonnances, tout en se demandant où il prendrait l’argent pour subvenir aux besoins de ces pezzenti de la Romagne.

Une autre inquiétude agitait l’esprit du saint vieillard. L’évêque de Veroli avait approuvé les deux fondations établies dans son diocèse, mais il élait vieux et pouvait disparaître à bref délai. Or s’il y avait à Veroli de chauds partisans des missionnaires, on y rencon-

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trait aussi des adversaires de ces Napolitains, de ces étrangers qui venaient accaparer les églises et les monastères au détriment des prêtres du pays. Nulle part plus que dans l’Italie centrale et méridionale on ne jalouse les étrangers. Qu’arriverait-il si un nouvel évêque se montrait hostile aux forastieri? Puisqu’on se trouvait sur le territoire pontifical, n’était-il pas prudent d’intéresser le pape aux affaires de la congrégation, en obtenant de lui une approbation solennelle de ces deux fondations, ce qui en assurerait la perpétuité? Alphonse désirait même que Blasucci allât traiter la question avec le pape, mais, comme il parut plus sûr de le faire par des intermédiaires influents et dévoués, il répondit : « Vous pouvez différer le voyage de Rome jusqu’après l’approbation, mais alors il n’en restera pas moins nécessaire. Il faut que le pape connaisse certains membres de la congrégation, et par eux l’esprit et les œuvres de l’institut. Actuellement il ne connaît que moi, et encore de nom seulement et par correspondance. Je voudrais que Sa Sainteté pût s’entretenir longuement avec Votre Révérence. Vous lui rendriez compte de nos travaux et des persécutions que nous avons subies à Naples. Sans cela, jamais à Rome on ne se formera une juste idée de l’utilité de notre œuvre. Pour moi, je ne puis penser à m’aboucher avec le pape; j’entrerai sous peu dans l’éternité; c’est à vous de maintenir l’institut, et par conséquent de le faire connaître. Je vous bénis ainsi que vos compagnons, en vous priant de m’écrire souvent pour me tenir au courant des affaires. De Naples et de Sicile je ne reçois que d’affligeantes nouvelles : il n’y a que celles de la Romagne qui me procurent quelque consolation1. » Blasucci manœuvra trois mois pour obtenir la bulle d’approbation. Il exposa dans sa supplique les travaux auxquels se livre l’institut, les approbations de l’évèque et du conseil de la ville, les moyens d’existence de la communauté de Frosinone, lesquels consistaient en un revenu insignifiant, auquel l’évêque avait ajouté une rente de deux cents ducats à la condition que les pères prêcheraient gratuitement les missions dans son diocèse. Enfin, le 28 janvier, Alphonse apprit que la bulle était préparée : « Je l’attends, écrit-il à François de Paule, avec la note des frais, dont je vous ferai passer le montant. Je ne sais comment remercier Jésus et Marie des grâces qu’ils m’accordent dans mes vieux jours. » Le 3 février, en apprenant que la bulle était signée, il s’écria : Gloria Patri! C’était l’exclamation des grands jours, des jours signalés par quelque

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