Lettre du 3 décembre
LE SOLITAIRE DE NOCERA
bienfait marquant de la Providence. Et en lisant la bulle, il répéta de tout cœur le Gloria Patri , car elle confirmait la fondation et en assurait la perpétuité. Pour comprendre la joie du saint, il faut se rappeler que sur cette maison de Frosinoue, la première affermie par l’approbation pontificale, reposait tout l’avenir de l’institut. La protection divine lui sembla d’autant plus évidente que, vingt jours auparavant, le 13 janvier, avait paru le rapport du procureur de Leon, qui se terminait par un cri de mort.
Un événement plus significatif encore vint prouver à cette époque quel cas on faisait de la congrégation dans les États romains. Les jésuites possédaient à Bénévent un magnifique collège dont la restauration avait coûté au cardinal-archevêque Orsini, depuis pape sous le nom de Benoit Xlll, la somme de soixante-dix mille ducats. Après la bulle de suppression de la Compagnie, le collège avait été transformé d’abord en caserne, puis en maison d’école, et finalement abandonné. L’église était desservie par des chapelains. Chacun se demandait comment on pourrait utiliser ce magnifique édifice, que les soldats et les écoliers avaient dévasté.
L’archevêque de Bénévent, Mgr Banditi, prélat plein de zèle et tout dévoué aux bonnes œuvres, vénérait profondément le saint fondateur. La maison de Saint-Ange n’étant éloignée que de quatre milles de sa ville épiscopale, maintes fois il avait eu l’occasion de constater le grand bien opéré par les missions, et par les retraites prêchées chaque année aux prêtres, aux ordinands, et aux séculiers. Toujours préoccupé d’augmenter dans son diocèse les moyens de régénération, le prélat résolut de donner le collège des jésuites aux pères du Très Saint-Rédempteur. 11 s’en ouvrit à Alphonse, qui crut d’abord devoir refuser, à cause de la proximité de la maison de Saint-Ange et surtout pour ne pas exciter la jalousie des nombreux compétiteurs qui se disputaient ce collège. D’ailleurs la ville de Bénévent, pourvue de dix-sept communautés d’hommes, ne paraissait pas dénuée de secours spirituels. Outre ce refus bien motivé, se présenta une difficulté qui aurait dû dissuader le cardinal de poursuivre son projet. A peine le bruit s’en fut-il répandu que les prétendants et leurs amis organisèrent une vraie émeute contre le prélat. Les chapelains qui desservaient l’église lui offrirent de former une nouvelle collégiale, ce qui serait une gloire pour la cité. Il leur répondit qu’il voulait bien les nommer chanoines, mais à la condition qu’ils habiteraient le collège et y continueraient les œuvres des jésuites. Cette condition les mit en fuite.
EN ROMÀGNE.
Le cardinal laissa passer un temps assez long sans plus paraître s’occuper de cette affaire, en sorte que la ville s’imagina qu'il avait reculé devant l’opposition ; mais Banditi, nouveau Charles Borromée, ne reculait jamais quand la gloire de Dieu et le bien des âmes étaient en jeu. Il se concerta avec le pape au sujet du remplacement des jésuites, puis il écrivit au saint fondateur qu’ « il voulait absolument lui donner la maison et l’église. Il s’agissait du salut des âmes dans son vaste diocèse. Une seconde fondation de missionnaires n’était nullement superflue : la maison de Saint- Ange servirait plus spécialement de maison d’exercices, de noviciat et de studendat ; celle de Bénévent s’occuperait de la cité, du diocèse, et de toute la province ecclésiastique qui comptait vingt-deux sièges épiscopaux. Il le priait donc d’accepter sans réplique, car l’affaire était conclue avec le pape, qui attendait à Rome deux représentants de la congrégation pour traiter des conditions de la fondation.»
Alphonse hésitait encore, surtout à cause des peu bienveillantes dispositions de la cité, mais ses consulteurs lui représentèrent qu’il ne pouvait mécontenter le cardinal ni contrarier le pape. Quant aux Bénéventins, leur opposition tomberait devant la volonté de leur souverain, et surtout à la vue du dévoûment et des œuvres des missionnaires. Les propositions du cardinal furent donc acceptées, et deux pères envoyés à Rome pour dresser avec les délégués pontificaux l’acte de fondation.
Pie VI accueillit affectueusement les députés, s’informa des travaux de la congrégation, du nombre de ses sujets, du saint fondateur dont il fit le plus grand éloge, et les renvoya au trésorier de la Chambre apostolique, qui dressa l’acte de donation du couvent, de l’église, et d’un revenu de sept cents ducats que possédait l’établissement. Sur cette rente furent réservés quatre cents ducats, pour être distribués sous forme de pensions aux jésuites portugais. Le 5 juin 1777, toutes ces formalités remplies, les pères du Très Saint-Rédempteur inaugurèrent la fondation, ayant à leur tète le père Cajone, l’un des sujets les plus capables de l’institut. En se réveillant le lendemain, les Bénéventins furent tout surpris d’apprendre que, par ordre de Sa Sainteté, les pères occupaient le collège, et c’est avec force compliments de bienvenue que le gouverneur, les magistrats et les membres du clergé reçurent, lors de leur visite, les élus de Pie VI. Quand ils les virent à l’œuvre, en chaire et au confessionnal, ils s’attachèrent à eux, non plus par déférence pour le pape, mais à cause de leurs vertus et de leur infatigable dévoûment.
Le saint fondateur adressa au souverain pontife une lettre de
LE SOLITAIRE DE NOCERA
remerclments, avec une nouvelle dissertation qu’il venait de composer sur l’infaillibilité pontificale. 11 reçut en réponse un bref qui dut grandement le consoler. « Au milieu des tribulations dont abonde notre difficile pontificat, disait Pie VI, c’est pour nous un vrai soulagement et une vive joie de récompenser, quand l’occasion s’en présente, ceux qui consacrent leurs études, leurs œuvres, les industries de leur zèle, au service de la sainte Église. C’est pourquoi, vénérable frère, nous avons été très heureux de pouvoir concéder par un acte de l’autorité apostolique, à vous et à votre congrégation, pour être possédé à perpétuité, le collège de Bénévent, immeubles et revenus. Nous l’avons fait, non seulement par égard pour les recommandations et les prières de notre cher fils le cardinal Banditi, mais aussi pour satisfaire un désir personnel et notre bienveillance à votre égard. Nous n'ignorons en effet ni les grands exemples de vertus religieuses ni les illustres travaux sur la science sacrée qui vous recommandent, vous et les vôtres, à notre paternelle affection. L’ouvrage que vous venez d’écrire dans votre vieillesse pour défendre la dignité et l'autorité du Siège Apostolique prouve admirablement que votre cœur est toujours jeune quand il s’agit de venger notre sainte religion. »
Dieu répandait ses bénédictions sur l’œuvre d’Alphonse. L’institut possédait maintenant huit maisons, quatre dans le royaume de Naples et quatre dans les États pontificaux. La difficulté, c’était de maintenir l’union des esprits et l’unité de gouvernement entre ces deux provinces placées sous un régime politique si différent. Il fallait pour cela trouver un représentant du recteur majeur assez sage et assez fort pour comprimer toute tendance séparatiste. Depuis un an, le visiteur Blasucci remplissait admirablement ce rôle d’intermédiaire entre les deux fractions de l’institut, mais, vers le milieu de 1777, la communauté sicilienne, récemment réorganisée, réclama instamment son père et son soutien. L’évêque et les notables de Girgenti s’unirent aux missionnaires et adressèrent au recteur majeur pétitions sur pétitions, démontrant la nécessité du retour de Blasucci si l’on voulait éviter une nouvelle catastrophe. Alphonse, qui tenait beaucoup à cette importante mission, crut devoir céder. « Je ne puis résister plus longtemps, écrivait-il en juillet 1777, aux appels de l’évêque et des habitants de Girgenti. Si je refuse de leur renvoyer Blasucci, nous sommes menacés de perdre notre établissement en Sicile, et cela je ne puis le permettre, car il s’agit d’une œuvre qui intéresse grandement la gloire de Dieu en ce pays. »
EN ROMAGNE
Mais par qui le remplacer dans la Romagne? Consulté à ce sujet, Blasucci ne trouva, vu les circonstances, d’autre visiteur possible que le père François de Paule. « Le recteur de Frosinone, disait-il, a des défauts, mais aussi des qualités qui le font aimer des prêtres et des séculiers. Fondateur des deux maisons de la Romagne, il emploiera sa grande activité à les faire prospérer. Depuis un an il s’est montré docile à l’égard du visiteur, convenable avec ses sujets, habile dans la direction des affaires. D’ailleurs, à quel autre confier cette charge si pénible et si difficile? » Le saint fondateur se rendit, non sans inquiétude, aux raisons de Blasucci, et constitua le père de Paule visiteur des deux maisons de Scifelli et de Frosinone. Hélas! il ne tarda pas à voir que, par cette nomination, il avait ajouté une croix à toutes celles qui pesaient déjà sur ses épaules.
Le caractère parait changer avec les circonstances, mais au fond il reste le même. Débarrassé de la tutelle de Blasucci, François de Paule redevint l’homme confiant en lui-même et défiant envers ses supérieurs, comme le témoigne sa correspondance avec le recteur majeur. Celui-ci lui ayant recommandé, à propos d’un fait particulier, de traiter ses sujets avec charité afin de maintenir la paix, François se mit aussitôt à récriminer. « On l’accusait faussement; Alphonse et Villani ne lui accordaient aucune confiance : dans ces conditions mieux valait abandonner le poste et repasser la frontière. » Alphonse lui répondit avec sa douceur ordinaire : « Je suis charmé d’apprendre que vous n’aviez eu d’altercation avec personne, mais une phrase de votre lettre m’a désolé. « Je suis résolu, dites-vous, à regagner le royaume de Naples. » Je n’attendais pas cela de votre résignation et de votre obéissance. Vous aurez écrit sous l'empire de je ne sais quel trouble, et déjà vous vous repentez de votre faute, car on ne se laisse pas dominer par de telles pensées sans qu’il y ait offense de Dieu. Ma lettre ne contenait rien qui dût vous exaspérer à ce point; il me semble, au contraire, l’avoir écrite avec une véritable affection pour vous. Si le père Villani vous a reproché votre humeur chagrine parce qu’on s’en était plaint à lui, vous deviez accepter avec calme cette petite monition, sachant d’ailleurs combien ce digne père vous estime et vous aime. Faites donc comme moi : quand le père Villani m’adresse im reproche, je tâche, avec la grâce de Dieu, d’en profiter pour me montrer avec tous plus humble et plus modeste L » En post-