‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 127 sur 222 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE VÉTÉRAN DU CHRIST 1777-1778

Avertissement d’Alphonse aux souverains. — Lettre à l’abbé Nonnotte. — Réponse de l'abbé. — Prévisions du saint sur la Révolution française. — Lettre à Voltaire. — Conversion du poète Métastase. — Jugement d’Alphonse sur ses écrits. — Les chantres de l’amour profane.

Depuis son retour à Nocera, le saint fondateur n’avait cessé de lutter contre les ennemis de sa congrégation, mais cette préoccupation qui troublait ses jours et ses nuits ne pouvait le distraire d’une peine plus amère encore pour son cœur catholique. L’Église était plus attaquée que jamais. L’impiété et l’immoralité débordaient de toutes parts. On portait en triomphe Voltaire et Rousseau, les deux grands ennemis du Christ. La Révolution païenne, inaugurée par eux, montait chaque jour comme un flot impur, minant le trône et l’autel, ébranlant jusqu’aux fondements de la société. A cette pensée, le vieux soldat du Christ, courbé sous le poids de ses quatre-vingt-deux ans, regrettait de ne plus pouvoir participer au combat, et se demandait s’il n’existait pas sur terre une force capable d’opposer une digue à cette marée montante de l’impiété.

Il n’en trouva qu’une : la royauté. Les rois ont en main le glaive, et ce n’est pas en vain, dit saint Paul, qu’ils l’ont reçu d’en haut. Ils doivent mettre la force au service du droit, et par conséquent défendre avant tout l’Église de Dieu. Mais, par un étrange oubli de leur devoir, ils emploient trop souvent leur puissance au profit du malv et persécutent l’Église qui les protège contre les révoltes d’en bas, ce qui équivaut h un suicide. Sous l’empire de cette idée, le saint vieillard forma le dessein d’écrire aux souverains pour leur ouvrir les yeux et leur montrer qu’en se révoltant

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contre Dieu et son Église, ils enseignaient à leurs sujets à se révolter contre eux. L’opuscule qu’il leur destinait serait intitulé : « La fidélité des sujets envers Dieu est le seul garant de leur fidélité envers le souverain. » Il se mit à l’œuvre avec zèle, enflammé par la pensée du bien immense et inappréciable qu’un prince chrétien peut réaliser dans ses États. « Si je parviens à gagner un roi, disait-il, j’aurai plus fait pour la cause de Dieu que si j’avais prêché des centaines et des milliers de missions. Ce qu’un souverain, touché par la grâce de Dieu, peut faire dans l’intérêt de l’Église et des âmes, mille missions ne le feront jamais. »

Dans cet opuscule très court, les rois lisant peu de gros livres, Alphonse sut concentrer les principes, les moyens, les exemples les plus propres à faire ressortir cette vérité : Qui ne craint pas Dieu ne craint pas le souverain; qui est fidèle à Dieu est fidèle au roi. L’intérêt des monarques est donc de faire respecter Dieu, le premier des monarques.

« Les sujets qui obéissent aux commandements de Dieu, dit-il, obéissent nécessairement aux lois du souverain, car la même loi qui les oblige à l’obéissance envers Dieu les oblige à obéir au roi. De plus, en condamnant l’insubordination, la fraude, le vol, l’adultère, l'homicide, la loi de Dieu conserve la paix dans les États. Obligés de réprimer leurs passions, les peuples vivent en paix les uns avec les autres. — Les lois humaines et leurs sanctions pénales suffisent, dira-t-on, pour sauvegarder les États et les souverains. — C’est là une profonde erreur. Ni les lois ni les supplices n’arrêtent l’audacieux qui n’a d’autre but en ce monde que l'assouvissement de ses convoitises. En face de sa proie, il foule aux pieds les lois et se moque des peines dont il est menacé. La religion seule crée les mœurs et fait observer les lois. Enlevez la pensée du juge suprême et de l’enfer éternel, l’impie, sans frein pour le retenir, se précipite dans les plus épouvantables excès. Comment les peines temporelles arrêteraient-elles les perturbateurs de la société, alors que la plupart des délits restent impunis, soit par l’impossibilité de mettre la main sur les coupables, soit parce que les condamnés réussissent à briser leurs chaînes et échappent ainsi au châtiment. »

De ces principes Alphonse conclut que les rois sont tenus de faire observer les lois de Dieu. « Un particulier, dit-il, se sauvera en observant les lois divines; un roi, pour se sauver, doit les observer et les faire observer par ses sujets, c’est-à-dire réformer les mauvaises mœurs et extirper les scandales. 11 doit remplir ce devoir avec courage, et sans s’émouvoir de la contradiction. Dieu assiste le

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souverain qui fait son devoir : Sois intrépide et ne crains rien, dit Dieu à Gédéon : le Seigneur est avec toi. Les rois qui oublient les intérêts de Dieu pour ne penser qu’à leurs intérêts propres travaillent à leur ruine. Qu’ils sachent, d’ailleurs, qu’on ne peut plaire à tout le monde, aux bons et aux méchants à la fois. S’ils s’attirent le blâme des méchants, ils seront glorifiés par les bons, et, ce qui vaut mieux encore, par Dieu lui-même. Ils ne doivent donc pas hésiter à bannir de leur royaume tout prédicateur d’impiété ni à saisir aux frontières les ouvrages infectés de mauvaises doctrines. C’est leur impérieux devoir, et c’est pour ne l’avoir pas rempli que des princes ont perdu leur couronne. »

Après cette exposition de principes, le saint évêque indique au chef d’État les moyens les plus efficaces pour exciter ses sujets à vivre chrétiennement. « 11 doit dispenser les emplois et les honneurs à ceux qui en sont les plus dignes par leurs vertus et leur piété; n’admettre à la cour que des personnes d’édification, ce qui suffirait à réformer la plupart de leurs vassaux; ne prendre pour ministres que des hommes craignant Dieu; récompenser ceux qui s’acquittent consciencieusement de leurs fonctions et punir les négligents; enfin choisir pour les charges ecclésiastiques des prêtres vraiment dignes, et veiller à ce que les supérieurs d’ordres religieux fassent observer les règles de leur institut : autrement il en advient grand dommage aux séculiers et à toute la république. » L’auteur propose ensuite comme modèles aux princes les saints rois de chaque nation, Constantin, saint Louis, saint Étienne, saint Éthelbert, Charles-Emmanuel de Savoie. « Saint Louis, dit-il, pratiquait l’oraison, faisait la lecture spirituelle, priait pour lui et pour son peuple. Un de ses familiers lui reprochait un jour de passer trop de temps à ces saints exercices : « Si, comme tant d’autres de mes pareils, répondit-il, j’en passais beaucoup plus aux plaisirs, personne ne penserait à me le reprocher. » En terminant, l’auteur priait Dieu de donner aux souverains le courage de mar-. cher sur les traces de ces illustres modèles et de coopérer ainsi à la gloire du Roi des rois et au salut de leurs peuples.

Alphonse avait écrit pour les princes : il s’agissait de leur faire parvenir l’opuscule. Par l’entremise du cardinal Castelli, il en fit distribuer des exemplaires à tous les ministres des puissances résidant à Rome. Un chanoine de Liège, le docteur Hennequin, traducteur de plusieurs ouvrages du saint et son grand admirateur, se chargea de remettre l’écrit à Marie-Thérèse d’Autriche, au prince-électeur de Cologne, à celui de Trêves, aux archevêques et

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évêques de l’Empire pourvus d’un domaine temporel. Par différentes voies, des exemplaires parvinrent au prince Charles, gouverneur des Pays-Bas, aux rois d’Espagne et de Portugal, au roi de Piémont, au duc de Parme et au grand-duc de Toscane, en un mot à tous les souverains catholiques de l’Europe et à leurs principaux ministres. Cet ouvrage fit tant de bruit qu’on le traduisit en notre langue et qu’il fut mis en vente dans différents royaumes. « C'est, dit le traducteur français, le cri d’un grand cœur qui ne respire que pour la gloire de Dieu, le relèvement des mœurs, le bonheur des souverains et des sujets. Du reste, tous les écrits sortis de la plume du vénérable prélat, auteur de cet opuscule immortel, portent l’empreinte d’un noble esprit et d’un cœur plein d’onction. »>

11 est certain qu’à la date de cet écrit 4, douze ans avant la grande Révolution, il y avait encore un moyen de sauver l’Europe et d’empêcher les trônes de crouler, mais il n’y en avait qu’un seul. C’était une sainte coalition des rois contre les prétendus philosophes et les bandits des Loges, unis pour détruire la religion et la société. Mais au lieu de se défendre en défendant l’Église, les rois, pris de vertige, mettaient leur gloire à humilier le Saint-Siège et à exterminer la compagnie de Jésus. Au lieu de choisir des ministres selon le cœur de Dieu, comme le leur prêchait Alphonse, ils avaient autour d’eux des Pombal, des d’Aranda, des Choiseul, mille fois plus criminels que les scélérats des bagnes. Au lieu d’honorer les bons, ils les persécutaient, et réservaient leurs faveurs aux entrepreneurs de blasphèmes. Un seul roi était capable de comprendre Alphonse, le malheureux Louis XVI : il avait l’esprit, il avait le cœur, mais il lui manquait le bras qui fait les héros. Et parce qu’aucun de ces souverains ne sut régner, le char de la Révolution les écrasa tous, comme le saint l’avait prédit, et broya l’Europe depuis lors jusqu’aujourd’hui.

Après cent ans, nous sommes en face du même problème. Les gouvernants sont révoltés contre Dieu, et les peuples contre les gouvernants. Pour sauver le monde de l’anarchie, il faut ramener les sujets à l’obéissance due aux souverains, et, pour opérer cette contre-révolution, il faut des princes qui obéissent eux-mêmes à l’Église dç Dieu. Depuis un siècle, un seul chef d’État, le Martyr de l’Équateur, a proclamé l’Église reine de son pays et lui a prêté main-forte contre ses ennemis : il a du même coup rendu à son peuple, las d’une longue oppression, la paix et la félicité.

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