ConHspondenza generale , II
LE VÉTÉRAN DU CHRIST
royaux. Or la frénétique admiration de notre siècle pour Voltaire est poussée si loin, ses mordantes satires inspirent tant de crainte, que je ne puis trouver un censeur bienveillant. L’archevêque de Paris lui-même m’a répondu que je devais y renoncer. Chose incroyable ! je serai peut-être forcé de faire imprimer par les hérétiques de Genève un livre écrit pour la défense de la religion, parce que les catholiques n’osent pas l'imprimer! N’ai-je pas le droit de m’écrier comme autrefois Cicéron : O tempora, o mores! »
La fin de ia lettre est d*un brave soldat de Jésus-Christ : « Voilà plus de vingt ans que je ne cesse de combattre pour la cause du Seigneur, sans aucun secours humain, sans recevoir d’autre récompense que les outrages et les calomnies des impies. Cependant, plein de confiance en Dieu, je ne me sens pas abattu, je puis même dire que mon courage s’accroît chaque jour par la pensée que je combats pour la meilleure des causes. Votre lettre sera pour moi un nouvel aiguillon qui me pressera de marcher à l’ennemi. Je respirerai, en la lisant, votre zèle brûlant et votre suave charité, liens sacrés qui nous unissent sur cette terre d’exil, et nous uniront, je ' le demande au Seigneur, dans la céleste patrie. »
Autant la lettre d’Alphonse avait réjoui le courageux écrivain, autant la réponse de ce dernier désola le saint vieillard. L’affreux état de la France lui arracha des larmes. Il était donc vrai que Paris applaudissait et couronnait l’ennemi de Jésus-Christ. La France tremblait tellement devant ce monstre que pas un reviseur n’avait le courage d’approuver un livre écrit pour réfuter ses blasphèmes.
« 0 mon Dieu ! s’écriait-il, parmi tant de professeurs et d’orateurs, il n’y en aura donc pas un qui prenne en main la cause de la religion et de l’Église? Si quelqu’un ose s’en faire l’avocat, il est forcé d’imprimer son livre à Genève. Pauvre France! tu n’oses relever le gant de ce mécréant, tu souris à son audace; je te plains, car un pareil crime ne peut rester impuni. Pauvre Église de Paris, je pleure sur toi, je pleure sur tant d’innocents qui seront enveloppés dans ta disgrâce ! »
En ce moment le saint vit d’un œil prophétique la Révolution saccageant la France, et il fut tellement épouvanté de ce spectacle qu’il voulait écrire au roi Louis XVI pour lui dépeindre les malheurs qui allaient fondre sur son royaume, et le conjurer d’opposer une digue aux flots de l’impiété ; mais il se retint par cette considération que, si l’archevêque de Paris et tant d’autres évêques, connus et aimés du roi, ne pouvaient rien sur lui, un étranger n’avait aucune chance de le pousser à l’action. Les moyens humains faisant
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défaut, il leva les mains vers Dieu comme Moïse, et le supplia d’avoir pitié de la France et de l’Europe.
Quelques mois après, le bruit courut à Naples que Voltaire, tombé malade, avait rétracté ses erreurs. La vérité, c’est que, vers le milieu de l’année 1778, l’ennemi de Dieu fut frappé au milieu de son triomphe. « Paris l’a couronné, dit Joseph de Maistre, Sodome l’eût banni. » Dieu découronna le blasphémateur et l’abattit à ses pieds. Peut-être, comme Antiochus, eut-il à ses derniers moments des velléités de conversion. L’abbé Gauthier, curé de Saint-Sulpice, accourut au chevet du moribond, mais en vain. On sait que Voltaire mourut dans le plus affreux désespoir. Pendant qu’il était en proie aux convulsions de l’agonie, la visite des ecclésiastiques, certaines paroles échappées au moribond, et d’autres indices de repentir, firent croire à une conversion qu’on désirait trop pour en demander les preuves. Trompé par cette fausse nouvelle, Alphonse admira l’infinie miséricorde de Dieu, et se réjouit d’un événement qui devait ouvrir les yeux à des milliers d’àmes fascinées par le grand pervertisseur. Dans sa joie , il écrivit une lettre à Voltaire pour le féliciter de son retour à Dieu et l’engager à rétracter publiquement ses erreurs.
« Celui qui vous écrit, dit-il, est un vieil évêque accablé d’infirmités, qui vient de renoncer au siège de Sainte-Agathe des Goths. Au terme de ma carrière, je ne pouvais éprouver de plus grande consolation que d’apprendre votre heureuse conversion, à laquelle applaudissent tous les bons catholiques. Je n’ai pu résister au désir de vous offrir mes congratulations, d’autant plus qu’à vous dire le vrai, je vivais dans de perpétuelles angoisses et ne cessais de répandre des larmes en pensant qu’un homme doué par Dieu d’un si beau génie l’avait durant tant d’années si mal employé. Bien que le plus misérable des hommes, je ne cessais de demander au Père des miséricordes qu’il vous attirât à son amour, et vous fit abandonner les erreurs dans lesquelles votre àme était enveloppée. Cet événement, ardemment désiré et aujourd’hui réalisé, sera plus avantageux à l’Église que les travaux de cent compagnies d’ouvriers évangéliques.
« Cependant, pour rendre notre joie parfaite et ne laisser aucun doute sur votre sincérité, vous devriez publier un écrit condamnant vos précédentes erreurs. Je voudrais que vous entreprissiez aussi de combattre un auteur moderne (Jean-Jacques Rousseau) qui n’a pas craint d’attaquer les dogmes de notre foi, au grand détriment d’une jeunesse libertine dont l'audace effrénée va jusqu’au
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mépris de l’âme et de Dieu. Je sais que votre vue s’est affaiblie, mais le moindre écrit dicté par vous suffira pour ne laisser aucun doute sur votre conversion, et désarmer ceux qui cherchent à la faire passer pour fausse. En attendant, je demanderai à Dieu de vous donner la force, sinon d’écrire, au moius de dicter quelques pages contre les incrédules de notre temps. »
On voit par cette lettre que, tout en se réjouissant du changement de Voltaire, Alphonse ne croyait pas que les malfaiteurs de la plume s’acquittent envers Dieu et les hommes par un simple mea culpa. Si leur repentir est sérieux, ils doivent réparer dans la mesure du possible le mal fait à la religion et aux âmes : d’abord en désavouant publiquement leurs erreurs, et ensuite en les réfutant si Dieu leur en laisse le temps. Théologien de la conversion sincère, Alphonse s’empressait de l’enseigner à Voltaire, mais cet homme, qui s’était déclaré « l’ennemi personnel de Jésus-Christ », avait lassé la miséricorde divine. Celui qui rit de Dieu, Dieu rit de lui au moment suprême. Alphonse apprit, avant d’expédier sa lettre, que l’odieux pamphlétaire était mort dans l’impénitence. Il prononça alors cette parole que les écrivains impies feraient bien de méditer : « Une pareille grâce de conversion serait, non une grâce ordinaire, mais un effort extraordinaire de miséricorde, et Dieu ne fait cet effort qu’en faveur d’hommes dont les erreurs ont pour principe une certaine bonne intention, comme par exemple saint Paul. En Voltaire régnait l’extrême malice sans aucun alliage de bonté, tutto è pessimo. »
Voltaire mourut le 30 mai 1778. Le 2 juillet suivant, son rival en impiété, Jean-Jacques Rousseau, termina honteusement sa honteuse carrière. Trahi par Timmonde créature dont il avait fait la complice de sa vie déréglée, le pseudo-philosophe oublia ses belles tirades contre le suicide et se brûla la cervelle. En l’espace d’un mois Dieu avait jeté dans l’éternité Voltaire et Rousseau, les deux hommes dont Satan se servait depuis un demi-siècle pour préparer le règne de l'Antéchrist. C’est la réflexion que fit Alphonse en apprenant la mort du déclamateur genevois : « Grâces éternelles soient rendues au Seigneur, s’écria-t-il : en un mois il a délivré l’Église de ses deux plus grands ennemis. »
A cette époque, la conversion authentique et sincère d’un grand poète italien vint mettre un peu de baume sur son cœur blessé. Depuis un demi-siècle, l’illustre Métastase enchantait le monde par ses compositions dramatiques et lyriques. Le saint évêque appréciait plus que personne, nous l’avons dit, son talent merveilleux, son
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style d’une exquise douceur, et jusqu’à un certain point l’honnêteté de ses ouvrages. Mais le fond même de ses poésies, toutes consacrées à l’amour profane, lui paraissait souverainement dangereux. « Métastase, disait-il, ne blesse pas la décence, et cependant ses poéshes font plus de mal que les ouvrages effrontément obscènes. L’obscénité fait éviter ceux-ci, l’honnêteté de ceux-là les fait lire. On s’en repait avec plaisir et, sans qu’on s’en aperçoive, l’amour sensuel obscurcit l’esprit et gâte le cœur. » Certains critiques modernes, même catholiques, trouveront ce jugement sévère. « Heureux serions-nous, diront-ils, si nous avions des Métastases pour les opposer à nos dramaturges érotiques! » Ces indulgents doivent savoir cependant que Métastase jugea ses poésies aussi sévèrement qu’Alphonse lui-même. Après avoir vu plus de cinquante éditions de ses mélodrames, et passé un demi-siècle à la cour de Vienne dans la gloire et les honneurs, Métastase se souvint qu’il était chrétien. Bourrelé de remords, il n’hésita pas à condamner publiquement ses ouvrages, et les aurait tous retirés de la circulation s’il eût été possible de le faire.
Dans un de ses opuscules, Alphonse parle en ces termes de la conversion du grand poète : « Me sera-t-il permis d’exprimer la consolation que je ressentis ces jours derniers en apprenant la conversion du célèbre Métastase, dont les poésies ont excité les applaudissements de l’Europe entière? On ne peut nier son talent enchanteur: mais plus ses compositions sont belles, plus elles sont nuisibles. Mieux son style rend la douceur et la vivacité des sentiments, plus il allume dans le cœur des jeunes gens la flamme impure des passions. L’auteur l’a compris, car il vient de publier un ouvrage dans lequel il flétrit et déteste ses compositions, protestant qu’il les anéantirait jusqu’à la dernière, fût-ce au prix de son sang, si cela était en son pouvoir. Et de fait il ne compose plus que certains drames spirituels, pour satisfaire à ses obligations comme poète attitré de la cour. Retiré dans Sa maison, il passe ses journées à prier et à faire oraison. J’ai éprouvé de ce changement une joie indicible, parce que cette confession publique et ce grand exemple feront peut-être rentrer en eux-mêmes certains jeunes poètes, qui, pour se procurer des honneurs, chantent aussi l’amour profane. La déclaration de Métastase lui vaudra plus de gloire que s’il eût composé mille chefs-d’œuvre nouveaux. Au lieu d’être vanté par les hommes* il sera loué par Dieu lui-même. Pour moi, autant je détestais la vanité qui le portait à composer ses poésies mondaines, autant j’applaudis à la conversion de cet homme assez courageux et assez.
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humble pour condamner ses propres œuvres et même les anéantir1 . »
Dira-t-on que Métastase exagère aussi le danger de ses propres écrits, et qu’après tout, l’amour étant un sentiment honnête, nécessaire même, on peut en faire sans crainte le sujet de ses compositions? — Un autre poète, Manzoni,fait à cette objection une réponse topique. « C’est vrai, dit-il, l’amour est un sentiment nécessaire, mais il y en a en ce monde tout autant qu’il en faut, sans qu’on se donne la peine de l’exciter. En l’excitant, on le fait naître là où il n’est pas nécessaire. Il est d’autres sentiments dont le monde a grandement besoin, et qu'un écrivain devrait tâcher de répandre dans les âmes, comme la pitié, l’amour du prochain, la douceur, l’indulgence, le sacrifice de soi-même. De ces sentiments on ne voit pas qu’il y ait excès dans le monde, et par conséquent gloire aux écrivains qui s’efforcent de les faire naître ! Mais quant à l’amour, selon le calcul le plus modéré, il y en a six cents fois plus qu’il n’en faut pour la conservation de notre estimable espèce. C’est donc, à mon avis, une œuvre imprudente que de le fomenter par nos écrits. J’en suis tellement persuadé que si, par miracle, il me venait un beau jour, sur l’amour profane, les inspirations les plus éloquentes qui puissent sortir d’un cœur d’homme, je ne prendrais pas la plume pour en mettre une seule ligne sur le papier, tant je serais sûr que je m’en repentirais2. »
Manzoni aurait pu ajouter : 11 existe un autre amour, celui que Jésus est venu apporter à la terre, celui qui produit les élus, celui qui doit remplir tous les cœurs, et qui s’appelle l’amour de Dieu. De cet amour il n’y a pas surabondance ici-bas, mais pénurie absolue. Heureux les écrivains qui, après en avoir rempli leur cœur, comme notre saint évêque, le déversent en prose et en vers dans leurs écrits! Ceux-là n’auront pas à se repentir, car ils auront fait de leurs talents le plus noble usage.