CHAPITRE Y
L’ONCLE ET LES NEVEUX
L’amour de la famille. — Alphonse et son frère Hercule. — Les scrupules de Dona Marianna. — Les jeunes neveux. — Soin de leur éducation. — Le collège des Pages et l’état militaire. — Les fiançailles prématurées. — Lettre du saint à ses neveux. — Mort de don Hercule. — Dona Teresina. — Correspondance au sujet de sa vocation. — Visite à Nocera. — Entrée au couvent. — Double guérison miraculeuse.
Dans un cœur dépouillé de tout amour-propre et de tout amour profane il y a place pour tous les nobles sentiments. En même temps qu’Alphonse s’occupait de ses frères menacés de suppression à Naples et de famine en Romagne, de l’Église persécutée dans toute l’Europe, des rois qui la combattaient au lieu de la défendre, de l’impie Voltaire et de son antagoniste Nonnotte, il trouvait encore moyen de correspondre avec ses jeunes neveux pour les initier à la vie chrétienne.
Jamais, au cours de son existence si laborieuse, le saint ne perdit de vue les membres de sa famille. Étranger à l’amour de Dieu et à l’amour des âmes, le monde s’imagine que le religieux, séparé volontairement des siens, cesse par là-même de les aimer. S’il les aime, dit-on, pourquoi les a-t-il quittés? — Il les a quittés, parce qu’il est écrit : « Vous laisserez tout pour Dieu, père, mère, frères et sœurs. » Mais en les quittant pour Dieu, cesse-t-il de les aimer? Si la jeune fille qui délaisse ses parents pour suivre son époux, leur conserve toute sa tendresse, pourquoi le religieux qui les abandonne pour s’attacher non pas à une créature mais à Dieu seul, cesserait-il de les aimer? Seulement il aime avant tout leur âme et veut la sauver à tout prix. C’est là le véritable amour, tel qu’on le trouve dans le cœur de Jésus, et tel qu’Alphonse l’a toujours pratiqué envers les membres de sa famille.
Nous avons vu comment, pour obéir à Dieu, il se sépara de son père, mais aussi comment, par ses prières et ses exemples, il réussit
L’ONCLE ET LES NEVEUX
à faire de don Joseph de Liguori un vrai serviteur de Dieu, décidé même à devenir frère servant pour sauver son âme. Sa mère, qu’il aimait avec tendresse, il travailla constamment à la sauver du scrupule et la consola jusqu’à ses derniers jours. A son exemple, ses frères embrassèrent l’état sacerdotal ou religieux. Un seul, don Hercule, rèsta dans le monde pour perpétuer la famille. Alphonse lui ayant abandonné son droit d’aînesse et presque toute sa fortune, cette cession généreuse lui permit de conclure une alliance honorable. Devenu veuf sans enfants à l’âge de soixante ans, il désirait convoler à de secondes noces pour avoir un héritier de son nom. Alphonse le dirigea dans le choix d’une épouse, qui le rendit heureux et lui donna quatre enfants. Le saint évêque consentit à les tenir tous les quatre sur les fonts du baptême, contractant par ce nouveau lien l’obligation plus étroite de les conduire au ciel.
Il ne cessa de veiller sur cette famille si chère à son cœur. Vers la fin de 1770, son cousin maternel, don Carlo Cavalieri, commandant de la forteresse de Mantoue, laissa un héritage de soixante mille ducats. Certes les trente mille ducats qui constituaient sa part auraient facilement trouvé leur place dans les caisses toujours vides de sa congrégation, mais comme son frère, ne possédant qu’une fortune modique, avait besoin d’argent pour élever et placer convenablement ses enfants, et que d’ailleurs le bien de la religion comme de l’État exige que les familles se maintiennent au rang que Dieu a jugé bon de leur assigner en ce monde, Alphonse abandonna sans hésiter tout l’héritage à son frère.
Ce qui le préoccupait infiniment plus que les intérêts matériels de don Hercule, c’était le salut de son âme. A propos d’une certaine question d’argent que son frère tardait à régler, il lui écrivit : « Je ne voudrais pas qu’au sujet de ce capital vous vous exposiez à commettre quelque injustice au grand préjudice de votre âme. Ce qui m’importe à moi, c’est que votre conscience soit sauve. » Quelque temps après, il ajoutait : « Je vous recommande l’affaire dont je vous ai parlé plusieurs fois, car vous ne m’annoncez pas qu’elle soit arrangée, et ce retard m’inquiète beaucoup, je vous l’assure. »
Hercule avançant en âge, il le pressa de prendre ses dernières dispositions et de donner de bons tuteurs à ses enfants, c Vous n’allez pas vous épouvanter, j’espère, à la pensée de faire votre testament, lui disait-il, comme si vous alliez par là abréger vos jours. Ayant appris que son frère pensait confier la tutelle de ses enfants au conseiller Caracciolo et à don Pierre Gavotti, deux hommes respectables et consciencieux, il approuva cet excellent choix et aussi-
LE SOLITAIRE DE NOCERA
tôt recommanda aux deux élus, si don Hercule venait à mourir, de veiller avec le plus grand soin sur l’éducation de leurs pupilles.
Tout cela se passait vers Tannée 1770. Hercule vécut encore dix ans, mais il eut à subir une terrible épreuve. Sa femme, sa bonne et douce Marianna, se laissa dominer par le scrupule au point d‘en perdre complètement l’esprit. Alphonse s’efforça de lui rendre la paix, mais sans aucun succès. Alors il écrivit à son frère lettres sur lettres pour le consoler dans sa grande affliction. « Acceptez de bon cœur, lui disait-il, cette croix que Dieu vous a envoyée : autrement elle deviendra plus pesante, et vous n’en devrez pas moins la porter. Consolez-vous avec vos petits enfants. Je ne cesse de prier pour vous, pour ces chers petits, et pour toute la maison. Je demande à Dieu de vous conserver la santé, maintenant surtout que vous êtes plus que jamais nécessaire à votre famille. » Et il ne se contentait pas de prier personnellement, il recommandait au père Villani, à tous ses confrères, à ses pénitentes, de prier pour dona Marianna, et pour son pauvre frère, si péniblement éprouvé.
Mais où éclate particulièrement la tendresse du saint évêque, c’est dans le soin vraiment paternel qu’il prit de ses quatre filleuls. Il n’écrivait pas une lettre au père sans insister sur l’éducation chrétienne et pieuse à leur donner. Il composa même pour eux un règlement approprié à leur âge, et dans lequel il spécifiait les prières à réciter matin et soir. Il leur indiquait en outre la manière d’adorer Dieu, d’assister à la sainte messe, et de faire les actes de foi, d’espérance et de charité. Le 4 décembre 1770, il écrivait à don Hercule : « Pour l’amour de Dieu, rappelez-vous souvent l'affaire de votre salut, comme je vous en ai tant de fois supplié. Quant aux enfants, je suis heureux d’apprendre qu’ils s’exercent à réciter les prières que je vous ai dictées pour eux, et j’espère qu’ils deviendront tous des saints. » Quand ils eurent atteint Tâge de raison, il voulut leur administrer lui-même le sacrement de confirmation. 11 les fit donc venir dans son palais de Sainte- Agathe, les instruisit de leurs devoirs envers Dieu et envers leurs parents, leur inspira un tendre amour pour Jésus et Marie, et leur administra le sacrement des forts afin de les préparer à la lutte et de les rendre pour ainsi dire impeccables, tant il avait à cœur de conserver à ces anges de la terre l’innocence de leur baptême.
Le moment vint de songer à leur éducation scientifique. Alphonse recommanda instamment à son frère de ne les confier qu’à des maîtres d’une probité reconnue, non moins distingués par leur piété que par leur savoir. Don Hercule avait décidé de les mettre au col-
L’ONCLE ET LES NEVEUX
lège des Nobles. « Je n'approuve nullement votre projet, lui répondit Alphonse, d’abord parce que cet établissement ne m’inspire pas grande confiance; ensuite, parce qu’il n’est pas bon pour des garçons d’entrer au collège avant l’âge de dix ou douze ans. Si vous voulez que le vice ne souille pas leurs jeunes cœurs, gardezles chez vous. Quand Dieu vous fera un devoir de vous en séparer, nous verrons à choisir l’établissement qui leur convient. Je m'occuperai activement de leur trouver des maîtres qui leur enseigneront la vertu en même temps que la science 4. »
Comme le père n’aimait pas l’éducation domestique, le saint lui conseilla de mettre ses enfants au collège des Écoles-Pies, sous la direction des religieux de saint Joseph Calasanz. Mais don Hercule, préoccupé plus qu’il ne faut des avantages temporels, pensait alors à les placer au collège des Pages, afin de leur faciliter l’entrée de la cour. Ce nouveau projet inquiéta le saint évêque plus encore que le premier. 11 connaissait trop bien l’air empesté des cours pour consentir à faire de ses neveux des pages du roi, c’est-à-dire de futurs courtisans. « Plus vos enfants sont innocents, écrivit-il à son frère, plus vite ils se pervertiront, s’ils se trouvent en contact avec des jeunes gens plus âgés. Un jeune homme corrompu en gâte des centaines. Ayez à cœur leurs intérêts spirituels, et la Providence veillera sur leurs intérêts temporels. »
Bien que ses ancêtres se fussent distingués dans la carrière des armes, le saint oncle était loin d’y pousser ses neveux. « On y rencontre des hommes de bien, disait-il, mais fort peu de ces jeunes gens volages y conservent la grâce de Dieu. » Informé que don Hercule voulait, à la première occasion, présenter ses deux ainés au roi, il le supplia de n’en rien faire « Si le roi vous demande d’incorporer vos fils dans la brigade des cadets ou dans tout autre régiment, vous devrez en faire des cadets ou des soldats, au grand péril de leur âme et de leur corps. En somme , je vois qu’au lieu d’entrer dans mes sentiments sur la manière d’élever votre famille, vous vous en éloignez absolument. Vous» êtes le père, faites ce que vous voudrez; mais un jour, je le crains vivement, vous aurez à gémir sur des malheurs auxquels vous ne pourrez plus remédier. Croyez bien qu’en vous écrivant cela, je le fais par affection pour vous et pour vos enfants. »
Don Hercule se rendit à ces instances. Il renonça aussi au coUège des Pages, mais non pas à celui des Nobles. Alphonse avait déjà trop