Déposition de Félix Verzella , Procès, t. V
LÉVÈQUE DE SAINTE-AGATHE
quels moyens emploiera-t-il pour mener à bonne fin l'œuvre de la régénération? A ce point de vue, rien de plus intéressant que cette seconde phase de la vie de notre saint. On apprendra, en l’étudiant, l’art divin de transformer les peuples.
Si les diocésains vivaient dans l'indifférence ou le péché, ce n'était pas tant manque de foi que défaut de culture. Quand un champ n’est pas cultivé, si les mauvaises herbes n'étouffent pas absolument le bon grain , du moins elles empêchent les plantes de croître et de se développer. C’est ainsi que les peuples abandonnés à eux-mêmes sous l’empire des abus et des passions, vivent bientôt en païens malgré leurs croyances. L’évêque se dit qu’avant d'entreprendre la réforme des abus et des vices, il fallait ébranler ces populations endormies, réveiller la foi, et tourner les cœurs vers Dieu. Le fer chauffé à blanc devient plus malléable; de même, l'Ame attendrie par la vérité divine et réchauffée au soleil de la grâce devient susceptible de correction. Mais comment produire cet ébranlement des âmes et ce réveil de la foi? Par un coup de la trompette divine, c’est-à-dire par une mission générale.
En prenant possession de son siège, le saint avait la résolution bien arrêtée d’inaugurer son ministère pastoral par l'évangélisation simultanée de toutes les villes , de tous les bourgs et villages de son diocèse. C'est pourquoi en passant à Bagnoli, il promit aux habitants de leur envoyer bientôt des missionnaires. Après avoir remué la circonscription de Sainte- Agathe, il s'agissait d’ébranler les autres districts. Alphonse se proposait de présider lui-même, au moins dans les grands centres, aux exercices de la mission. Il aurait ainsi l’occasion de faire connaissance avec son clergé, d’apprécier l’état religieux et moral des populations, et de reconnaître la nature du terrain sur lequel il devait opérer.
Pour une pareille campagne, il lui fallait une légion d’ouvriers évangéliques. Il les recruta dans toutes les congrégations napolitaines, pieux-ouvriers, pères de la Conférence, sociétaires de la Propagande. De plus, il réclama le concours des jésuites, des dominicains et des franciscains. Le père Jorio, supérieur des Missions apostoliques , se mit à sa disposition avec vingt-cinq de ses meilleurs sujets. Toujours inspiré par l’esprit de prudence , il n’enrôla pas dans cette armée de missionnaires les pères du Très Saint-Rédempteur, pour ne point paraître imposer aux curés ses propres collègues, que certains auraient pu considérer comme des espions de l'évêque.
A ces nombreux apôtres il ne fit que deux recommandations :
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simplicité dans la chaire et charité au confessionnal. « Mes frères, leur dit-il, quand Jésus-Christ prêchait, il ne se servait ni d'expressions ni de tournures empruntées aux rhéteurs. Ses paroles étaient à la portée du peuple; ses preuves, simples, naturelles, nullement abstraites. Il faisait usage de paraboles et de comparaisons qui, en frappant l’esprit et le cœur, entraînaient la volonté. Les apôtres, formés par lui, ont suivi sa méthode. Suivons-la comme eux; sinon, les voyages, les dépenses, les fatigues que vous vous imposerez, seront en pure perte. Quant au sacrement de pénitence, trop d’indulgence nuit aux âmes, mais trop de rigueur ne leur est pas moins préjudiciable. Les esprits rigides détruisent plus qu’ils n’édifient. Avec les pécheurs il faut user de douceur et de charité. Ainsi agissait le divin Maître. Si nous voulons reconquérir les âmes à Dieu, ce n’est pas Jansénius mais Jésus-Christ qu’il faut imiter. » Ces instructions, aussi précises que solides, adressées à des hommes apostoliques par celui qu’à bon droit tous reconnaissaient comme le premier missionnaire du royaume, durent faire réfléchir certains esprits qui , plus ou moins influencés par la mode et la doctrine de l’époque, multipliaient les fleurs en chaire et les épines au confessionnal.
L’expédition commença par la ville d’Arienzo, la plus importante du diocèse. Alphonse s’v rendit le 10 novembre, et demeura dans la circonscription jusqu’à la fin de décembre. A cette mission, prêchée par les pieux-ouvriers, l’évêque ne se contenta pas de figurer en simple spectateur, il donna lui-même les saints exercices aux gentilshommes. Pendant huit jours il les ravit par ses discours pleins de force et d’onction. Un soir qu’il prêchait sur le patronage de la sainte Vierge avec un feu tout extraordinaire, son visage rayonna soudain d’un éclat surnaturel qui remplit toute l’église. En même temps sa voix sonore et douce faisait entendre ces paroles qu’on aurait dites inspirées : « Voici la Vierge, voici la Vierge ! Elle vient à vous les mains pleines de grâces. Demandez, elle est prête à vous les accorder. » La retraite eut pour résultat de réformer une multitude d’abus et de ressusciter la vie chrétienne. Pour consolider cette œuvre, Alphonse établit à Arienzo une congrégation de gentilshommes, & laquelle il donna lui-même des statuts particuliers.
Un acte de charité qu’il accomplit pendant cette retraite faillit lui coûter la vie. Un soir, après le sermon, raconte don Salvatore Romano l, le serviteur de Dieu remontait dans sa voiture pour re-
l. Déposition de Salvatore Romano, vol. II, f. 609.
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tourner à son logis. Comme l’eau tombait par torrents, il m’invita à prendre place à côté de lui. Mais son pauvre carrosse n’avait nullement besoin de cette surcharge : il se disloqua et se brisa sur la route. Heureusement le saint, tout infirme qu’il était, put se dégager sans accident grave; il en fut quitte pour se traîner par une pluie battante jusqu’à sa demeure.
La mission d’Arienzo terminée, il se rendit au bourg de Sainte- Marie de Vico, accompagné de dix pères dominicains, venus de Naples à sa demande. Les habitants, au nombre de quatre mille, l’attendaient comme le Messie. L’église paroissiale se trouva dès le premier jour trop étroite pour la foule qui s’v pressait, en sorte que l’on fut obligé de se transporter dans l’église, plus vaste, des dominicains. Alphonse se chargea du grand sermon, et pendant les quinze jours que durèrent les exercices, le peuple enthousiasmé se pressa autour de la chaire. Son zèle, sa piété, son esprit de pénitence, excitaient au repentir autant que ses prédications. Quand les assistants voyaient le saint, armé d’une grosse corde, se flageller de la manière la plus cruelle, en demandant pardon pour les péchés de son peuple, tous, jusqu’aux plus durs, fondaient en larmes. Un soir, le prieur des dominicains et d’autres clercs, émus de compassion, s’élancèrent sur l’estrade et lui arrachèrent de force sa discipline pendant que tout le peuple sanglotait. Le vicaire forain, Jean-Baptiste de Lucia, raconte les merveilles opérées dans cette mission. « On ne pouvait comprendre, dit-il, comment ce vieillard décrépit résistait à des fatigues sous le poids desquelles eût succombé le jeune homme le plus vigoureux. Entraînés par une force secrète dont ils ne se rendaient pas compte, les fidèles accouraient au sermon des hameaux les plus éloignés. A peine avuient-ils entendu le serviteur de Dieu que, subitement transformés, ils se précipitaient aux pieds du prêtre pour confesser leurs péchés. Comme on était heureux de voir ces multitudes d’hommes et de femmes, de tout âge, de toute condition, s’empresser à l’église en criant : « Allons entendre notre saint évêque ! » En vérité, on ne saurait peindre le spectacle de tout cet immense auditoire pleurant, gémissant, sanglotant, à chacune de ces prédications, qui produisirent des fruits admirables. Les mœurs se réformèrent, la piété refleurit, les sacrements furent dès lors fréquentés par les pécheurs qui s’en tenaient le plus éloignés. Un véritable parfum de sainteté embauma tout le pays. »
Dans ce même bourg de Sainte-Marie de Vico, « une malheureuse veuve ne cessait de pleurer son fils assassiné par suite d’une ven-
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geance. Jamais elle n’avait voulu pardonner au meurtrier. Craignant de ne pouvoir résister aux exhortations de l’évêque, elle s’abstenait sous divers prétextes de paraître au sermon. Une personne charitable me supplia de chercher un expédient quelconque pour faire rentrer en elle-même cette âme obstinée. Je ne trouvai rien de mieux que d’en parler à l’évêque, avec lequel je convins de l’attirer à la sacristie. Elle s’y rendit en effet et me demanda ce que je lui voulais. Je lui parlai de la mission, de son salut, et m’efforçai de la déterminer à pardonner, selon le précepte donné à tous par Notre-Seigneur. Elle se montra plus inflexible que jamais. A un signal donné, l’évêque descendit à la sacristie , et chercha vainement à la fléchir. Soudain, voyant les raisonnements inutiles, ilsejetteàses pieds et la supplie de pardonner comme le Fils de Dieu sur la croix, comme la Vierge Marie, comme tous les saints après eux. A la vue de son évêque agenouillé devant elle, la femme, saisie, attendrie, éclate en sanglots : « Je pardonne, oui, je pardonne, s’écrie-t-elle, et je suis prête à signer devant notaire le pardon que vous me demandez. »
Un autre fait, arrivé pendant cette mission, prouve la clairvoyance prophétique de notre saint. Les clercs avaient leurs exercices particuliers sous la direction d’un père dominicain. Un soir, le prédicateur descendait de chaire, quand l’évêque, arrivé à l’iniproviste, se présente à l’auditoire : « Si quelqu’un d’entre vous, dit-il, éprouvait quelque inquiétude au sujet de son bénéfice, peut-être d’avoir commis le péché de simonie, qu’il vienne me trouver : je suis ici pour l’aider. » On sut plus tard qu’un jeune ecclésiastique se trouvait en effet dans ce cas, et qu’après l’avoir délivré de ses craintes, l’évêque le maintint dans son bénéfice.
Pendant qu’il évangélisait Sainte-Marie de Vico, des missionnaires détachés parcouraient les campagnes d’Arienzo, car il voulait que la mission fût prêchée dans les plus humbles villages aussi bien que dans les villes. « Les missions centrales, disait-il, demandent moins de fatigues, mais en revanche produisent moins de fruit. Je supplie les évêques de procurer à chaque agglomération d’àmes sa mission particulière. D’ordinaire à ces missions centrales accourent ceux qui en ont le moins besoin. Les pécheurs invétérés, et par là-même moins soucieux de leur salut, n’assistent pas aux prédications, alléguant leur éloignement de l’église et la difficulté de regagner leur maison la nuit ou par les mauvais temps. Si au contraire la mission se fait dans leur village, ils sont obligés de se
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rendre au sermon, nè fût-ce que par respect humain 4. » Le saint parlait d’expérience, et c’est pourquoi il stipula dans la règle de sa congrégation que les missions se donneraient même dans les plus petites localités, au moins durant une dizaine de jours.
Toute la circonscription d’Arienzo vit ainsi passer les missionnaires. Le jour de Noël, de retour à la cité, Alphonse officia pontificalement dans la collégiale de Saint- André. Les habitants remplirent l’insigne basilique, avides de contempler à l’autel l’évèque missionnaire dont ils admiraient l’éminente sainteté. Dieu leur manifesta en cette occasion l’amour qui l’unissait à son serviteur. « Après avoir pris le précieux sang, dit le chanoine Margillo, Alphonse entra subitement en extase, et le peuple put voir le visage rayonnant d’un homme transfiguré. »
Le 29 décembre, Alphonse se rendit à Airola pour présider la mission que devaient y prêcher les pères de la Conférence. Déjà le saint évêque était connu dans cette ville. Deux mois auparavant, il y avait assisté à la profession religieuse des deux sœurs de l’archiprêtre. Ce dernier, témoin au procès de béatification, a raconté ce qui s’est passé à cette occasion. « En le priant, dit-il, de rehausser la cérémonie de sa présence, je lui demandai l’autorisation d’inviter un prédicateur pour le discours de circonstance. 11 me répondit qu’en ces sortes de solennités, les orateurs avaient l’habitude de remplir leurs discours de fleurs et de fadaises aussi dépourvues de sens que d’utilité, et que, par conséquent, il se chargerait lui-même du sermon. Il prêcha en effet, et avec tant d’à-propos et d’onction qu’il enthousiasma tout son auditoire. A l’issue de la cérémonie, il prit part au dîner avec la multitude de mes invités; mais, hélas! il ne fit que se plaindre de l’abondance des mets. Si on lui servait un morceau choisi, il le passait adroitement à un petit épagneul qui, d’instinct, prit place à ses côtés. L'après-midi nous nous promenions dans un jardin rempli de fleurs. Tout en les admirant, il cueillait des herbes amères qu’il portait à sa bouche au moment où il pouvait croire que je ne l’observais pas. Le soir il se retira dans sa chambre, mais il dut se coucher sur le plancher, car le serviteur chargé d’arranger le lit s’aperçut le matin qu’il n’y avait pas touché. Au moment fixé pour le départ, il me dit qu’il désirait prolonger un peu son séjour à Airola afin de parler au clergé. Il nous adressa en effet une courte allocution qui édifia singulièrement tous les prêtres et religieux, puis il nous