Riflessioni , cliap. iii
MISSION GÉNÉRALE. 61
donna sa bénédiction. » Le soir, il reprit avec.son grand vicaire la route de Sainte-Agathe. Arrivé près de l’église de l’Annonciation, il vit accourir une foule de peuple qui réclamait sa bénédiction. 11 les bénit et continua sa route; mais un peu plus loin il dit à son compagnon : « Je me sens pressé de dire quelques mots à ce peuple. » Comme celui-ci l’en dissuadait : « Qui sait, dit-il, s il n’y a pas là une âme à sauver? » Et rebroussant chemin, il se dirigea vers l’église, où la foule le suivit. Durant plus d’une heure il parla d’une manière si émouvante que tous pleuraient d’attendrissement. 11 y gagna un refroidissement et la fièvre, mais que d'âmes il porta vers Dieu! »
Alphonse n’était donc pas un inconnu pour les habitants d’Airola C’est avec la plus grande joie qu’ils revirent leur évêque, accompagné cette fois de vingt missionnaires. Malade et brisé de fatigue, il se contenta d’assister chaque soir au sermon, d’autant plus qu’il se fiait au père Jorio, directeur de la mission, comme à lui-même. Mais tous les jours, malgré sa faiblesse et la rigueur de la saison, on le vit à son poste, écoutant le prédicateur avec une religieuse attention, et plus ému que le peuple encore. Un soir que la neige tombait à gros flocons, l’archiprêtre et le vicaire général unirent leurs efforts pour l’empêcher de se rendre à l’église, mais en vain. A toutes leurs instances il répondit : « La présence de l’évêque en cette circonstance fera autant d’effet que
la prédication. » #
S’il écoutait volontiers un sermon vraiment évangélique, il souffrait mort et passion quand le prédicateur paraissait se rechercher lui-même. Un certain père Cesarano, prêchant un jour sur le péché véniel et les maux qu’il entraîne, se mit à parler avec tant d’affectation, tant de phrases étudiées, d’idées inintelligibles pour le gros de l’auditoire, que le saint perdit patience. Vingt fois il fut sur le point de le faire descendre de chaire et de prendre sa place. Le lendemain il lui adressa une verte réprimande. « Vous m’avez empêché de dormir cette nuit, lui dit-il. Mon père, en mission il faut prêcher al grosso, sans raffinement ni subtilité. Convertissez un seul pécheur et votre sermon sera excellent, puisque vous aurez parlé avec fruit. Chercher autre chose, c’est trahir le peuple et Jésus-Christ. Si vous vouliez vous prêcher vous-même, pourquoi vous transporter de Naples à Airola ? »
U mission, donnée simultanément dans la ville et dans quatre paroisses de campagne, ébranla tout le pays. Pour en conserver les fruits, l’évêque établit quatre congrégations : de prêtres, de gen-
L’ÉVÈQUE DE SAINTE-AGATHE
tilshommes, de jeunes gens, et de jeunes filles, qui devaient avoir leurs réunions et leurs instructions particulières, afin de former cette élite à la vie chrétienne et de répandre partout, grâce à leurs bons exemples, la bonne odeur de Jésus-Christ.
Après la mission d’Airola, qui dura du 1er au 15 janvier, Alphonse divisa ses ouvriers de manière à opérer simultanément sur les autres points du diocèse. Laissant le père Jorio évangéliser Frasso et ses dépendances, il se transporta au bourg de Durazzano, d’où il dirigea les troupes selon le plan qu’il avait conçu. Comme un général d’armée, il surveillait toutes les opérations, désignait aux curés les dispositions à prendre, aux chefs de missions les moyens à employer selon l’occurrence pour entraîner les populations , aux uns et aux autres les congrégations et les exercices de dévotion à établir afin d’assurer la persévérance des convertis.
Cette mission dura trois mois. Six mois après, selon sa coutume, il fit renouveler les saints exercices dans toutes les paroisses afin de consolider les résolutions prises et les œuvres établies. Sachant par sa longue expérience combien les missions périodiques sont nécessaires au salut des âmes, il demande aux évêques, dans ses Réflexions , de procurer des missionnaires à chaque paroisse tous les trois ans. Pour lui, vu les nécessités particulières de son diocèse, il voulut que ce champ où les mauvaises herbes poussaient très vite fût remué tous les deux ans. Aux apôtres du pays il joignait alors les pères du Très-Saint-Rédempteur, qu’il appelait de Nocera, de Ciorani et de Saint-Ange. Aux censeurs qui blâmaient la multiplicité des missions, il répondait que les cultivateurs avisés ne craignent pas de prodiguer la semence dans les terrains arides. « Quand la semence est abondante, disait-il, si tout ne germe pas, on peut du moins espérer qu’une partie donnera des fruits. Jésus-Christ compare la parole de Dieu à un grain de froment : si vous voulez récolter, il faut semer. » ^
Afin d’écarter tous les prétextes allégués d’ordinaire pour éviter la mission, Alphonse payait lui-même les voyages, le logement et la nourriture des missionnaires. Il exonérait ainsi de toute charge les curés, les communes, et même les églises, auxquelles il fournissait l’huile et les cierges. Avec une charité vraiment universelle, il se faisait donner la liste, après chaque mission, des familles nécessiteuses, des pécheresses converties, des filles en danger, et il se privait du nécessaire pour assurer, par des secours temporels, la persévérance de ces pauvres âmes.
Et cependant il rencontrait parfois de l’opposition. Tel curé
MISSION GÉNÉRALE
objectait la difficulté de trouver un logement pour les missionnaires. L’évêque chargeait alors l’archiprêtre de la circonscription de trouver à tout prix ce logement, ou s’adressait aux seigneurs dont les villas étaient libres. A Airola, par exemple, le prince de la Riccia mettait à la disposition des missionnaires un corps de logis dans son palais. D’autres princes et gentilshommes, pleins de vénération pour leur évêque et de dévoûment à son œuvre d’évangélisation, remuaient ciel et terre pour lui venir en aide. Si malgré tout un prêtre indifférent refusait d'employer ce grand moyen de conversion, il insistait avec force. Un curé mettait en avant mille difficultés pour colorer son mauvais vouloir : « D’autres sollicitent la mission au prix des plus généreux sacrifices sans pouvoir l’obtenir, lui dit Alphonse sur un ton de reproche, et vous la refusez, vous, quand on vous l’offre! » Piqué au vif, le curé répliqua en termes si peu respectueux que le vicaire général voulait qu’on l’en punît : « Non, dit le saint, laissons-lui le temps de la réflexion. » Il fut bien inspiré, car quelques jours après, le curé, honteux de sa faute, la réparait en demandant des missionnaires.
Tel fut le premier moyen employé par l’évêque de Sainte-Agathe pour régénérer son peuple. A peine dirigeait-il depuis six mois le diocèse, que déjà il avait remué le terrain de fond en comble. A ce premier effort de son zèle va succéder le travail minutieux et patient de la culture. Il faudra prendre soin de chaque plante en particulier, écarter les cailloux qui gênent sa croissance, sarcler les mauvaises herbes, ménager l’eau et le soleil, afin que les fruits viennent à maturité. Ce sera l’objet de la visite pastorale.