Lettre du 15 décembre
LE SOLITAIRE DE NOCERA
obtenu pour contrecarrer sur ce point la volonté de son frère; aussi lui écrivit-il le 26 novembre 1772 : « Je me réjouis d’apprendre que mes neveux sont entrés au collège. Je vous envoie une lettre pour le père recteur, et vous prie de la lui faire parvenir. »
Les enfants grandissaient en sagesse et en grâce, à la grande consolation du saint vieillard, quand, en 1779, époque où nous sommes arrivés de notre histoire, une nouvelle fantaisie de don Hercule, plus grave que toutes les autres, vint réveiller toutes ses craintes. Selon l’usage despotique de cette époque, en vertu duquel les pères de famille, par intérêt ou par ambition, abusaient trop souvent de leur pouvoir, don Hercule avait formé le dessein de fiancer don Joseph, l’atné de ses fils, alors âgé de treize ans, à la fiUe du conseiller Vespoli, laquelle était plus jeune encore. CeUe-ci étant une riche héritière, et son père un brave et pieux gentilhomme , don Hercule avait saisi l’occasion de placer avantageusement son fils aîné.
Il est facile de comprendre tous les inconvénients, au point de vue spirituel, de ces engagements prématurés. Sans doute les jeunes gens restent toujours maîtres de les rompre, mais depuis les fiançaüles jusqu’au mariage, pendant sept ou huit années, que de dangers pour l’âme! En apprenant ce projet, le saint s’écria, tout hors de lui : « Mon petit Joseph va perdre la grâce de Dieu ! » Et comme le père Villani lui faisait observer que l’engagement resterait un secret entre don Hercule et le conseiller Vespoli : « Que vous êtes bon! répondit-il; qu’un domestique ait vent de la chose, et Joseph l’apprendra bien vite. Les enfants des grands apprennent le mal par les conversations des valets de chambre et des cochers. « Bonne nouvelle, mon petit Joseph, lui dira-t-on, papa vous a trouvé une jolie demoiselle, » et autres lazzi inconvenants. C’est ainsi que ces pauvres petits se corrompent sans qu’on en devine la cause. » Il écrivit aussitôt à son frère pour le dissuader de ce projet, et comme un de ses religieux partait pour Naples, il le chargea de porter la lettre à don Hercule et de lui dire nettement de sa part qu’il aUait commettre une imprudence et une mauvaise action.
Hercule voulut se disculper, mais Alphonse resta inflexible. « Joseph est trop jeune , répondit-il, pour penser à le caser, et il en est de même pour la jeune fille. Il me serait très agréable de vous voir allié au conseiller Vespoli, gentilhomme très prudent et très sage ; néanmoins je regarde comme trop scabreux de décider un ma-
L’ONCLE ET LES NEVEUX
riage cinq ou six ans avant les noces. Avant peu je quitterai ce monde ; vous voilà vous-même fort avancé en âge , et vous pouvez mourir d’un jour à l’autre : que deviendra votre Joseph, ainsi lié par vous cinq ou six ans avant de se choisir une épouse ? Je vous attends ici, comme je vous l’ai écrit, car ce sont des choses qu’on ne peut traiter par lettres. Surtout que Joseph ne sache rien de tout cela. Heureusement qu’il est au collège , car, à la maison , il ne manquerait pas de domestiques pour lui donner à ce sujet mille pensées mauvaises et lui faire perdre la grâce de Dieu *. » Ces représentations pleines de sens et de prudence eurent leur effet. L’engagement rêvé par Hercule n’eut pas lieu , et fort heureusement, car lorsque Joseph pensa à prendre femme, son choix se porta, non sur l’héritière du conseiller Vespoli, mais sur la fille du prince Campana.
Pendant que son père s'occupait de son futur mariage , Joseph étudiait avec son frère au collège des Nobles. On conçoit avec quelle distraction il eût feuilleté ses dictionnaires et composé ses thèmes si on lui eût mis en tête des idées de fiançailles. Si l’on veut connaître les pensées et les sentiments dont le saint oncle, plus avisé que le père, entretenait alors scs jeunes neveux, qu’on lise avec attention cette lettre qu’il leur adressa en avril 1780, quelques jours après la fête de Pâques :
« Je vous attendais ici à l’occasion de la fête pour vous donner ma bénédiction et mes derniers conseils , car c'est comme par miracle que Dieu prolonge un peu mes jours pour me donner le temps de pleurer mes péchés. Mais béni soit toujours Notre-Seigneur! S’il m’a refusé la consolation de vous voir, c’est que je ne la méritais pas. Je vous bénis donc de loin, je vous bénis de tout cœur, et je prie Jésus-Christ de vous bénir lui-même du haut du ciel, de remplir vos jeunes cœurs de sa sainte crainte et de son amour, de vous faire persévérer dans cet amour, et de vous conduire ainsi à la bienheureuse éternité , où , si Dieu me fait miséricorde, j’irai vous attendre.
« Mes chers enfants, craignez Dieu parce qu’il est votre seigneur et maître, mais surtout aimez-le parce qu’il est votre père. Tous les jours, dans l’oraison dominicale, vous lui donnez ce doux nom de père. Et vraiment c’est un père, mais le meilleur, le plus doux, le plus affectueux, le plus tendre, le plus généreux, le plus miséricordieux de tous les pères : autant de titres qui doivent vous