Supplique du 7 octobre
SAINT ALPHONSE DE LltiUORI. — T. II.
LE SOLITAIRE DE NOCERA
qu'en étouflant ainsi un nouveau sujet de conflit entre les deux puissances, Alphonse s’est montré souverainement prudent? C'est la pensée de son avocat dans le procès de canonisation. « Benoit XIV, dit-il, prescrit aux évêques de ne pas susciter, imprudemment et par un zèle indiscret, des discordes entre le sacerdoce et l’empire, et pour cela d'examiner, avant d’agir, le temps et les circonstances, et surtout de bien peser la nature des causes qu’ils ont à traiter. » A cette époque, de graves dissentiments existaient entre les deux cours de Rome et de Naples. Que serait-il arrivé si le saint, au lieu de cette acceptation provisoire et conditionnelle, avait heurté de front les volontés royales et provoqué la destruction de la congrégation ? Un nouvel attentat du régalisme contre l’Église eût nécessité une nouvelle intervention de Pie VI, et peut-être brisé les rapports, déjà très tendus, entre l’Église et l’État.
A ce premier acte, nécessaire dans les circonstances où ils se trouvaient, les députés en ajoutèrent un second, également indispensable : la révocation des consulteurs, dont deux avaient prévariqué en altérant la règle, et qui tous, depuis ces troubles, étaient plus ou moins tombés en discrédit. Le saint, toujours pacifique, était d’abord opposé à cette mesure; mais ayant appris que Majone et Cimino continuaient à semer la zizanie dans la congrégation, il adopta l’avis des députés; il donna même sa démission de recteur majeur, motivée par son âge et ses infirmités, ce qui entraînait de droit celle des consulteurs. L’assemblée le rétablit dans sa charge à l’unanimité, et lui donna pour conseil six hommes de grand mérite : Barthélemy Corrado, Villani, Blasucci, Tannoia, Alexandre de Meo, et Joseph Pavone. Grâce à son âge et à ses mérites, Villani fut réélu consulteur, mais pour le punir de son incurie dans l’affaire du règlement, l'assemblée lui ôta la charge de vicaire général du recteur majeur pour la conférer au père Corrado.
Tels furent les deux grands actes de l’assemblée de Pagani. Naturellement ceux qui voulaient profiter du désordre pour arriver à la division, les déclarèrent irréguliers et nuis sous prétexte qu'un chapitre élu selon les formalités ordinaires avait seul le droit de dirimer les questions capitales et de procéder à l’élection des dignitaires. Mais il faut répondre, avec l’avocat de la cause de béatification, que la règle légifère pour les cas ordinaires et non pour les circonstances extraordinaires qu’il est impossible de prévoir. Or, quand Alphonse convoqua l’assemblée, il se trouvait
L’ASSEMBLÉE DE PAGANI
dans la situation la plus inextricable et la plus terrible qui se puisse concevoir. La règle elle-même était en péril, et par suite la congrégation sur le bord de l'abîme. En sa qualité de fondateur et de recteur majeur, il devait employer pour la sauver le moyen ordinaire, c’est-à-dire convoquer un chapitre général, et s’il ne le pouvait, en vertu du vieil adage : Salus populi suprema lex esto 1, recourir aux moyens extraordinaires.
Or pouvait-on assembler un chapitre régulier? — Cela était absolument impossible, d’abord parce que le roi ne reconnaissait d'autre autorité que celle du recteur majeur, et venait de biffer du règlement l’idée et le nom même de chapitre. Ensuite, supposez une assemblée capitulaire : les consulteurs, d’après la règle, y eussent assisté de droit, et par conséquent Majone et Cimino, les deux auteurs de l’acte qu’on voulait réformer. Comment aurait-on pu. eux présents, censurer leur œuvre, leur enlever la charge de consulteurs, et n’accepter le règlement que conditionnellement et sous réserves? Immédiatement dénoncés, les capitulaires eussent été jetés en prison comme coupables de rébellion envers l’autorité royale. Seule, une assemblée extraordinaire autorisée par le roi pouvait agir librement, ôter aux deux consulteurs les pouvoirs dont ils abusaient, concilier le respect dû à la règle avec les exigences des édits royaux, substituer un nouveau conseil au conseil discrédité, et rétablir ainsi la paix dans la congrégation. Du reste, les mesures prises par l’assemblée, comme toutes les mesures extraordinaires, ne devaient être que provisoires. Le mal disparu et le calme rétabli, un chapitre convoqué régulièrement, aussitôt que faire se pourrait, aurait procédé à de nouvelles élections selon les formes canoniques.
Mieux inspirés, les députés des États pontificaux auraient applaudi à ces sages résolutions. Us s’en retournaient chez eux avec la certitude que personne ne leur contesterait jamais le droit de suivre l’ancienne règle, et en même temps avec la consolation de voir leurs frères napolitains, sans avoir sacrifié aucun point de cette même règle, sortir du mauvais pas dans lequel on les avait engagés. De plus, leur père vénéré, débarrassé d’un souci qui empoisonnait ses derniers jours, entouré d’hommes éminents pour l’aider à porter sa charge, allait enfin jouir de quelque tranquillité. Mais les séparatistes avaient d’autres visées, et le saint vieülard, après cette longue agonie, devait, comme Jésus, monter au Calvaire.