Lettre du 19 avril
LE SOLITAIRE DE NOCERA
congrégation ne tint aucun compte d’une requête aussi impudente.
Alors François de Paule et Leggio, pour en finir bien vite et sans débats contradictoires, ne craignirent pas d’adresser directement au souverain pontife une supplique plus calomnieuse que toutes les autres. M** de Liguori y était représenté comme un rebelle, que la décrépitude seule pouvait excuser. Quant à ses conseillers, ils étaient absolument sans excuse. Reprenant pour la dixième fois au moins l'histoire du règlement, Leggio travestissait tous les faits avec une audace sans exemple. Alphonse, affirmait-il, n’ignorait nullement ce que contenait le manuscrit de Majone, l’ayant revu avant de présenter la supplique. Or nous savons que c’est là une insigne fausseté. Leggio établissait ensuite qu’ Alphonse et les siens avaient accepté le règlement, lors de l’assemblée de Pagani , bien que le roi eût refusé d y apporter la moindre modification ; mais le peu consciencieux procureur a bien soin de taire les réserves et les conditions formelles qui légitimaient cet acte. Il accuse ensuite le saint vieillard et les nouveaux supérieurs d’avoir voulu contraindre les pères des États pontificaux à abandonner la règle et d’avoir employé pour cela les prières et les menaces, tandis qu’Alphonse avait écrit à Leggio lui-même de s’attacher de toutes ses forces à la règle de Benoît XIV, supposé même que les napolitains dussent accepter certaines modifications pour éviter la suppression. Quant aux nouvelles élections, qu’il déclare illégitimes, il savait les raisons qui les avaient rendues nécessaires, il en connaissait le caractère provisoire, mais il garde là-dessus un silence absolu.
« Tous ces faits, dit-il, sont authentiques; témoin les rapports des évêques de Veroli et de Bénévent, et du nonce apostolique. » Or l’évêque de Veroli avait fait son rapport sur un exposé des faits composé par François de Paule; l'évêque de Bénévent s’était contenté d’envoyer les témoignages de plusieurs pères attestant les réserves et conditions posées à l’acceptation du règlement; et le nonce venait de répondre au préfet de la sacrée congrégation « qu’il était occupé à recueillir des documents et qu’il lui faudrait un certain temps pour formuler un jugement sur la question ». La lettre du nonce est du 9 septembre, antérieure seulement de quelques jours à la supplique de Leggio.
La dernière allégation du procureur est plus fausse encore. « La sacrée congrégation, dit-il, a donné l’ordre a M8* de Liguori d’en-
PROCÈS EN COUR DE ROME
voyer une relation sur tous ces faits, ordre qui lui a été signifié au commencement d'août, et voilà maintenant qu’au lieu d’obéir, il demande un délai de trois mois. » Alphonse reçut l’ordre susdit non au commencement d’août mais le 20 août, comme nous l’avons fait remarquer. Ni lui ni M** Bergamo en son nom n’ont demandé un délai de trois mois pour répondre aux demandes de la sacrée congrégation ; mais l’un et l’autre ont répondu que deux envoyés porteraient à Rome les explications du recteur majeur aussitôt qu’un soleil moins brûlant permettrait de voyager. Ils étaient en route quand Leggio écrivait son faux rapport.
Voici la conclusion textuelle de ce factum : « Ainsi, Très Saint Père, s’il faut encore attendre trois mois une solution, les pauvres pères des États devront rester six mois dans le trouble et la confusion, sans supérieur majeur, dans l’impossibilité de recevoir des novices, d’admettre les jeunes gens à la profession, d’exécuter les travaux apostoliques acceptés pour le mois d’octobre, et obligés de subir mille autres inconvénients. Ils osent donc se jeter aux pieds de Votre Sainteté pour la prier de les délivrer de ces cruelles angoisses en leur donnant un président intérimaire qui les gouverne légitimement au nom de Votre Sainteté, au moins jusqu’à la conclusion de la cause soumise à la sacrée congrégation des évêques et réguliers. Pour ne pas incommoder Votre Sainteté, nous nous dispensons d’annexer à cette supplique les volumineux documents envoyés à la sacrée congrégation en preuve des faits ci-dessus exposés. »
On se figure aisément l’indignation qu’éprouva Pie VI en lisant cette pièce qu’il dut croire l’expression de la vérité. Comment aurait-il pu supposer que, des faits accumulés par Leggio, les uns étaient absolument faux, et les autres dénaturés au point de paraître condamnables quand ils étaient, en raison de circonstances qu'on lui cachait, parfaitement légitimes? Le pape crut qu’ Alphonse avait, sciemment, présenté à l’approbation du roi un règlement qui détruisait de fond en comble la règle de Benoit XIV ; que ce règlement, accepté sans réserves ni conditions, il l'avait imposé à tous les siens, et même intrigué pour l’introduire dans l'État pontifical; et qu'enfin, après avoir cassé les supérieurs légitimes, il gouvernait avec une bande d’ambitieux prêts à seconder ses desseins. Alphonse favorisait ainsi le régalisme, caressait de sacrilèges instincts d'envahissement, et plaçait sous la dépendance du roi une société religieuse approuvée par l’Église. Cette faute, il la commettait au moment même où Pie VI réagissait de toutes
LE SOLITAIRE DE NOCERA
ses forces contre les manies usurpatrices de la cour de Naples. Il était d'autant plus inexcusable de méconnaître les droits du Saint-Siège en cette circonstance, qu’il les avait plus chaleureusement défendus par le passé.
Tout cela ressortait si clairement du rapport de Leggio que, dans son émotion, le pape ne crut pas nécessaire d’attendre de plus amples informations. Si le coupable demandait trois mois de répit, c'était évidemment pour décliner le châtiment. 11 manda immédiatement le cardinal Caraffa, lui remit la supplique de Leggio, et lui dicta ses volontés souveraines. Les voici, consignées pendant l'audience sur le revers de la pièce : « Audience du 22 septembre 1780. Le Saint-Père accorde la faveur demandée. II veut qu'on élise un président pour les maisons situées dans les États de l'Église, les sujets des maisons napolitaines étant dépouillés de tous leurs privilèges et considérés comme s'ils n’avaient jamais été membres de la congrégation. »
Par ordre du pape, le cardinal secrétaire transmit en ces ternies le grave et terrible décret aux deux évêques de Veroli et de Bénévent : « Voulant pourvoir d'un gouvernement légitime les maisons du Très Saint-Rédempteur placées dans votre diocèse, le Saint-Père, en son audience du 22 courant, a daigné nommer président des susdites maisons le père François de Paule, recteur actuel de Frosinone. Sa Sainteté lui confère tous les pouvoirs nécessaires pour gouverner, selon la règle de Benoit XIV, les maisons et leurs sujets, au lieu et place des supérieurs majeurs de la congrégation, qui, ayant adopté avec leurs partisans un système essentiellement dilTérent de leur règle et déserté l’institut, ont par cela même cessé d’en faire partie, et perdu toutes les grâces et privilèges que le Saint-Siège leur avait accordés. Veuillez donc, au nom de Sa Sainteté, commander aux sujets de la congrégation qui sont dans votre diocèse, non seulement d'observer en tout point et sans aucune innovation la règle de Benoit XIV, mais en outre de reconnaître pour leur supérieur majeur, aussi longtemps qu’il n’en sera pas ordonné autrement, le susdit François de Paule, que le Saint- Père constitue leur président1. »
L’heureux prétendant obtenait plus qu’il n’avait demandé. Il occupait cette première place si longtemps convoitée, mais peutêtre n'avait-il pas prévu que son exaltation, fruit de ses rapports mensongers, aurait entraîné l’écrasement du saint vieillard de Pa-