‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 149 sur 222 · Lettre du 25 septembre · texte numérisé non relu

Lettre du 25 septembre

PROCÈS EN COUR DE ROME

gani et la chute de la congrégation dans le royaume de Naples. Les larmes que de loin il aura vu couler sur les joues de son père et de ses frères auront sans doute empoisonné son triomphe. Leggio lui-même, comme on va le voir, ne se montra pas fier de ses succès.

A l'heure même où, le vendredi 22 septembre, le pape prononçait la fatale sentence, deux voyageurs s'acheminaient tristement vers la ville éternelle. C’étaient les deux envoyés d’Alphonse, son fidèle Tannoia et le père Salvator Gallo. Ils arrivèrent à Rome le dimanche 24 septembre, avant même que le décret eût été notifié aux évêques de Veroli et de Bénévent. A la nouvelle que tout était terminé, Tannoia se rendit au logis de Leggio pour lui témoigner sa surprise et sa douleur. Malgré son audace, le procureur, qui ne s’attendait nullement à cette visite, n’eut pas le courage d'être sincère. Il feignit la tristesse et se montra très désolé du coup que le Saint-Père venait de frapper. « J’ai tout fait pour désabuser Sa Sainteté, dit-il à Tannoia, j’ai mis dans tout son jour l'innocence de M"* de Liguori, mais je n’ai rien pu gagner. Le pape l’a tellement en horreur qu’il ne veut plus même entendre prononcer son nom. Dieu seul sait les peines que je me suis données pour défendre votre cause devant la sacrée congrégation, mais les éminentissimes cardinaux ne veulent pas non plus admettre que le bon vieillard ait été victime d’une perfidie. »

Après avoir raconté cette scène d’hypocrisie, Tannoia ajoute : « Le procureur se montra ainsi tout cœur avec moi, mais je m’aperçus bientôt qu’en secret il contrecarrait toutes mes démarches. J’allai rendre visite au cardinal Caraffa et au prélat Zuccari. Aussitôt qu’il m’aperçut, ce dernier s’écria tristement : « Hélas! de Liguori est banni de son institut ! » Je ne pus agir sur les autres membres de la sacrée congrégation, car ils se trouvaient déjà à la campagne. ;> Deux fois Tannoia put entretenir Caraffa des maisons napolitaines. Il lui laissa même un mémoire que celui-ci promit d’appuyer de toute son influence, afin de rétablir l’union et la paix dans la congrégation. Quant à Leggio, il essaya jusqu’à la fin de conserver son masque de charité, « mais il est dans la nature du feu, dit Tannoia, de ne pouvoir se cacher longtemps. Un jour, il exhala toute sa bile contre les pères napolitains et ne craignit pas de dire que le saint fondateur avait, dans cette affaire, joué sa canonisation : Si ha giuocato l’altare! » Instinctivement on est tenté de répondre à l’aveugle procureur que lui, dans cette même affaire, avait peut-être compromis son salut, mais

LE SOLITAIRE DE NOCERA

Dieu seul voit les consciences et jusqu’à quel point les hommes sont coupables. En ce qui concerne saint Alphonse, Leggio a été le meilleur artisan de sa canonisation, car il lui a fourni l'occasion de subir héroïquement un martyre mille fois plus douloureux que celui des sanglantes exécutions.

Tannoia retourna de suite à Pagani pour y porter la douloureuse nouvelle. Le soir de son arrivée, pendant qu 'Alphonse reposait dans sa cellule, il apprit à ses confrères que le pape les avait retranchés de l'institut. Comment dépeindre l’émotion et la tristesse de ces vétérans blanchis au service de Dieu et des âmes, qui, après Jésus et Marie, n’avaient d autre amour que celui de leur mère, la congrégation du Très Saint-Rédempteur ; d ’un Mazzini, par exemple, le premier compagnon d’Alphonse, qui pendant cinquante ans, conjointement avec le saint fondateur, avait fait de la règle la norme de sa sainte vie ; d'un André Villani qui, trente ans auparavant, avait tant travaillé et tant souffert à Rome pour obtenir à cette règle l’approbation de Benoit XIV ; d’un Corrado, d’un de Meo, de tant d’autres généreux missionnaires, vieillards et jeunes gens, qui avaient tout quitté pour vivre et mourir dans cet institut qu'ils regardaient comme le port du salut pour leur âme? Ils en étaient chassés par le pape comme des rebelles, eux qui, à l’exemple de leur père vénéré, avaient défendu partout et toujours les droits et les prérogatives du Saint-Siège ! Ils en étaient chassés comme infidèles à leur règle, comme déserteurs de l’institut, eux qui auraient donné tout leur sang pour la règle et pour l’institut î Ils écoutèrent le triste récit de Tannoia au milieu des larmes et des sanglots.

Le lendemain, il fallut annoncer au saint fondateur la sentence pontificale. Villani lui en donna communication au moment où il se préparait à entendre la messe et à faire la sainte communion. Un instant, il resta comme interdit et glacé d'épouvante; mais bientôt, adorant la volonté de Dieu dans les dispositions prises par le vicaire de Jésus-Christ, il inclina plus profondément encore sa tête courbée par la maladie, et s’écria : « Je ne veux que Dieu : pourvu que je ne sois pas privé de sa grâce, cela me suffit. Le pape le veut ainsi : que Dieu soit béni ! » Ayant dit ces mots, il continua sa préparation, assista au saint sacrifice, et reçut la sainte communion avec sa ferveur accoutumée. Mais le prince des ténèbres n'entendait pas que le saint, soumis à une pareille épreuve, remportât si facilement la victoire.

Son action de grâces terminée, il fit sa promenade en voiture

PROCÈS EN COUR DE ROME

comme de coutume. Alors se présenta la plus épouvantable tentation qu’il eût jamais subie. L’esprit du mal le poussa au désespoir. C’était à cause de ses péchés que le pape le chassait et que Dieu détruisait la congrégation ; certainement Dieu l’abandonnait, et il n’y avait plus de salut pour lui ; il devait ainsi achever sa route, au milieu des ruines, pour aboutir à l’abime étemel. Habitué aux ruses du démon, Alphonse s’humilia profondément devant Dieu, se confondit en sa présence, et repoussa la suggestion infernale en ouvrant largement son cœur à la confiance. Mais aussitôt une voix intérieure lui répondit : « Ton humilité n’est qu’une illusion, et ton espérance une criminelle présomption. Tu as beau te tromper toi-même : ce qui t’arrive est la punition de ton ingratitude à l’égard du Dieu qui t’a comblé de bienfaits. » D’instant en instant le combat devenait plus violent et la nuit plus noire. Déjà le saint vieillard sentait son âme agitée par les pensées les plus lugubres, quand heureusement il fit signe au cocher de rentrer en hâte à la maison. A peine sur le seuil de la porte, il se mit à sangloter en criant de toutes ses forces : « Mes frères, mes frères, venez à mon secours ! Le démon me tente de désespoir : aidez-moi à vaincre la tentation. » Attirés par ses cris, Mazzini et Villani accoururent pour le consoler. « Aidez-moi, aidez-moi, leur dit-il, le démon me tente de désespoir ; mais je ne veux pas offenser Dieu. » — « Nous le reconduisîmes à sa chambre, dit Tannoia, présent lui-même à cette scène de douleur, et là il se mit à verser d’abondantes larmes. « Ce sont mes péchés, répétait-il sans cesse, qui causent la ruine de la congrégation, mais cependant je ne veux pas perdre l’espérance. »

La lutte fut terrible. Les pères Villani et Mazzini s’efforçèrent d’apaiser la furieuse tempête qui bouleversait son âme. Ils lui rappelèrent que Dieu , protecteur de l’innocence , avait soumis bien des fois la congrégation à de dures épreuves mais ne l’avait jamais abandonnée. Cette pensée lui rendit un peu de calme, et peu à peu le trouble disparut entièrement. Se tournant alors vers le crucifix et vers la Madone, il s’écria : « 0 Jésus, ô ma Mère, vous m’avez secouru, secourez-moi toujours. 0 mon Sauveur, soyez mon espérance, je ne serai pas confondu. » Cette violente secousse l’avait tellement défait et affaibli qu’on l’eût pris pour un cadavre. Quand les pères, après le souper, vinrent lui tenir compagnie, il avait retrouvé son habituelle sérénité. « Toute la journée, dit-il, le démon m’a tenté de désespoir, mais, grâce à Dieu et à la bonne Vierge, je n’ai fait aucun acte de défiance. » Par intervalles, ces sombres nuages

LE SOLITAIRE DE NOCERA

obscurcissaient encore son esprit, car on l’entendait murmurer : « Satan ne me quitte pas, mais Jésus et Marie me protégeront. » L’évêque de Gaête étant venu le consoler dans cette grande affliction, il lui raconta naïvement le rude combat qu’il avait dû soutenir. « Je me voyais perdu sans espoir, ajouta-t-il, mais la Vierge Marie m’a protégé contre le tentateur. Grâce à son secours, je n’ai fait aucun acte de défiance ni de découragement. » Et en disant ces paroles, il tremblait encore au souvenir du péril où il s’était trouvé.

Bien qu’abimé sous le poids de sa douleur, il ne proféra pas la moindre plainte. Si on se permettait de parler avec quelque amertume du coup qui l’avait frappé, il coupait la parole au critique et répétait son refrain de tous les jours : « Ainsi l’a voulu le pape : que Dieu soit béni ! Volonté du pape, volonté de Dieu. » Le samedi suivant, il monta en chaire comme de coutume pour faire le sermon en l’honneur de la sainte Vierge : « Notre pauvre congrégation, dit-il au peuple, se trouve actuellement dans de grandes tribulations : demandez à Dieu qu’il vienne à son secours. Priez pour nous Jésus et Marie, afin que nous fassions leur sainte volonté, et qu’aucun de nous ne leur cause le plus petit déplaisir. »

Le saint vieillard avait grandement raison de demander des prières, car il ne faisait qu’entrer dans la voie douloureuse. Un décret l’avait condamné à porter la lourde croix de la proscription, mais ce n’était pas assez de la porter, Dieu va permettre qu’il y soit cloué, afin de le conformer entièrement à son divin Fils.

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