Lettre* du 4 avril
CONDAMNATION
triste état où se trouvait celle-ci depuis le décret du 22 septembre. « Qu’ils viennent exposer sincèrement les faits qui ont causé leur disgrâce, répondit le pape, car enfin ce n’est pas bien de changer la règle d’un institut approuvée par l’Église. » L’évêque représenta au pontife le singulier attachement d’Alphonse au Saint-Siège et sa sainteté vraiment héroïque. *« Je sais que M** de Liguori est un saint, reprit Pie VI, et que toujours il a été dévoué au pape, mais en cette circonstance il ne s’est pas montré tel. » Cette parole fournit au prélat l’occasion d’expliquer comment la bonne foi d’Alphonse avait été surprise par deux mandataires infidèles. « Qu’il me fasse expliquer tout cela à Rome, » répliqua le pontife. Et comme MF Bergamo lui demandait la bénédiction pour son vénérable ami : « Je le bénis de tout coeur, dit-il, et avec lui tous les membres de sa congrégation. » Avant de prendre congé, l’évêque implora la clémence de Sa Sainteté en faveur des pauvres disgraciés : « Qu’ils viennent à Rome, répéta Pie VI, et me fassent connaître la vérité. — Ils viendront, Très Saint Père, se jeter à vos pieds, répondit MF Bergamo, et vous rapporteront fidèlement ce qui s’est passé. »
On voit par cette conversation que le pape, vivement impressionné par les faux rapports de François do Paule et de Leggio, restait persuadé qu’Alphonse avait sciemment et volontairement abandonné la règle de Benoît XIV. Le lecteur sait déjà à quoi s’en tenir sur cette accusation ; le fait suivant en démontrera mieux encore l’inconsistance.
L’autorisation de substituer les serments aux vœux arriva juste au moment où Sarnelli rouvrait le procès qui devait aboutir, du moins il l’espérait, à la dissolution de l’institut. C’est ce que le saint écrivait, le 2 mars, à un seigneur de la cour : « Sarnelli poursuit activement le procès qu’il nous a intenté il y a de longues années. J’ai grandement besoin de votre assistance et je compte absolument sur vous, car je connais votre zèle pour notre œuvre si nécessaire au salut des âmes. » Au mois de mai, l’affaire devenait si pressante que le père Corrado, l’un des députés désignés pour traiter à Rome la cause de l’union, se voyait obligé de céder sa place à un autre, afin de suivre, en qualité de procureur, les péripéties du procès. Dans ces conjonctures et pour enlever à son adversaire l’arme meurtrière dont il menaçait l’institut, Alphonse publia officiellement dans les quatre maisons napolitaines le décret substituant des serments aux vœux de religion, ce qui suffisait pour anéantir le redoutable argument de Sarnelli.
LE SOLITAIRE DE NOCERA
Mais, tout en acceptant le règlement ainsi réformé, il n'abandonna ni en théorie ni en pratique un seul iota de la règle. « Je me réserve, lit-on dans sa circulaire, de recourir de nouveau à Sa Majesté pour obtenir les explications et additions nécessaires an bon ordre de l'institut et à la pacification des sujets. » Quant à la prestation des serments, la relation authentique de la cérémonie va nous apprendre quel sens il y attacha.
C'était le 21 juin 1781. « Après avoir récité le Veni creator , Mgr de Liguori, les pères et les frères, s’engagèrent par serment à observer la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, et à persévérer jusqu’à la mort dans la congrégation. Ils déclarèrent n’accepter le règlement qu’autant qu’il était semblable et conforme à la règle de Benoit XIV, et par conséquent, en faisant les serments susdits, n'avoir d’autre intention que de renouveler les vœux simples émis par eux selon ladite règle approuvée par Benoît XIV, et de s'engager, par ce renouvellement de leurs vœux, à une plus étroite et plus inviolable observance de cette même règle. »
« Le serviteur de Dieu, continue la relation, fit consigner dans un acte public cette profession solennelle, et demander au notaire Novi et à ses deux assesseurs, tous trois présents à la cérémonie, de spécifier clairement que, par l’émission des serments, lui et les siens entendaient renouveler leurs vœux selon la règle de Benoit XIV, que tous avaient professée. Mais le notaire Novi, craignant d’exciter contre la congrégation le courroux de Sa Majesté, se contenta d’écrire en termes généraux que le serviteur de Dieu et ses confrères avaient prêté les serments selon F observance pratiquée dans le passé par tous les membres de la congrégation »
De cette relation il résulte de la manière la plus évidente qu 'Alphonse aurait sacrifié mille fois sa congrégation plutôt que d’abandonner la règle. Il pouvait donc espérer qu’on finirait enfin par lui rendre justice, d’autant plus que l’intemonce de Naples, chargé d’informer la sacrée congrégation des faits relatifs au règlement, venait, dans un rapport très circonstancié, d’établir la fausseté des accusations portées contre les napolitains, et concluait au rejet des demandes formulées par François de Paule et Leggio.
C’est dans ces conditions, en apparence favorables, que les deux représentants d’Alphonse se dirigèrent vers Rome, ainsi que M** Dergamo l’avait promis à Pie VI. L’un des deux envoyés était
1. Cinq témoins ont signé cette déclaration faite sous la foi du serment: le notaire Novi, ses deux assesseurs, Vincent Bonadonna et Antoine del Pozxo, Alexis Poilio et Antoine Romito.
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Barthélemy Corrado, vicaire du recteur majeur. Il avait laissé un instant le procès de Naples pour défendre cette cause, grave entre toutes. Son compagnon était le père de Léo, homme de prudence et de doctrine. Tous deux espéraient que le père de Paule se souviendrait des promesses faites deux mois auparavant à Bénévent; mais, hélas! il ne fallait pas deux mois à cet homme passionné pour changer de sentiment. Il attendait les envoyés du saint fondateur, avec Fintention non de les appuyer mais de les combattre.
Corrado était porteur d’un mémoire d’Alphonse, destiné à Pie VI. Le saint y établissait de nouveau son innocence, et montrait surtout comment, par la substitution des serments aux vœux, il avait sauvé la substance de la règle. « Les promesses jurées, disait-il, bien qu’elles ne soient pas appelées vœux , sont cependant de leur nature des vœux simples. Quand les promesses jurées se font à Dieu avec Fintention de contracter une obligation sous peine de péché, ce sont, de l’avis commun des théologiens, de véritables vœux simples. » U mettait alors en parallèle les textes de la règle et du règlement pour en faire ressortir la parfaite harmonie, et concluait en suppliant le saint-père de rendre ses bonnes grâces aux maisons napolitaines, c’est-à-dire de les réintégrer dans l’état où elles se trouvaient avant le décret du 22 septembre.
La sacrée congrégation remit cette pièce au procureur Leggio afin qu’il y joignît ses observations. Après l’avoir gardée quinze jours, il la renvoya accompagnée d’une critique aussi amère que violente. La supplique lui paraissait entachée d'indocilité et d’insoumission. Le digne évêque s’attribuait le titre de recteur majeur, malgré le décret pontifical qui avait prononcé sa déchéance. Évidemment son entourage avait abusé de sa décrépitude et de sa crédulité ; autrement il serait inexcusable d’avoir usurpé un titre auquel il n’a plus droit. Les raisonnements du reste ne tiennent pas debout. Il est faux qu’il ait eu besoin de demander au roi une approbation de la règle : le décret de 1779 donnait à l’institut une existence légale. Il est également faux qu’il eût ignoré ce que contenait le règlement présenté au roi par Majone, ou du moins il ne l’ignorait plus quand il Fa accepté. D’autre part, si vœux et serment sont choses identiques, pourquoi des noms différents? Les napolitains sollicitent leur réintégration en alléguant le bien des missions : mais qui les empêche de prêcher des missions comme par le passé? Leggio suppliait en conséquence le saint-père de maintenir la division, d’abord pour ne pas unir les pontificaux aux déserteurs de l’institut, et ensuite pour ne pas les exposer aux ven-
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geances de ces derniers, car « s’ils redeviennent les maîtres, disait-il perfidement, nous savons par leurs menacesle sort qui nous attend. »
Ces accusations dénuées de tout fondement n’étant pas de nature à faire grande impression sur les juges, il y avait mêlé des insinuations venimeuses bien capables de les indisposer contre les napolitains. 11 avait présenté Alphonse comme un vieillard décrépit, irresponsable, dont les consulteurs abusaient pour imposer à tous leurs volontés. Ces hommes, qui venaient de donner leur démission pour faciliter la réunion, il en faisait des ambitieux, même des vindicatifs, qui troubleraient tout l’État pontifical si on les réintégrait dans l’institut. 11 les traitait de régalistes, puisqu’ils acceptaient ce règlement royal, dont la première page affirme que la congrégation doit son existence aux décrets du souverain. Ce n’est donc pas l’Église, concluait-il, mais la cour qui donne l’existence aux ordres religieux !
Après avoir pris connaissance de la supplique d’Alphonse et des observations de Leggio, la sacrée congrégation ajourna encore sa décision et demanda aux deux envoyés napolitains de plus amples informations sur la question du règlement. Le père Corrado ayant été subitement rappelé à Naples à cause du procès Sarnelli, ce fut le père de Léo qui répondit aux demandes des cardinaux et aux accusations du procureur. Son mémoire, clair et solide, appuyé sur un exposé historique des faits, prouve jusqu’à l’évidence qu’Alphonse n’a abandonné la règle ni explicitement ni implicitement. Le père de Léo réfute ensuite l’insigne calomnie d’avoir favorisé le régalisme : « Le règlement, dites-vous, affirme que la congrégation tient son existence des décrets royaux : donc, en l’acceptant, nous nions que l’approbation pontificale donne seule l’existence à notre institut. Pur sophisme ! Parce que dans le royaume de Naples la congrégation dépend, en fait, pour exister, des décrets royaux, il ne s’ensuit nullement qu’elle n’existe pas en vertu d’un décret apostolique. Cela veut dire simplement qu’elle n’existe pas clandestinement, mais avec l’approbation des pouvoirs publics. En tout cas, quand vous donneriez à ces paroles le sens le plus criminel, la congrégation les a-t-elle jamais acceptées dans ce sens odieux? Toujours elle a maintenu la règle, toujours elle l’a observée, comme elle l’observe encore actuellement. Et c’est pourquoi, en demandant au saint-père de réintégrer les maisons napolitaines dans leur ancien état, M** de Liguori ne réclame qu’un acte de stricte justice. Une sollicite nullement l’approbation d’une nouvelle règle, puisqu'il a toujours conservé l’ancienne et ne souffrira jamais
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qu’on l’abandonne. Dieu veuille manifester toute la vérité à ceux qui doivent prononcer la sentence, et leur inspirer de rendre au saint vieillard la justice qu’il a droit d'attendre ! »
Ce mémoire si calme et si mesuré exaspéra Leggio. Il y répondit par une nouvelle diatribe contre les napolitains, et insista surtout sur le régalisme du père de Léo, qui avait osé écrire cette phrase : « Jusqu’à ces derniers temps la congrégation n’avait pas une existence stable dans le royaume parce que le bref de Benoit XIV n’avait pas obtenu Yexequatur. » — « Voyez-vous le régaliste? s’écrie le procureur avec une feinte indignation; il pose en principe que l’existence et la stabilité des ordres religieux ne dépend pas uniquement de l’approbation apostolique ! 11 faut encore, à son avis, que s’y adjoigne le placitum regium. Si cette doctrine s’accorde avec les principes catholiques, Vos Éminences nous le diront. » C’était là une interprétation plus que pharisaïque des paroles du père de Léo, qui n’avaient trait qu’à l’existence légale, et non à l’existence canonique. Mais Leggio savait bien que les doctrines régalistes de la cour de Naples tourmentaient singulièrement le pape et les cardinaux, et il n’était pas fâché de faire croire, pour arriver à ses fins, que ses confrères napolitains partageaient les idées de la cour.
Il arriva ce qu’Alphonse avait prévu. « Ils font tant de fracas à Rome, disait-il un jour, qu’ils finiront par décider le pape à maintenir la division. » L’année précédente, ses accusateurs, à force de répéter au pape que les napolitains étaient en révolte contre la règle, avaient obtenu contre eux le décret du 22 septembre. Cette année, en multipliant les mensonges et les sophismes, ils réussirent à faire confirmer le fatal décret. Le 24 août, la sacrée congrégation admit les conclusions de Leggio, et le pape porta un jugement ainsi formulé : « Qu’on s’en tienne au décret rendu sur cette question, et qu’à l’avenir on n’admette plus aucune supplique. » Alphonse et ses compagnons des quatre maisons napolitaines étaient définitivement exclus de la congrégation !
Si l’on cherche à s’expliquer comment le pape a pu rendre une pareille sentence contre un saint qui tant de fois avait défendu le Siège Apostolique et les prérogatives pontificales, il faut répondre qu’il l’a réellement cru coupable. Cette parole de Pie VI à Mgr Bergamo : « Ce n’est pas bien de changer une règle approuvée par l’Église, » donne la raison de sa conduite. Mais comment a-t-il pu le croire coupable, malgré les justifications présentées à la sacrée congrégation par le saint fondateur lui-même, par ses envoyés, par des
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évêques comme Bergamo et Banditi? Hélas! trop souvent la vérité succombe sous les calomnies, les sophismes et les importunités de ceux qui ont intérêt à la cacher. François de Paule et Leggio, pour empêcher la réunion, ont représenté les napolitains comme des déserteurs de l'institut, des religieux réfractaires aux ordres du Saint-Siège, des courtisans imbus des principes régalistes. Le cardinal Ghislini, rapporteur de la cause, entra, dit-on, dans leurs idées, et forma l’opinion du souverain pontife. Pie VI se laissa persuader d’autant plus facilement, qu’en condamnant le règlement il montrait sa ferme volonté de défendre les droits de l’Éghse contre les intrusions du pouvoir civil.
Cette raison d’état détermina certainement, sinon le jugement, du moins la sévérité du jugement porté par le souverain pontife. Plusieurs lettres écrites à Tannoia sur le décret final ne laissent aucun doute sur ce point. « François de Paule et Leggio, dit le père Costanzo, se sont déclarés nettement contre l’union et ont suscité tous les obstacles possibles. Quant au pape, il nous a manifesté son estime, et nous a engagés à travailler malgré tout avec joie et courage. S’il n’a pu se résoudre à tolérer le règlement, c’est que la raison d’état l’en empêchait, è per motivo di stato . »
Quoi qu’il en soit, l’arrêt pontifical enlevait au saint fondateur toute espérance. Le décret du 22 septembre, en l'excluant de la congrégation, lui avait mis sur les épaules la plus lourde des croix. Il la portait depuis un an avec l’espoir fondé d'en être délivré, mais le décret du 24 août le clouait à cette croix jusqu’à la mort. Il n'était donc plus qu’un coupable, un contempteur des droits de l’Église, un déserteur de l’institut qu’il avait fondé, exclu de cet institut parla plus haute autorité de ce monde, le vicaire de Jésus- Christ ! Il a fallu que le Christ souffrit pour entrer dans sa gloire : de même Dieu voulait que le saint vieillard bût jusqu’à la lie le calice des humiliations et des douleurs. Quand il aura subi son martyre avec la plus inaltérable patience, le schisme, cause de ce martyre, cessera comme par enchantement; la congrégation, plus florissante que jamais, étendra ses rameaux dans tous les royaumes, et Pie VI, mieux informé, cassera lui-même solennellement la sentence de condamnation qu'il a portée contre le serviteur de Dieu.
Mais avant de raconter comment s’opéra cette résurrection, il nous faut rentrer dans la cellule du solitaire de Pagani pour admirer le plus beau des spectacles : la sublime résignation d’une âme crucifiée.