CHAPITRE XI
LES PENSÉES D'UN PROSCRIT 1782-1783
Admirable soumission du saint. — Cruelles angoisses. — Défection du père Majone. — Le père Cimino. — Perte des privilèges. — Ruine des missions. — In spem contra spem. — Rapports du saint avec François de Paule. — Dernières conférences. — Le vieillard et l’enfant. — Supplique au pape. — Recouvrement des pouvoirs pour les missions. — Heureuse conclusion du procès. — Chapitre de Nocera. — Villani coadjuteur.
Quand on apprit au saint fondateur que le pape l'avait définitivement retranché de la congrégation, et privé, lui et ses compagnons, de tous les privilèges accordés à l'institut du Très Saint- Rédempteur, il ne se plaignit pas, il ne récrimina pas, il prononça simplement cette parole d'héroïque soumission : « Depuis six mois je fais cette prière : Seigneur, ce que vous voulez, je le veux aussi. » Et il accepta, l'àme brisée mais résignée, de vivre en proscrit jusqu'à la mort, puisque telle était la volonté de Dieu.
Même cet acte d'obéissance absolue aux décisions pontificales ne satisfit pas sa conscience délicate. Puisque la congrégation du Très Saint-Rédempteur subsistait canoniquement dans les États de l'Église sous l'autorité de François de Paule, il se demanda s'il n'était pas de son devoir d'aller résider dans les États, à Bénévent, par exemple , ou dans telle maison que le président lui assignerait. « Quand il nous manifesta ce dessein, dit Tannoia, nous nous regardâmes les uns les autres , aussi prêts à rire qu’à pleurer devant ce magnanime vieillard qui, pouvant à peine se tenir debout, parlait d'entreprendre un long voyage pour témoigner de sa soumission au pape. » Villani et ses compagnons eurent beau lui représenter qu'il n’arriverait pas vivant à Saint-Ange de la Coupole, et que d'ailleurs la congrégation n'avait pas cessé d'exister dans le royaume puisqu'on y observait la règle de Be-
LE SOLITAIRE DE NOCERA
noit XIV. Le pape, trompé par de faux rapports, avait mis hors de la congrégation ceux qui avaient abandonné la règle de l'institut pour adopter une manière de vivre absolument opposée : pourquoi seraient-ils exclus de la congrégation, eux qui n’avaient jamais abandonné la règle approuvée par l'Église? « Quoi qu'il en soit devant Dieu, répondit Alphonse, il est certain que le pape ne reconnaît pas nos maisons comme faisant partie de l'institut. » Il ne céda que devant un motif d’ordre supérieur. « Si Monseigneur de Liguori, lui dit-on, personnage connu et vénéré de tous, quitte le royaume, son départ augmentera certainement les dissentiments entre le roi et le pape, et occasionnera de nouveaux embarras au souverain pontife. » Cette considération, très fondée, ébranla sa résolution sans calmer sa conscience. Il écrivit à François de Paule comme à son supérieur, et lui offrit de se transporter dans n’importe quelle maison des États, s’il croyait que ce fût pour lui un devoir de le faire. Le président, qui d’ailleurs ne tenait nullement à l'avoir auprès de lui, mesura les conséquences d’un pareil exode. Il s’empressa de lui répondre qu'il restât tranquille à Pagani, et l’assura qu’il ne cessait nullement, tout en demeurant dans le royaume, d’appartenir à la congrégation. Comment accordait-il cette décision avec les principes exposés dans ses anciennes suppliques? Il est difficile mais, heureusement, superflu de se l’expliquer.
Le père Laurent Nigro, témoin au procès de béatification, raconte aussi qu’Alphonse eut plusieurs fois la pensée d’aller mourir dans les États du pape, pensée qu’il manifesta un jour devant tous les pères rassemblés : « Qu’on me dise ce que je dois faire, s'écria-t-il. Dois-je me rendre dans l’État pontifical? Si c’est la volonté de Dieu, tout perclus que je suis, je pars à l’instant même. Je mourrai content dans un coin, partout où Dieu voudra1. » La réponse du président, jointe à la certitude que, si le pape, sur un faux supposé, les avait séparés de la congrégation, Dieu ne pouvait pas les condamner pour une faute qu’ils n’avaient pas commise, rendit à son âme un certain repos, bien que la tristesse de cette séparation extérieure ne cessât de l’opprimer. Réduit à une extrême faiblesse par suite d’une longue hémorragie, on l’entendait s’écrier dans son délire : « Comment ! nous ne sommes plus de la congrégation? Est-ce que nous ne suivons pas la règle de Benoit XIV? Si nous observons la règle, pourquoi serions-nous exclus de la con-