‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 159 sur 222 · Procès ordin. de Nocera, fol · texte numérisé non relu

Procès ordin. de Nocera, fol

LES PENSÉES D’UN PROSCRIT

grégation? Nous avons fait les vœux, ajoutait-il, nous suivons la règle : je ne vois aucune raison de nous proscrire. Enfin, Dieu le veut ainsi, patience! » Ses compagnons observèrent, non sans admiration, que jamais, même dans ces moments de délire fiévreux, il ne sortit de sa bouche une parole de blâme ou d’amertume contre le pape ou contre aucun de ceux qui l’avaient calomnié.

Pendant sa convalescence, plusieurs de ses compagnons, revenant de mission, vinrent lui demander sa bénédiction. « Déjà le bruit court, lui dirent-ils, que les napolitains n’appartiennent plus à la congrégation du Très Saint-Rédempteur. — Je ne comprends pas, répondit-il, qu’on puisse parler ainsi, puisque la règle de Benoit XIV a toujours été observée et continue d’être observée parmi nous. — 11 n’y a pas de doute à cela, dit Alexandre de Meo, et quoi qu’on fasse, on vous reconnaîtra toujours comme fondateur de l’institut. — Il ne s'agit pas de fondateur, reprit-il vivement, je ne veux rien être en ce monde ; ce que je veux qu’on sache, c’est que nous observons la règle donnée par le pape, et que jamais nous ne nous en sommes écartés. Après tout, ajoutat-il, cela importe peu : ce qui importe, ce que le monde doit savoir, c’est que nous sommes parfaitement soumis au pape. Béni soit Dieu qui a permis tout ce qui nous arrive !»

Le décret de Pie VI porta un terrible coup aux maisons napolitaines. Quelques-uns des compagnons d’Alphonse se demandaient si, après un blâme tombé de si haut, ils ne devaient pas rejoindre leurs frères de l'État pontifical. Ils allaient exposer leurs perplexités au saint vieillard, qui leur répondait de suivre leur conscience. Et il pleurait en voyant s’éloigner de lui des enfants qu’il aimait de tout son cœur. D’autres, n’ayant pas la force de supporter un déshonneur immérité, demandèrent la dispense de leurs vœux et rentrèrent dans leurs familles, ce qui le plongea dans des tristesses plus grandes encore. Parmi ces derniers, il faut citer les deux principaux auteurs de la catastrophe, les pères Hajoneet Cimino.

Bien que victime de leur désobéissance, Alphonse n’avait pas cessé de leur témoigner beaucoup d’affection, parce que, disait-il, en cédant aux exigences du grand-aumônier, ils n’avaient pas prévu les funestes conséquences de leur faiblesse ; mais leurs confrères, moins indulgents, ne savaient pas dissimuler leur répulsion pour ces deux hommes qu’ils appelaient simplement des traîtres. L’assemblée de Pagani, les considérant comme indignes, leur avait enlevé la charge de consulteur. Dans les États pon-

LE SOLITAIRE DE NOCERA

tificaux, où ils s’étaient alors réfugiés, on avait demandé au pape et obtenu contre eux une sentence d’expulsion. Ils s’étaient en dernier lieu retirés dans une maison du royaume, mais après la confirmation du décret de séparation, Majone n’eut plus le courage d’affronter les regards de ses confrères : il quitta la maison où il se trouvait et rentra dans le monde. Alphonse voulait le sauver à tout prix à cause de ses anciens services. Il lui écrivit plusieurs lettres de rappel, mais comme le coupable ne lui répondait pas, il lui signifia que si dans quinze jours il n’avait pas rejoint son poste, il devait se considérer comme expulsé. Ainsi finit l’histoire d’un religieux trop confiant en lui-même qui, dans ses rapports avec la cour, crut devoir sacrifier les ordres formels de son supérieur aux combinaisons de la diplomatie. Peu soucieux de sa dignité, il entra au service d’un baron, qui en fit son intendant. Il mourut d’une mort prématurée, pleurant sa faute et son malheur, ce qui nous permet d’espérer, dit Tannoia, que Dieu lui aura fait miséricorde.

Son compagnon, Cimino, quitta aussi la congrégation. Dispensé de ses vœux, il vécut dans la retraite jusqu’au jour où il fut appelé aux honneurs de l’épiscopat. Mais avant comme après avoir reçu la mitre, il se montra toujours l’enfant dévoué du saint fondateur et l’ami de tous ses anciens confrères. Il désirait si vivement de se retrouver au milieu d’eux, qu’il venait chaque année passer quelques semaines à Pagani. Il vécut assez longtemps pour voir béatifier celui qu’il avait toujours aimé et vénéré. 11 en ressentit une telle joie qu’il consacra une partie de sa fortune à élever l’autel sous lequel reposent les restes mortels du saint docteur. C’est au pied de cet autel que Cimino, avant d’aller le rejoindre au ciel, lui demandait pardon d’avoir contribué à son cruel martyre.

Ce qui désolait Alphonse plus que ces départs, plus même que la disgrâce du pape, c’était, nous l’avons dit, la perte des pouvoirs extraordinaires obtenus du Saint-Siège en faveur des missions, et sans lesquels on peut ébranler certains grands pécheurs mais non les tirer de leurs péchés. Plusieurs prétendaient que les pouvoirs subsistaient malgré le décret de Pie VI, toujours par la raison que le pape avait eu l’intention de châtier les déserteurs de l'institut, ceux qui avaient abandonné la règle de Benoît XIV, mais non ceux qui suivaient cette règle et professaient pour le Saint-Siège le plus profond respect. C’était l’avis du vicaire général de Naples et d’autres prêtres respectables. Mais Alphonse n’admettait pas ces interprétations « peu compatibles, disait-il, avec la vraie obéissance, qui doit être aveugle. Nous ne sommes pas juges, ajoutait-il, nous n’a-

LES PENSÉES D’UN PROSCRIT

vons qu’à courber la tête ». Pour sortir d’incertitude, l’évêque de Lettere demanda au pape de résoudre ce doute, et il lui fut répondu « que ceux-là seuls jouissaient des induits et privilèges accordés à la congrégation du Très Saint-Rédempteur qui faisaient partie de cette congrégation, et non pas ceux qui en étaient exclus pour avoir adopté un système essentiellement opposé à la règle de Benoit XIV. » Cette réponse générale ne tranchait pas la question de droit, mais en fait, il était évident que le pape, maître de ses grâces, les refusait à ceux qui avaient accepté le règlement. Cette décision fut un nouveau coup de foudre pour Alphonse. 11 n’en adora pas moins la divine Providence qui multipliait ses douleurs.

Cependant il ne perdit pas courage. « De même qu’après une grande déroute, dit Tannoia, un vieux capitaine rassemble ce qui reste de ses troupes pour faire face à l’ennemi avec les armes qu’il possède encore, Alphonse voulut que ses bataillons décimés courussent comme auparavant au secours des âmes, munis de leurs dernières armes, c’est-à-dire des pouvoirs qu’ils tenaient des évêques. » Mais ce fut pour lui et pour les siens une nouvelle cause d’humiliations. Le bruit s’étant répandu que le pape avait condamné les maisons napolitaines, on considéra bientôt les missionnaires comme des hommes dangereux et hostiles à l’Église. Certains évêques les traitèrent de schismatiques, qu’il fallait fuir avec horreur. Aux administrateurs d'une commune qui lui demandaient des missionnaires du Très Saint-Rédempteur, l’évêque de Capaccio répondit par cette distinction : « Volontiers, mais à condition que vous prendrez des sujets de l’État pontifical, de vrais fils de la sainte Église, reconnus comme tels par le pape, de vrais enfants de l’institut du Très Saint-Rédempteur. Les Cioranistes du royaume, ayant fait opposition au chef de l’Église, ont été à bon droit dépouillés de tous les privilèges que le Saint-Siège leur avait concédés. Plaise au Seigneur de les éclairer et de les retirer de l’horrible état où se trouvent tous ceux qui refusent obéissance à celui qui tient du Christ le pouvoir de paître les pasteurs et les brebis ! » Était-ce assez d’humiliations pour le saint de Dieu, travesti en schismatique, devenu, comme le Christ lui-même, f opprobre des hommes et le rebut du peuple ? Pouvait-on mieux enfoncer le glaive dans ce cœur brûlant de zèle, que d’empêcher scs missionnaires de travailler au salut des pécheurs?

Non seulement les fils d’Alphonse étaient jugés indignes de prêcher au peuple les saintes missions, mais on empêchait les ordinands de se retirer dans les maisons du royaume pour se préparer aux

LE SOLITAIRE DE NOCERA

ordinations. On allait plus loin encore. Pour enlever au saint vieillard toute espérance, les bons et les méchants, ceux-ci par respect pour le pape, ceux-là par envie et jalousie, travaillaient de concert à détourner de la congrégation les jeunes gens qui s’y croyaient appelés. « Jamais, disait un prélat dans une assemblée d’ecclésiastiques, jamais je ne conseillerai à un jeune homme d’entrer dans une de ces maisons pour se faire religieux. Je ne sais même pas comment ceux qui s’y trouvent peuvent y rester en sûreté de conscience, après que Rome les a condamnés et dépouillés de leurs privilèges. » C’était à bref délai la ruine du noviciat, ruine d’autant plus grave que les napolitains avaient perdu l’année précédente leurs étudiants et leurs novices. Les étudiants avaient émigré, nous l’avons vu, dans le duché de Bénévent, et les novices, résidant à Scifelli au moment du décret, y étaient naturellement restés. Les maisons napolitaines de vaient nécessairement périr si Dieu, qui voulait les éprouver mais non les perdre, n’avait pris soin de repeupler malgré tous les obstacles le noviciat et le studendat.

Comment le saint vieillard ne perdit-il pas confiance en voyant sa petite barque faire eau de toutes parts et s’enfoncer sous les flots? 11 espérait en Dieu contre toute espérance. Il lisait alors la Vie de saint Joseph Calasanz, le fondateur des Écoles-Pies, qui fut comme lui persécuté, chassé de son ordre, et dont l’institut même fut supprimé puis rétabli par le Saint-Siège. Dieu relevait son courage en lui faisant comprendre qu’il en serait de môme pour la congrégation : aussi ne cessait-il de fortifier par sa foi dans l’avenir les âmes abattues de ses confrères. Au plus fort de la tempête, quand tout leur paraissait perdu, il leur dit un jour : « Vous vous livrez au découragement, et moi je vous assure que Dieu a voulu la congrégation dans le royaume, et saura l’y maintenir. En la fondant, j’ai eu principalement en vue les pauvres âmes abandonnées de nos montagnes, et c’est Dieu qui m’a donné la vocation de les secourir. Dieu nous sauvera, pourvu toutefois que nous lui restions fidèles. » Et comme le décret pontifical paraissait s’opposer à l’accomplissement de cette prédiction : « Ne perdez donc pas confiance, ajouta-t-il ; la réunion se fera, et nous retrouverons les bonnes grâces du pape. Après quatre jours passés dans le tombeau, Lazare ressuscita, et il était plein de vie. Comportons-nous bien à l’égard de Dieu, et Dieu ne nous oubliera pas. En attendant qu’il nous relève, prions, et adorons sa sainte volonté. »

Pendant que les maisons du royaume dépérissaient ainsi de jour en jour, celles des États, placées sous l’autorité de François de Paule,

LES PENSÉES D’UN PROSCRIT

entraient dans une ère d’apparente prospérité. En octobre 1781, deux mois après la séparation, le président renouait ses relations avec le saint fondateur. Il lui racontait qu’il jouissait des faveurs du pape, et que les évêques lui demandaient missions sur missions; il lui faisait part de ses espérances et de ses projets de fondations. Tout autre eût ressenti une certaine amertume en entendant un adversaire se féliciter de ses triomphes, mais Alphonse avait l’âme trop détachée pour penser à autre chose qu’à la gloire de Dieu. Le président lui apparaissait comme le représentant du pape, et il applaudissait au progrès de ses œuvres parce qu’il y voyait l’extension du règne de Jésus-Christ. « J’apprends avec un vif plaisir, lui répondit-il, que le pape vous prodigue ses faveurs. Tâchez d’en profiter pour propager la gloire de Dieu partout où vous le pourrez. J’ai entendu parler des missions de la Sabine. Là et dans toutes les régions où vous serez appelé, mettez les missions sur un bon pied. Tous les succès dont vous me parlez sont pour moi une grande consolation, parce que plus vous vous étendrez, plus aussi, je l’espère, Dieu sera glorifié. Instruisezmoi toujours de ce qui vous arrivera d'heureux, afin que je puisse en remercier Dieu, ce que je ne manquerai pas de faire. Priez pour moi et pour nos confrères, afin que tous nous nous employions à servir Jésus-Christ. Priez surtout pour moi, qui attends la mort de jour en jour. Je demande à Dieu d’augmenter en vous son amour et de multiplier vos maisons et vos compagnons. A Naples et en Sicile, nous avons reçu plusieurs novices : Dieu veuille que ce soit pour sa gloire! Je demande à Jésus qu’il veuille bien vous bénir tous, ainsi que vos missions1. »

Depuis la séparation, Alphonse regardait le président comme son supérieur. Au lieu de lui donner sa bénédiction, il priait Dieu, en terminant ses lettres, de le bénir ainsi que ses sujets. De même il signait : « Votre très affectionné et très obligé, frère Alphonse- Marie, du Très Saint-Rédempteur. » U ne se permettait jamais la moindre critique ni le moindre reproche, même à l’égard des actes ou des entreprises les moins conformes à son jugement. Emporté par son ardeur inconsidérée, François de Paule, après trois mois de présidence, avait déjà fondé deux nouvelles maisons, l'une à Spello, près de Foligno, l’autre à Gubbio, près de Spolète, et il s'occupait d’en établir une troisième à Rome. Certes Alphonse n’allait pas si vite en besogne, mais, le président lui ayant appris tout le bien

Page 1