‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 160 sur 222 · Lettre du 25 octobre · texte numérisé non relu

Lettre du 25 octobre

LE SOLITAIRE DE NOCERA

qu’il espérait de ces fondations, il ne pensa qu’à le féliciter et à se réjouir avec lui.

« Votre chère lettre du 22 novembre, lui répondit-il, m’a grandement consolé. Ces nouvelles maisons de Spello et de Gubbio vous ouvrent un large champ pour les missions dans un temps où partout règne la corruption. » Uniquement préoccupé de la gloire de Dieu, il rappelle au président ses idées fondamentales sur la conversion des âmes : « Pour réussir, il faudra prêcher, dit-il, les grandes vérités, la mort, le jugement, l’enfer, le paradis. Surtout recommandez à tous le grand moyen de la prière, dont j’ai fait l’objet d’un de mes ouvrages. Dieu veut accorder ses grâces, mais il veut qu’on les demande. Recommandez surtout la dévotion à la Madone, recommandez-la à tous ceux qui veulent se sauver. Ayez soin que chaque samedi ait lieu le sermon sur la sainte Vierge ; qu’on ne l’oublie jamais dans les missions, et qu’on fasse bien voir au peuple combien il est utile d’invoquer Marie en récitant l 'Ave Maria dans les tentations. Ce ne sont pas là des dévotions de bonne femme, comme on veut bien le dire, mais de grands moyens de salut. » En rappelant ces vérités au président, le saint ne pensait nullement à lui faire la leçon, mais il n’écoutait que son zèle pour le salut des âmes. Avait-il peur que les sujets de carême ne prévalussent à la longue sur les sujets de mission, et qu’ainsi l'on ne tarit la source des conversions? Ce fut toujours sa grande crainte, et sans doute elle ne fut pas étrangère aux conseils donnés à François de Paule.

Le président lui avait dit aussi que le nombre de ses novices s’accroissait en même temps que le nombre de ses maisons ; mais il avait caché le moyen dont il s’était servi pour favoriser le recrutement. La règle de Benoit XIV, dont il paraissait faire un si grand cas, exigeait que tous les novices destinés au sacerdoce eussent un titre patrimonial, ce qui excluait tous les candidats dépourvus de moyens d’existence. Jamais on n’avait enfreint cette règle dans la congrégation. Afin de pouvoir peupler ses nouvelles maisons, François de Paule demanda au pape de permettre l’ordination de ses sujets titulo paupertalis f sans exiger aucun patrimoine, ce qui lui fut accordé. De là le grand nombre de ses novices; beaucoup de jeunes gens, exclus de partout faute de patrimoine, se présentèrent au noviciat de Scifelli; mais le pauvre président eut bien vite l’occasion de répéter le mot de l’Écriture : Vous avez accru mon peuple , mais non ma joie . Comme il n’avait indiqué que le nombre et non la qualité de ses recrues,

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Alphonse s’empressa de le féliciter : « Vous avez reçu quinze novices, lui dit-il, ce dont je me réjouis beaucoup, car vous avez besoin d’un grand nombre de sujets pour vos nouvelles maisons. »

Cette sublime abnégation toucha sans doute François de Paule, car il proteste de tout son respect pour le saint vieillard. « Nous vous considérons, dit-il, comme le premier auteur de tout le bien qui se fait dans la congrégation, et toujours Y Ave Maria récité chaque soir à l’intention du recteur ‘majeur vous sera appliqué. » — « Je vous remercie, répondit Alphonse : récitez cet Ave Maria pour m’obtenir la grâce d’une bonne mort. Je remercie aussi Notre-Seigneur d’avoir bien voulu se servir de moi pour commencer tout le bien qu’il voulait faire par vous et vos compagnons. Le Seigneur, je l’espère, se servira de vos maisons pour augmenter sa gloire, et je ne cesserai de le prier à cet effet. » En envoyant cette lettre, Villani ajoutait : « Nous nous réjouissons tous des bénédictions que Dieu vous accorde, mais notre père surtout est au comble de la joie. Il en bénit Dieu et nous en parle sans cesse. La lettre que je vous envoie est tout entière dictée par lui. » Le frère Romito écrivait à son tour : « Deux fois déjà notre père m’a chargé de vous dire qu’il vous embrasse tendrement. Il se recommande à vos prières et à celles de vos compagnons. Il se sent plus mal qu’à l’ordinaire, et vous prie de ne pas oublier les liens de confraternité qui l’unissent à vous tous. Je transcris ses paroles comme il me les a dictées* »

Il semble qu’en lisant ces admirables sentiments d’humilité et de tendresse , François de Paule dut regretter amèrement sa conduite à l’égard du saint fondateur et de ses anciens confrères. On dirait en effet que son cœur saigne et qu’il voudrait par ses avances faire oublier le pass.é. Après avoir annoncé que dans ses maisons on réciterait chaque soir Y Ave Maria aux intentions d’Alphonse, il lui promit dans une autre lettre que toutes les messes prescrites par les constitutions au décès du recteur majeur lui seraient également appliquées, quand Dieu l’appellerait à lui. On ne pouvait pas faire un plus grand plaisir à l’homme de Dieu. Il reçut cette missive le 21 juin 1782, et il en fut si touché que, le même jour, malgré son grand abattement, il dicta cette touchante réponse : « Vous voulez bien, vous et vos compagnons, vous souvenir de moi : je vous en remercie. De mon côté, je ne vous oublie pas. Dès maintenant mille remercîments à vous tous, qui voulez bien me promettre d’offrir le saint sacrifice, au jour de ma mort, pour le repos de mon âme. Ne

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laissez pas, je vous prie, de m’écrire quelques mots quand vous en avez le loisir. Vos lettres sont pour moi une consolation. Je me réjouis d’apprendre que votre noviciat compte vingt et un jeunes gens. Je bénis Dieu sans cesse de ce qu’il fait prospérer vos maisons, et me tient dans l’humiliation. C’est signe qu'il daigne me pardonner mes péchés. Je demande au bon Jésus de vous remplir de son amour : demandez la même grâce pour moi à Jésus et à Marie. Priez surtout Notre-Seigneur de me donner au moment de la mort une grande confiance dans sa passion. En vous suppliant de nouveau de me recommander à Jésus et à Marie, je vous embrasse de tout cœur. »

Ainsi Alphonse grandissait tous les jours en sainteté. Il en était arrivé à trouver sa joie dans l’humiliation et à faire des vœux pour la glorification de celui qui l’avait anéanti, ou plutôt à s'identifier avec Notre-Seigneur au point de ne plus juger les événements, même les plus contrariants, que par leur rapport avec le bon plaisir de Dieu. « Un jour, dit l’étudiant Corrado, le père Villani lui parlait de la volonté de Dieu : « Oh oui ! s'écria-t-il en levant les bras en forme de croix, je veux faire la volonté de Dieu, toujours, toujours! » et il y avait dans sa voix une telle expression d'amour que nous étions tous émus. Dans une certaine circonstance, le frère Romito lui dit, pour calmer ses inquiétudes, que les terreurs de conscience pouvaient arriver à troubler l’esprit : « Eh bien, lui dit-il, si Dieu veut que je meure fou, que je meure aux Incurables, il faudra adorer sa sainte volonté ! »> A l’occasion des terribles épreuves envoyées à la congrégation, il répétait souvent : « Si je savais que nos maisons ne dussent pas être les instruments de la gloire de Dieu, je lui demanderais de les détruire. » Lui racontait-on quelque accident fâcheux, il y voyait aussitôt la main de Dieu qui dispose tout pour sa plus grande gloire.

Aimer Dieu et le faire aimer, telle était l’unique aspiration de son âme. Jusque-là il avait pu de temps en temps adresser une exhortation pieuse aux fidèles, aux religieux, ou à ses confrères; mais à cette époque sa faiblesse l'obligea de renoncer à tout exercice public. En 1781 , il fit au monastère de la Pureté une conférence qui fut la dernière. Il parla du détachement des choses de ce monde, de l’amour que les épouses de Jésus-Christ doivent au divin Maître, de la confiance filiale en Marie, avec tant de force et d’onction que l’auditoire ne s’aperçut pas que l’entretien avait duré deux longues heures. Pour le remercier, les religieuses lui présentèrent au départ un magnifique bouquet de fleurs,

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et comme il refusait de l’accepter, elles lui firent remarquer que ce bouquet, placé par lui sur l'autel de la Madone, ferait pourtant bien plaisir à Celle dont il venait de parler avec tant d’amour. A ces mots, il sourit et prit les charmantes fleurs pour les offrir à sa bonne Mère. Quelque temps après, il fit aussi sa dernière instruction aux pères de Pagani, et leur parla de la prière, thème qu'il avait souvent développé devant eux, mais il montra cette fois la nécessité et l’efficacité du recours à Dieu avec une foi si vive et une telle abondance de sentiments célestes, que les pères, suspendus à ses lèvres, en restèrent profondément impressionnés.

Dès lors, n'ayant plus assez de force pour parler de Dieu aux âmes, il ne cessait de parler des âmes à Dieu. Il s'apitoyait sur le sort des pauvres pécheurs, et priait continuellement pour leur salut. Il les recommandait à tous ceux qui l'approchaient, comme un homme obsédé par une pensée qu’il ne peut chasser de son esprit. « Un jour, dit l'étudiant Corrado, il était à table et prenait en silence son pauvre repas. Tout à coup il se mit à pleurer : « Le monde, s'écria-t-il, est plein d'hérétiques, de schismatiques, de Turcs, d’infidèles. Dieu m'a donné ce matin une grande consolation : il m’a fait comprendre le bonheur d'être né dans le sein de la vraie Église. Ah! Seigneur Jésus, comment vous remercier d’une telle grâce? Pauvre pécheur, je ne l'ai nullement méritée, et vous me l'avez accordée par pure miséricorde. J’espère vous en remercier pendant toute l'éternité. Prions, ajouta-t-il les yeux baignés de larmes, prions pour les pauvres infortunés privés de la foi, et demandons au Seigneur de les éclairer. »'

Le récit suivant, écrit en 1781 par une noble dame de Torredell'Annunziata, montre jusqu’à quel point le salut des pécheurs occupait l’âme.du saint vieillard : « J'avais chez moi, dit-elle, une nièce qui brûla du désir de recevoir Notre-Seigneur dès qu’elle connut sa présence au saint autel. A trois ans, elle importunait tantôt un prêtre, tantôt un autre, les suppliant de lui donner Jésus. Un jour le prêtre qui célébrait dans notre oratoire, la voyant pleurer parce qu’il lui avait refusé la sainte communion, lui dit pour la consoler : « Venez dans ma chambre, et je vous la donnerai. » Mais elle lui répondit que le Jésus de l’autel n'était nullement dans sa chambre. Elle parlait de la communion avec des sentiments si célestes qu'un jour, elle avait alors quatre ans, le prêtre, vaincu par ses larmes, l'admit à la sainte table, ce qui la remplit d'une joie ineffable. Quelque temps après, je lui dis qu’il y avait à Pagani un homme de Dieu, nommé Mr de Liguori, lequel

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pourrait lui dire si Jésus voulait encore descendre dans son cœur. Dès lors elle désira vivement se rendre à Saint-Michel. Je Y y conduisis, et la fis entrer dans le parloir où se trouvait alors le saint vieillard, assis sur un fauteuil. Il appela doucement Fenfant, qui s'approcha de lui et lui baisa la main. Je n'osais entrer, et cependant je désirais beaucoup le voir. Un des religieux m’introduisit, et Monseigneur me fit asseoir près de lui. L’enfant était à ses genoux. « Monseigneur, lui dis-je, cette petite m’inquiète beaucoup. Elle a un si grand désir de recevoir la sainte communion qu’elle la demande à tous les prêtres, et enfin il s’en est trouvé un qui la lui a donnée. — Oh! qu’il vaut mieux, me répondit-il, la donner à cet ange qu’à tant de chrétiens dont le cœur est plein d’iniquités ! »

« Alors il se mit à interroger l’enfant sur les vérités de la foi, et, la trouvant très instruite, il lui fit de longues recommandations. Il lui dit en particulier de prier Dieu pour les pauvres pécheurs, surtout pendant le saint sacrifice après la consécration. En ce moment elle devait conjurer le Père étemel, pour l’amour de Jésus- Christ, de pardonner aux pauvres pécheurs. « Priez-le, lui dit-il, de se faire connaître à eux, parce que, ô mon Dieu, s’ils vous connaissaient, ils vous aimeraient. Dites au bon Jésus : Vous nous avez assuré que si nous priions votre Père en votre nom, nous serions exaucés : eh bien! je vous prie de vous faire connaître aux pauvres pécheurs, afin qu’ils puissent vous aimer. » 11 lui parla longtemps encore, et lui laissa cet avis salutaire : « 0 mon enfant, ne vous attachez à personne, excepté au bien-aimé Jésus. Voyez l'honneur qu’il vous a fait en venant dans votre àme. Si le pape venait à visiter votre maison, vous ne sortiriez pas, vous resteriez auprès de lui : mettez votre bonheur à rester auprès de Jésus. »

« La petite fille avait alors cinq ans. Il lui demanda de faire tous les jours une prière pour lui obtenir la grâce d’une sainte mort, car, dit-il, Dieu peut m’appeler à chaque instant. Il sourit alors doucement à lenfant, et nous congédia après nous avoir donné sa bénédiction. »

Comment jeter les yeux sans une profonde émotion sur cette enfant de cinq ans et sur ce saint vieillard ! L’enfant demande au vieillard si elle peut recevoir son Dieu, et le vieillard, rencontrant sur cette terre une àme angélique, pense aussitôt à en faire une médiatrice auprès de Dieu en faveur de ses clients privilégiés, les pauvres pécheurs. Avec quelle touchante sollicitude il lui dit de prier pour ces infortunés, et lui indique quand elle doit prier, et même comment elle doit s’exprimer pour toucher le cœur du Sei-

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gneur Jésus ! Toute sa vie fut une manifestation de son zèle pour le salut des âmes, mais peut-être ce zèle éclate- t-il plus admirablement encore dans cette rencontre.

Alphonse recommandait à Dieu les pauvres pécheurs d’autant plus instamment que les missions, par suite du fatal décret, étaient pour ainsi dire interrompues. Les diocèses souffraient de la perte de ces généreux missionnaires qui depuis quarante ans parcouraient le royaume en quête des âmes abandonnées. Aussi presque tous les évêques, mieux informés des faits qui avaient eu lieu et témoins de l’admirable soumission des disgraciés , ne tardèrent pas à recourir au saint-père pour lui exposer l’innocence d’Alphonse et le besoin absolu qu’ils avaient des religieux du Très Saint- Rédempteur. Des nombreuses lettres relatées par Tannoia, nous ne citerons que celle de Amato, évêque de Lacedogna :

« Très Saint Père, disait-il, dans l’affaire du règlement deux individus seulement ont été coupables, et tous les autres sont innocents, surtout M** de Liguori, qui toujours a si bien mérité du Saint-Siège par ses paroles, ses écrits, et ses travaux. Le pauvre vieillard, âgé de quatre-vingt-cinq ans, ne pouvant plus agir par lui-même, a été trompé par des mandataires infidèles. Si quelqu’un doit souffrir dans le royaume, ce sont les coupables et non la congrégation tout entière, non surtout de Liguori, qui ne survit que par miracle à tant d’afflictions. Par suite de ces douloureux événements , nos pauvres diocèses sont privés d’ouvriers évangéliques. Les autres missionnaires ne sortent guère de Naples, et encore prêchent-ils fort peu de missions. On peut dire que tout le reste du royaume dépend des pères du Très Saint-Rédempteur, qui, presque seuls, évangélisent pendant huit mois de l’année tous nos diocèses. Ils vont, semant la parole de Dieu, dans la Terrede-Labour, dans les Calabres, dans les Abruzzes, dans la Basilicate, et dans les vastes campagnes de la Pouille. Il n’y a pas de diocèse qui ne profite de leurs travaux, et si nous voyons régner les bonnes mœurs et la crainte de Dieu dans nos populations, nous le devons aux travaux de ces vaillants ouvriers et au zèle infatigable de M** de Liguori. S’ils restaient plus longtemps privés des bonnes grâces du Saint-Siège, ce royaume en souffrirait un immense dommage, car il serait pour ainsi dire dénué de tout secours spirituel. » Pie VI ne put lire sans être attendri ces nombreuses et pressantes suppliques des premiers pasteurs ; mais ce qui dut particulièrement l’émouvoir, ce fut l’humble soumission du saint vieillard. Après deux ans passés dans de cruelles angoisses, Alphonse

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crut devoir faire une tentative auprès du saint-père pour regagner ses faveurs et pour récupérer les facultés enlevées aux missionnaires. Nous n’avons pas sa lettre au pape, mais ses explications au cardinal qui lui servit d’intermédiaire indiquent assez les sentiments qu’il dut exprimer. « Voilà deux ans, dit-il, que je vis dans la plus amère des afflictions pour avoir, contre ma volonté, déplu à Sa Sainteté. Afin de sauver les quatre maisons du royaume, j’ai dû demander au roi l’approbation de la règle, approbation qui m’avait toujours été refusée. Cette mesure, je l’ai crue nécessaire, et c’était aussi la persuasion des avocats qui défendaient notre cause. Jamais je n’ai pensé par cette démarche offenser le Saint-Siège, dont j’ai toujours défendu les privilèges. Au contraire, en agissant ainsi je croyais entrer dans les intentions pontificales, telles que me les avait manifestées Benoît XIV lui-mème. Avant de mourir, et pour quitter ce monde sans aucune inquiétude, je voudrais, par l’entremise de Votre Éminence, demander pardon au souverain pontife de l’erreur commise en cette circonstance, pardon pour moi et pardon pour mes frères, qui n’ont nullement participé à cette erreur.

« L’extrême bonté avec laquelle Votre Éminence a embrassé ma cause m’a grandement consolé. A Rome, je n’ai d’autre appui que Votre Éminence, car les cardinaux avec lesquels je correspondais sont tous morts. Le Seigneur, en qui je me suis toujours confié, a ménagé providentiellement votre présence dans la capitale pour mener à bonne fin cette affaire. Un prêtre de mes amis s’est offert charitablement à nous aider. C’est un homme très docte et très entendu, qui vous donnera toutes les informations nécessaires. Faites-moi cette charité auprès du saint-père, à qui je demande humblement pardon dans une lettre que Votre Éminence, après l’avoir lue, pourra envoyer ou retenir selon qu’elle le jugera opportun. »

Après cette démarche, soutenu par les archevêques et évêques du royaume, Alphonse demanda au pape la restitution des facultés et privilèges dont il déplorait la perte si préjudiciable aux missions. Sa supplique était ainsi conçue : « Alphonse de Liguori , prosterné aux pieds de Votre Sainteté, la supplie humblement de vouloir bien concéder à ses missionnaires toutes les grâces, facultés et privilèges accordés par le Saint-Siège à la vénérable congrégation du Très Saint-Rédempteur dans l’État pontifical. » Les lettres des évêques, leurs protestations unanimes en faveur du saint et de sa congrégation, avaient ouvert les yeux au pontife. Si, pour maintenir ses droits contre les régalistes napolitains, il ne rétablit pas

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Tinstitut dans son état primitif, du moins, il lui rendit les facultés demandées. Le 4 août 1783, le cardinal Zelada répondit au nom du pape : « Par une faveur spéciale, le Saint-Père accorde au suppliant et à ses missionnaires présents et futurs, aussi longtemps qu'ils travailleront à l’œuvre des missions, les indulgences et grâces spirituelles dont jouissent les religieux du Très Saint- Rédempteur dans l’État pontifical, tant pour les missions que pour les autres fonctions ecclésiastiques. »

Cette concession remplit de joie le cœur d’Alphonse, parce qu’il lui donnait le moyen de poursuivre avec plus de zèle que jamais le but de l’institut. Faut-il le dire? cette bonne nouvelle fut loin de réjouir le procureur Leggio. Dans l’espoir de restreindre l’induit pontifical au seul pouvoir de bénir les objets de piété, il soumit & la sacrée congrégation des doutes sur l’étendue de ces mots : grâces spirituelles ; mais on lui répondit qu’il fallait les prendre dans toute leur extension, sans explication ni interprétation.

A cette même époque, Dieu accorda au saint une autre consolation. Le procès qui depuis vingt ans lui avait coûté tant de soucis, fut enfin plaidé le ï février 1783. Mais, grâce aux dernières concessions du roi à la congrégation , Sarnclli et ses avocats se trouvaient privés de tous les arguments qui appuyaient leurs accusations. Le décret du 21 août 1779, en autorisant les supérieurs locaux, les noviciats et les studendats, avait donné au gouvernement de l’institut une existence légale, en sorte que les ennemis ne pouvaient plus lui reprocher d’avoir violé sur ce point le décret de 1752. Quant à la doctrine morale d’Alphonse, le ministre Sambuca l’avait louée hautement dans le décret sur la prédication de la croisade : on ne pouvait plus l’accuser de laxisme sans faire le procès au ministre, c’est-à-dire au souverain. De même l’argument tiré de la règle et des vœux ne conservait plus aucune force depuis que le roi avait accepté la substitution des serments aux vœux de religion. A quelque chose malheur est bon, et Dieu sait tirer le bien du mal. Sans la désobéissance de Majone, la congrégation n’aurait pas subi la disgrâce momentanée du pape, mais elle eût été détruite par le roi comme société religieuse essentiellement contraire aux lois. Le règlement enleva aux ennemis l’arme de destruction. Aussi Alphonse attendait-il sans crainte le dénoûment final : « Nous avions raison de trembler, disait-il aux siens, à cause des contraventions qui pesaient sur nous, mais aujourd’hui il est presque impossible que nous perdions notre cause parce que les décrets du roi ont anéanti tous ces délits sur lesquels nos enneçnis appuyaient leurs

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réclamations. Il me parait évident que la bonne Vierge veut enfin nous sauver de cette effroyable tempête. »

Et en effet, la Chambre royale opina dans ce sens. Quant à la vigne revendiquée par Sarnelli , les avocats prouvèrent que si la congrégation avait le droit d'exister en vertu du décret de 1752, elle avait aussi le droit d’acquérir dans les conditions stipulées à cette date par le roi catholique. En conséquence, vu la relation de la Chambre royale de tout point favorable à la congrégation , le roi Ferdinand débouta finalement Sarnelli de toutes ses prétentions sur la propriété que son frère avait cédée bénévolement et légalement à l’institut du Très Saint-Rédempteur.

Ainsi, le 4 avril, le pape expédiait le bref qui rendait les facultés spirituelles nécessaires aux missions, et le 10 du même mois, le roi terminait le fameux procès qui menaçait de ruiner toutes les maisons napolitaines, et par suite celles des États, où l’on ne trouverait, disait le saint, ni ressources ni sujets. Ce fut pour la congrégation une vraie renaissance. Le droit à l’existence, pour lequel Alphonse avait si longtemps combattu, était désormais assuré; les missions allaient refleurir dans tout le royaume; les évêques, qui avaient exclu les missionnaires de leurs diocèses, s’empressaient de leur en ouvrir les portes maintenant que le pape avait cessé de les traiter en réfractaires. Alphonse oubliait toutes les douleurs passées et ne pensait plus qu’à remercier Jésus et Marie de la grâce qu’ils lui avaient accordée, grâce à laquelle il ne pouvait humainement s’attendre, et qu’il appelait pour cette raison un grand miracle, miracolone.

Ces heureux événements le décidèrent à mettre à exécution un projet qu’il nourrissait depuis longtemps. Se sentant à bout de forces, il s’était souvent proposé de donner sa démission de recteur majeur, mais les terribles complications dans lesquelles se trouvait la congrégation l’en avaient toujours empêché. Maintenant qu’après tant d’ébranlements elle se voyait raffermie par la double faveur du pape et du roi, il crut pouvoir sans danger confier à un autre la charge qu’il exerçait depuis un demi-siècle. Avec l’autorisation du roi, il convoqua un chapitre général à l’effet de choisir un coadjuteuï» et de renouveler toutes les autorités locales. « Mon âge et mes infirmités, disait-il dans une circulaire aux maisons napolitaines, me rendent incapable de gouverner plus longtemps la congrégation. C’est pourquoi j’ai résolu de me faire donner un coadjuteur avec future succession et même avec pleins pouvoirs pendant le temps qui me reste à vivre. Le chapitre procédera en

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même temps à l'élection des assistants et du procureur général. Les recteurs locaux seront aussi renouvelés. »

Le chapitre s’ouvrit le 4 août 1783. La préoccupation principale des capitulaires fut de resserrer les liens de la discipline, plus ou moins relâchés par le malheur des temps et les lamentables vicissitudes auxquelles la congrégation avait été soumise. N’ayant pas la faculté d'édicter des statuts qui auraient remédié aux lacunes du règlement, ils indiquèrent au recteur majeur et à son coadjuteur certaines réformes essentielles qui devaient être imposées par une circulaire à toutes les maisons. « Le chapitre, dirent-ils, a résolu de remédier aux abus qui, pendant ces années de troubles, ont pu se glisser dans l’observance, et que les supérieurs se sont vus forcés de tolérer. Ne pouvant agir par lui-même, parce que son mandat est limité à la nomination des supérieurs, le chapitre confie au recteur majeur et à son coadjuteur le soin de composer une série d’ordonnances qui, sans être des statuts, auront force de loi jusqu’à la mort desdits supérieurs, afin de maintenir l’observance régulière et d’extirper des abus naissants qui avec le temps prendraient racine et deviendraient indestructibles. » A cet effet l’assemblée dressa une liste de ses desiderata relatifs aux missions et à la discipline intérieure- des maisons.

On procéda ensuite à la nomination des dignitaires. Par le choix qu’ils firent des hommes les plus capables et les plus réguliers de la congrégation, les capitulaires montrèrent encore combien ils avaient à cœur la parfaite restauration de la discipline. Les six consulteurs, nommés presque à l’unanimité, furent les dignes compagnons d’Alphonse, Mazzini, Villani, Tannoia, Alexandre de Meo, Corrado, Pavone, qui tous l’avaient secondé et consolé dans les tristes péripéties de la séparation. Quant au coadjuteur avec droit de succession, ce ne fut qu’après de longs scrutins que le choix des capitulaires se porta sur Villani. Sans doute on lui reprochait d’avoir peut-être manqué de vigueur comme vicaire général, et de prudence dans l’affaire du règlement. Mais enfin son éminente sainteté l’emporta sur toute autre considération; cependant, en le nommant de fait recteur majeur, le chapitre lui donna pour admoniteur le père Pavone, qui, par sa vigilante fermeté, saurait à l’occasion tempérer la condescendance du bon père Villani.

Les capitulaires terminèrent le 15 août leurs sessions graves et pacifiques. Quinze jours après, Alphonse envoyait aux maisons la circulaire sur les points d’observance signalés par eux à son attention. « Voulant, dit-il, seconder les justes intentions du chapitre,

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et certain de satisfaire aux pieux désirs de toutes les maisons, après avoir mûrement examiné toutes choses avec mon coadjuteur et mes consulteurs, nous voulons que les points suivants soient observés tant par les supérieurs que par les sujets, afin que la régularité fleurisse partout et que le bon ordre règne en toutes choses. » Venaient ensuite dix préceptes relatifs aux missions et à la discipline intérieure, lesquels n’étaient que la reproduction d’articles tirés de la règle de Benoît XIV et des constitutions, et destinés à suppléer aux lacunes du règlement. La circulaire se termine par cette déclaration qui ne laisse aucun doute sur l’intention de ses auteurs :

« Tels sont, bien-aimés frères, les points sur lesquels nous avons cru devoir attirer votre attention pour seconder les vues du chapitre et répondre à vos propres désirs. Donc, pour l’acquit de notre charge et par devoir de conscience, nous vous recommandons encore et nous vous faisons une obligation d’observer avec soin notre règlement intérieur d’abord, et ensuite toutes les coutumes anciennes, telles qu’on les a toujours pratiquées tant à la maison que dans les missions. De plus, nous défendons aux supérieurs de laisser s’introduire sous ce rapport n’importe quel abus ou relâchement. Enfin nous retirons et annulons toute dispense ou permission, générale ou particulière, qui aurait été accordée par moi ou par le vicaire général. Cette circulaire sera lue à table au commencement de chaque mois, afin d’en perpétuer la mémoire et d’ôter toute excuse aux transgresseurs *. »

Tel fut le dernier acte du gouvernement d’Alphonse. Il eut pour objet de rétablir l'observance régulière plus ou moins entamée par l’intrusion régaliste. On peut dire que depuis la fondation de la congrégation, le saint vécut et souffrit pour la règle. U en composa les articles, il la fit approuver par l’Église, il travailla trente ans durant à la faire approuver par le roi, il en fut le martyr à l’occasion du règlement, il en rétablit la parfaite observance par la circulaire que nous venons de mentionner, et finalement, s’il n’obtint pas pendant sa vie que le roi de Naples approuvât cette sainte règle, il l’obtint du haut du ciel par ses prières, et ramena ainsi, comme nous le verrons, l’union et la paix dans la congrégation.

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