Riflessioni, ch. iii
L’ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE
Le bâtiment antique qui servait de séminaire n'était qu'une étroite et malsaine prison. Avec leurs rares fenêtres et leurs plafonds surbaissés , les salles devenaient en été de véritables étuves où les élèves étouffaient. Plein de pitié pour ses jeunes gens et de confiance en la Providence, Alphonse entreprit une œuvre devant laquelle avaient reculé ses prédécesseurs. 11 transforma en séminaire provisoire une partie du palais épiscopal séparée de sa propre habitation, et abattit le vieil édifice pour le reconstruire sur un plan tout nouveau qu’il fit dresser par des architectes napolitains. Il y consacra des sommes considérables; mais, obligé quelques années après de suspendre les travaux faute de ressources, il quitta le diocèse sans avoir pu jouir d'une œuvre qui lui coûta tant de peines et de soucis.
La situation matérielle améliorée, d'autres réformes non moins urgentes s’imposaient. Le supérieur du séminaire, don Lucas Cacciapuoti, âgé de quatre-vingts ans, n’avait ni l'œil assez ouvert ni la main assez ferme pour diriger cette jeunesse difficile. Alphonse cependant n’eut pas le courage de le contrister en lui ôtant le poste honorable qu’il occupait depuis trente ans, et se contenta de lui donner pour coadjuteur le dominicain Thomas Caputo, religieux aussi renommé pour sa science que pour sa vertu. Il n'épargna rien pour lui adjoindre des surveillants zélés et des maîtres aussi doctes que consciencieux ; car il était convaincu que le bien et le mal dépendent avant tout du bon vouloir des directeurs. Sa sollicitude se montra jusque dans le choix du portier. « Cette charge, disait-il, ne peut être bien remplie que par un homme vigilant et craignant Dieu. Si la mort entre en nous par les fenêtres, c’est par la porte qu’elle pénètre au séminaire. » A la moindre infidélité le portier était impitoyablement congédié.
Tout étant ainsi réorganisé, l’évêque se montra très difficile pour l'admission. Il arrivait facilement à savoir si les candidats avaient mené jusque-là une conduite exemplaire, s’ils assistaient chaque matin à la messe, s’ils fréquentaient les sacrements, si du côté de la famille il n’y avait aucune tache de nature à flétrir la dignité ecclésiastique. Persuadé qu’une brebis galeuse peut infecter le troupeau entier, il écartait sans pitié tout jeune homme de mœurs suspectes. « Un de mes frères entraîné par un camarade, raconte à ce sujet un chanoine, s’enrôla dans le régiment du prince de Capoue, où il ne resta que trois jours parce que ses parents le rachetèrent et le rapatrièrent. Après ce coup de tête, le jeune homme, qui du reste était pieux, se décida à entrer au séminaire. Ignorant son escapade, l’évêque l’accepta; mais ensuite ayant appris qu’il
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avait été soldat, il obligea le supérieur à le renvoyer immédiatement. Il me fit alors appeler, et se plaignit amèrement de ce que je l’avais trompé en sollicitant l’admission de mon parent. « Don César, me dit-il, vous vivez près de moi. vous mangez à ma table, vous savez l’affection que je vous porte, et par votre silence vous me faites commettre une erreur semblable ! Voilà qu’à ma grande douleur j’ai dû chasser du séminaire ce pauvre jeune homme. » J’avais un oncle chanoine aussi, qui tomba malade en apprenant l’expulsion de son neveu. Par pitié pour lui, on mit tout en œuvre pour faire revenir l’évêque sur sa décision. Les chanoines lui représentaient l’état très grave de leur collègue : « Dites au cher malade qu’il ait bon courage, répondit-il, et que je prierai Notre-Seigneur de lui rendre la santé. Quant à son neveu, laissons au temps le soin de l’éprouver. Plus tard je verrai si je puis l’admettre. » De fait il prit secrètement de fréquentes informations sur la conduite du jeune homme, et après une longue probation, il me dit, un jour que j’avais récité l’office avec lui : « Don César, priez le supérieur du séminaire de faire rentrer votre jeune frère. » Je le remerciai, et tous deux, mon oncle et moi, nous admirâmes la sagesse de sa conduite. » On voit par ce trait qu’Alphonse ne pensait pas, comme certains moralistes de nos jours, que la caserne trempe les caractères et fortifie les vocations. Pauvre saint évêque! quels gémissements il eût poussés et que de larmes il eût versées si l’on était venu lui arracher les enfants du sanctuaire pour les mettre en contact avec tous les vices et toutes les corruptions !
La pauvreté n’était certes pas un cas d’exclusion. Bien que disposant de faibles ressources, Alphonse ouvrait généreusement les portes du séminaire aux jeunes gens de talent et de vertu, dont les parents ne pouvaient payer la pension. Parfois les chanoines administrateurs réclamaient contre des charités qu’ils appelaient indiscrètes, mais il répondait que « les séminaires ont été fondés pour venir au secours des églises, et que l’intention des bienfaiteurs, en dotant ces établissements, avait été de fournir aux sujets privés de fortune mais pieux et intelligents, les moyens de se rendre utiles à leur pays. » De plus, il allégeait, autant que possible, les charges des parents. Bien que le prix de la pension ne parût pas trop élevé, certaines exigences lui semblaient peu équitables. U n’admit point, par exemple, qu’un élève absent pour cause d’infirmité ou pour n’importe quel autre motif dût payer le semestre entier, mais il exigea qu’on déduisit les mois d’absence. Bien que les membres de la commission s’opposassent vivement à cette mesure, il tint bon, et ne
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consentit qu’avec peine à laisser percevoir le paiement du mois de vacances. En revanche, jamais il ne consentit à léser le séminaire en accordant aux parents des réductions de complaisance. Un gentilhomme riche, mais joueur et dissipateur, vint un jour lui demander, prétextant je ne sais quelle gêne, de réduire de moitié la pension de son fils. L’évêque refusa net ; et comme le solliciteur, jouant la comédie de l'indignation, prétendait l’emporter de haute lutte, il l’arrêta court : « Sachez, lui dit-il avec autorité, que je suis de fer. Ma conscience s’oppose à vos prétentions, et vous essaieriez en vain de me faire céder. »
Afin d’ôter aux séminaristes tout sujet de plainte, il ordonna qu’ils fussent bien traités, et pour cela qu’il n’y eût aucune différence entre la table des maîtres et celle des élèves. Il veillait lui-même à ce que les mets fussent bien préparés. Le cuisinier n’étant pas très habile, il envoya le sien pour le former. Souvent, au moment du dîner, il arrivait à l’improviste afin de constater sur le fait la qualité du pain et du vin. lTn séminariste, qui connaissait la susceptibilité de l’évêque sur ce point, lui fit un jour passer un morceau de pain d’un goût peu agréable. Aussitôt le supérieur et l’économe furent mandés et réprimandés. De plus l’évêque, ayant convoqué les membres de la commission, blâma devant eux la qualité du pain et ordonna qu’au même instant on distribuât aux pauvres le reste de la provision. Du reste, il portait à ses chers séminaristes une tendresse toute paternelle. Il s’ingéniait à leur préparer de petites surprises au réfectoire; chaque fois qu’il officiait pontificalement, il leur envoyait du gâteau ou des dolci, qui leur rappelaient les fêtes et réjouissances de famille.
Mais s’il pourvoyait aux besoins du corps, sa sollicitude avait surtout pour objet les âmes de ces futurs ministres de Dieu. Il leur donna une règle pleine de sagesse et de prudence, où tout était combiné pour favoriser le progrès spirituel, moral et intellectuel. L’expérience en démontra si bien la perfection que beaucoup de séminaires l’adoptèrent. Après en avoir contrôlé tous les détails, l’évêque Borgia disait aux professeurs de Sainte-Agathe : « Soyez fiers de Mgrde Liguori : vous avez en lui un nouveau Charles Borromée. »
La moralité des élèves était sa principale préoccupation. Il proscrivit sans pitié les auteurs peu chastes, et en particulier les poètes italiens, souvent plus que légers. Il abolit l’externat, parce que, disait-il, les externes servent de messagers aux pensionnaires , au grand détriment des mœurs pour les uns comme pour les autres. Son désir eût été d’abolir aussi les vacances. « Un mois de va-
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cances suffit, disait-il, pour faire perdre tout ce qu’on a gagné pendant l’année, et substituer aux vertus naissantes le vice et le péché. » Conformément à sa conviction, il remplaça deux ans de suite les vacances par d’honnêtes délassements dans l’intérieur du séminaire; mais en 1764, les administrateurs, endettés par suite* de la nouvelle bâtisse, s’élevèrent avec tant de force contre cette mesure qu’il fut obligé de renvoyer les séminaristes dans leur famille comme par le passé. Avant de les congédier, il les avertit des dangers auxquels ils allaient être exposés au milieu du monde, et leur donna pour règlement obligatoire pendant les vacances de faire chaque matin à l’église une demi-heure d’oraison, d’entendre la sainte messe, d’assister tous les soirs à la visite au saint Sacrement, et d’approcher tous les huit jours des sacrements de pénitence et d’eucharistie. Défense absolue de sortir de la maison en habit laïque, de converser avec des personnes suspectes, d’assister aux vendanges ou d’aller à la chasse. Les curés, sans compter d’autres zélateurs secrets, reçurent la mission de les surveiller et de rédiger un rapport sur leur conduite. La moindre faute contre le règlement ou la moralité entraînait l’exclusion. Pour avoir assisté à une comédie, un clerc minoré ne fut admis aux ordres majeurs qu’après une longue épreuve; un autre, à cause d’une sortie suspecte, fut chassé malgré les larmes de sa mère et l’intercession de puissants protecteurs. Il fallut tout le crédit de l’évêque Borgia pour lui faire rouvrir, après plusieurs années, les portes du séminaire.
Afin d’éloigner de l’établissement tout germe de corruption, les maîtres exerçaient la surveillance la plus sévère. Était impitoyablement exclu quiconque introduisait dans la maison des romans ou des poésies légères. Ayant appris qu’une pièce de vers un peu libre avait circulé parmi les élèves, l’évêque ordonna une enquête à ce sujet. Le détenteur de ce papier fut tellement pris de frayeur qu’il s’en défit en l’avalant. Trois jeunes gens, convaincus de s’être montrés peu convenables envers une femme qui traversait la cour, furent impitoyablement expulsés. Le neveu d’un professeur, dangereux pour ses camarades, n’obtint pas grâce devant Alphonse, qui le renvoya nonobstant les supplications de son oncle. Çe dernier, de dépit, abandonna sa classe, mais rien au monde n’eût été capable d’amener l’évêque à transiger avec sa conscience. « On me parle de charité, disait-il; mais exposer vingt autres à se perdre par pitié pour un seul, ce n’est pas de la charité, c’est de la cruauté. » Prêtres et gentilshommes le supplièrent un jour en fa-
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veur d’un expulsé qui, assuraient-ils, s’était parfaitement corrigé : « Eh bien, dit Alphonse, si son repentir est vrai, qu’il aille faire pénitence dans un monastère. »
Quant aux études, il les régla de manière à faire de ses séminaristes des hommes solidement instruits et capables d’instruire les autres, c’est-à-dire qu’il visa plus à la pratique qu’à la spéculation. Dans ce but il voulut qu’ils possédassent parfaitement la langue latine et se contentassent, en fait de grec, des éléments nécessaires pour l’intelligence des étymologies ou de certaines citations empruntées aux Grecs par les philosophes et les théologiens. « Que les Hellènes, dit-il, fassent les délices de l’Orient; pour nous, occidentaux, c’est le latin qu’il nous faut. J’ai besoin de bons confesseurs qui m’aident à sauver les âmes dans nos villages, et non de prétendus érudits qui souvent ne se comprennent pas eux-mêmes. » Pour les cours de philosophie et de théologie, il adopta des auteurs en vogue, par exemple Tournely pour le dogme, et défendit les leçons dictées, dans le double but de ménager le temps et la santé des élèves, et de réprimer chez les professeurs l’envie d’afficher une science souvent bien inférieure à celle des auteurs estimés. Jusque-là l’étude de la morale était fort négligée : il lui donna la place d’honneur. La morale et la dogmatique sont les deux sciences nécessaires, mais principalement la morale. On ne peut avoir, sans ces deux sciences, ni bons confesseurs ni bons curés.
Il avait surtout à cœur la pureté de la doctrine. Ayant appris que des étudiants, venus de Naples pendant les vacances, avançaient des propositions peu orthodoxes sur l’autorité de l’Église, sur le dogme et la morale, il les réprimanda fortement; et comme ils lui répondaient qu’un professeur des plus distingués de la capitale enseignait ces propositions, il leur défendit de suivre son cours. 11 leur exposa la saine doctrine, et n’eut de repos qu’après avoir signalé en termes énergiques au cardinal de Naples, aux théologiens influents, et au professeur lui-même, la fausseté des opinions soutenues publiquement à l’Université. Le professeur n’eut d’autre ressource pour se défendre que d’accuser ses auditeurs d’avoir mal interprété ses paroles.
Un autre professeur, venu aussi de Naples, don Pascal Déodat, vantait à plusieurs jeunes gens d’Airola un traité de Genovese, dans lequel on lit cette phrase : Patriam religioncm servato , proque ea pugnato *. Alphonse interdit la lecture de cet ouvrage, mal-
1. Gardez la religion de votre pays et combattez pour la défendre.
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gré les réclamations de don Pascal, qui prétendait donner à cette phrase un sens orthodoxe. « Vous avez beau faire, lui écrivit l'évêque, vous n’en ôterez pas le poison. Gardez la religion du pays, patriam! Si cette religion est fausse, votre maxime n’est qu’un blasphème. 11 faudra donc, d’après vous, être idolâtre en Chine et musulman à Constantinople, c’est-à-dire indiflérent en matière de religion! Il est vrai que l’auteur, par crainte ou par d’autres motifs, a substitué dans une autre édition le mot christianam au mot pa triam ; mais pourquoi n’a-t-il pas dit catholicam ? Si je suis obligé de garder toute religion qui se dit chrétienne, me voilà obligé, selon le pays, à me faire luthérien, calviniste, ou anglican! » Don Pascal eut beau se récrier, l’évèque n’en démordit pas, et le livre resta condamné.
Pour stimuler à l’étude les élèves aussi bien que les professeurs, il assistait aux leçons deux fois par semaine. Il aimait à suivre les répétitions et même à intervenir dans les discussions. Deux fois par mois, des élèves soutenaient une thèse de philosophie ou de théologie, à laquelle étaient invités des chanoines, des réligieux, et même des séculiers assez doctes pour suivre les débats. Les belleslettres avaient aussi leurs académies, leurs séances publiques , dans lesquelles latinistes et rhétoriciens présentaient leurs compositions.
Désirant par-dessus tout que les séminaristes devinssent de vrais ouvriers évangéliques, il ne négligeait rien pour les former à la prédication de Jésus-Christ et des apôtres. Il établit qu’une fois la semaine les jeunes clercs appelés à recevoir prochainement les ordres sacrés, s’exerceraient à la prédication devant un public composé de chanoines, de chapelains, de curés, et d’autres ecclésiastiques. L’évêque expliquait lui-même les principes de rhétorique rédigés pour ses missionnaires; puis chacun des élèves débitait un fragment de sermon ou quelque autre composition. Malheur à qui faisait parade de locutions recherchées, de transpositions étudiées, de phrases obscures ou inintelligibles pour le commun du peuple! Il pouvait s'attendre à une critique sans pitié. « Je veux, répétait continuellement l’évêque, que les plus simples d’entre les fidèles comprennent la parole de Dieu et puissent en profiter. » Ces exercices firent un bien immense au clergé. Peu à peu les jeunes clercs comprirent tout le ridicule du style emphatique alors en vogue, et la prédication apostolique détrôna dans tout le diocèse les discours profanes et mondains.
A toutes ces sciences Alphonse voulait que les séminaristes joi-
gnissent la science des saints, la science du divin amour, sans laquelle le prédicateur ne sera jamais qu’un airain sonnant et une cymbale retentissante . La science enfle , répétait-il souvent avec l’Apôtre , la charité seule édifie . Aussi les exercices de piété tenaient-ils la grande place dans l’ordre du jour tracé par le règlement. La messe était suivie d’une demi-heure d’oraison ; puis, dans la journée, venaient à leur temps la visite au saint Sacrement et à la sainte Vierge, la récitation du chapelet, la lecture spirituelle, l’examen du matin et du soir. Tous les élèves devaient se présenter chaque semaine au tribunal de la pénitence. Quant à la sainte communion, le confesseur traçait à chacun la règle à suivre.
Tous les samedis le pieux évêque rassemblait ses séminaristes à la chapelle et leur enseignait la pratique des vertus chrétiennes. 11 insistait surtout sur l’amour du saint Sacrement et la dévotion à la sainte Vierge, pour sauvegarder l’innocence et consolider la vocation. Il leur apprenait à recourir fréquemment à Marie dans les tentations, à faire en son honneur quelque mortification corporelle : par exemple, manger quelques instants à genoux, se priver de quelque friandise, jeûner au pain et à l’eau la veille de ses fêtes. Pour les détourner des amitiés particulières si nuisibles aux âmes et aux communautés, il leur parlait de la charité fraternelle, du zèle des âmes, et du bonheur de se donner à Dieu. Et puisque Notre-Seigneur les appelait au sacerdoce, il leur montrait qu’un prêtre selon le cœur de Dieu doit se détacher de tout le créé, et par conséquent vivre dans la pauvreté, l’humilité et l’abnégation. On se figure l’impression que produisait sur ces jeunes cœurs, cette prédication des vertus par un évêque qui les pratiquait toutes.
Chaque mois les études étaient suspendues durant tout un jour. Dans le recueillement de la retraite, les élèves se rendaient compte de l’état de leur âme, de leur relâchement ou de leurs progrès. Il y avait communion générale le matin, et le soir l’évèque venait exhorter ses enfants à marcher d’un pas plus rapide et plus ferme dans la voie qui mène à Dieu. Enfin chaque année, à la reprise des études, une retraite de huit jours purifiait les âmes et ranimait les courages.
Ce règlement, appliqué et vivifié par le saint évêque, produisit un changement complet. On vit fleurir l’oraison, la communion fréquente, l’amour de Dieu, l’abnégation. Heureux parce qu’ils avaient l’âme pure et la conscience tranquille, les jeunes gens aimaient leurs maîtres, pratiquaient la charité fraternelle, et s’adonnaient à l’étude avec passion. Alphonse s’appliquait même à
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les distraire, pour ne pas nuire à leur santé. Dans ce but il leur donna un maître de musique qui leur enseignait le chant et leur apprenait les cantiques spirituels composés par lui. Quelle n’était pas leur joie quand de temps en temps il venait passer au séminaire l’heure de la récréation et répétait avec eux ses délicieux refrains en l’honneur de Jésus et de Marie ! Lui aussi était heureux au milieu de ces jeunes gens qu’il appelait les joyaux de son diocèse, et qu’il aimait comme la prunelle de ses yeux.
Le séminaire de Sainte-Agathe acquit bientôt une si grande renommée que les étrangers se firent gloire d’y envoyer leurs enfants. La supériorité des études, les vertus et la piété des élèves, l’union des maîtres et des disciples, la table commune à tous, attiraient à cet établissement un concert de louanges. « Et de même, ditTannoia, que, sous le cardinal Caracciolo, le séminaire d’A versa jouissait d’une célébrité sans égale, sous Mgr de Liguori le séminaire de Sainte-Agathe l’emporta dans l’estime générale sur toutes les maisons d’éducation. »
Telle fut, outre la mission, la principale sollicitude d’Alphonse pendant sa première année d’épiscopat. Avant de commencer la visite canonique du diocèse, il accomplit à Sainte-Agathe une cérémonie solennelle vivement désirée par les habitants, la consécration de leur magnifique cathédrale. Cet antique édifice, qu’on peut comparer aux plus belles basiliques, tombait de vétusté, quand l’avant-dernier évêque le rebâtit entièrement tout en lui conservant sa forme primitive. C’est un vaisseau de dimensions grandioses, à. trois nefs, soutenues par des colonnes de travertin, avec bases et chapiteaux antiques. On y admire des marbres précieux, des autels bien proportionnés, des décorations artistiques, et surtout le majestueux atrium , dernier vestige du temple primitif et de ses magnificences. En arrivant dans le diocèse, le saint trouva cette insigne basilique nouvellement reconstruite, et de plus splendidement ornée par son prédécesseur immédiat, Mgr Danza. 11 en fixa la consécration solennelle au printemps de 1763.
Pour donner plus de lustre à la cérémonie, il invita comme prélat consécrateur l’archevêque d’Amalfi, Mgr Puoti, lequel était natif d’Arienzo. L’archevêque, d’abord vicaire général de l’évêque Borgia, avait eu fréquemment l’occasion de connaître Alphonse à Nocera. Il devint son ami et son admirateur, et plus tard son panégyriste au procès de béatification. La cérémonie, véritable fête de famille, attira un grand concours de peuple, et ce jour fut pour tous, prêtres et laïques, un jour de sainte allégresse.
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11 fallut aussi faire fête à l’évêché; Alphonse commanda un dîner qu’il croyait en rapport avec la circonstance. Or c’était le menu ordinaire, plus deux plats très communs. Son cuisinier, désappointé, ne vit pas moyen, avec un aussi chétif repas, de déployer ses talents culinaires : « Monseigneur, dit-il avec humeur, le dîner que vous me commandez, je le ferai faire par le marmiton. — Que dites-vous là? répondit l’évêque; nous avons reçu à Nocera des personnages plus considérables, et nous ne les avons pas traités autrement. — Vous auriez pu leur servir une simple panade! » répliqua le cuisinier, et il s’en alla en grommelant dans la cuisine. — « Le voilà fâché, dit l’évêque avec le plus grand calme. Dieu sait ce qu’il avait comploté de faire pour notre repas. » Le cuisinier ne se tint pas pour battu. Avec l’assentiment du secrétaire Verzella, il se permit d’ajouter plusieurs mets au menu prescrit par son maître. En présence des étrangers, ce dernier fit semblant de ne pas s’en apercevoir, mais les coupables ne perdirent rien pour attendre. 11 leur fit à tous deux, surtout au secrétaire, une rude mercuriale : « Don Félix, lui dit-il, la table d’un évêque ne doit pas ressembler à celle d’un prince. La pauvreté n’avilit pas un évêque, elle l’honore. Vous nous avez servi un repas scandaleux. »
Au fond, personne ne fut scandalisé de ce festin, qui dut paraître assez maigre à beaucoup de convives ; toutefois ceux qui connurent les débats du maître avec son cuisinier, admirèrent une fois de plus la simplicité d’Alphonse et son esprit d’évangélique pauvreté.