CHAPITRE Y
VISITE PASTORALE
L’évoque en voyage. — La chambre et la table. — Comment saint Alphonse entendait la visite canonique. — Arrivée à Arienzo. — Retraite aux paroissiens. — Pratiques de persévérance. — Examen du matériel des églises. — Érection d’une nouvelle paroisse. — Réforme des abus. — Billets de communion. — Guerre aux scandaleux. — Visite aux pauvres et aux malades. — Le saint à Airola. — Un gentilhomme condamné à l’exil. — Maladie mortelle. — Trois mois à Nocera. — Retour à Sainte- Agathe.
Le 21 mai 1763, dix mois après son arrivée à Sainte-Agathe, Alphonse se mit en route pour commencer la visite de son diocèse. Toute sa suite se composait de son grand vicaire, d’un chanoine de la cathédrale, du frère Romito, et d’un domestique. Il n’avait ni superbe carrosse , ni chevaux richement caparaçonnés. Monté sur un âne loué pour la circonstance et dont il avait emprunté la selle à un habitant de Sainte-Agathe, l’évêque avançait lentement et péniblement, guidé d’un côté par un enfant qui tenait la bride de l’âne et soutenu de l’autre par le père de l’enfant, propriétaire du susdit animal. Un pauvre venait-il à passer, l’évêque lui faisait l’aumône et le consolait par quelques bonnes paroles. Devant la modeste caravane les voyageurs s’arrêtaient stupéfaits et attendris. « Monseigneur voyage sur un âne! lui dit un jour un gentilhomme plus qu’étonné de ce spectacle. — Eh oui, répondit-il en souriant; ceux-ci vont sur des chars, ceux-là sur des chevaux, et nous voyageons, nous, comme il plaît au Seigneur {. » Un habitant d’Arpaiu lui ayant offert sa voiture : « Je suis si bien sur cette monture, dit-il, que c’est merveille. » Comme il arrivait dans un petit bourg au cœur de la journée, les chanoines, surpris de le voir en un pareil
1» Hi in curribus , et hi in equis, nos aulem in nomme Domini.
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équipage, lui demandaient comment il pouvait ainsi chevaucher par une pareille chaleur. En ce moment passait un marchand de volailles, son panier sur la tête. « Voyez-vous ce pauvre homme? répondit-il; qui de nous deux chemine plus commodément, moi assis sur mon âne, ou lui à pied avec cette lourde charge sur la tète? »
Dans un de ses voyages, il arriva qu’il ne put se procurer assez de montures pour sa suite. 11 partit accompagné seulement du serviteur Alexis, qui dut aller à pied. C’était pendant les grandes chaleurs du mois d’août. Bientôt il eut pitié du jeune homme, dont le front ruisselait de sueur. « Mon fils, lui dit-il, ôtez votre habit, et donnezle-moi. » Alexis s’excusait et résistait, mais l’évêque commanda et il fut obligé de céder. Peu s’en fallut qu’il ne voulût faire luimême la moitié de la route à pied, mais il était à bout de forces et incapable de marcher; autrement l’âne aurait porté tour à tour le serviteur et le maître. Il n’en continua pas moins à réciter, chemin faisant, le rosaire, les litanies de la sainte Vierge, et toutes sortes d’invocations aux saints patrons des églises qu’il était sur le point de visiter.
A l’occasion d’une indisposition assez grave, le grand vicaire le contraignit à prendre une voiture; mais, soit maladresse, soit ivresse, deux fois le cocher le fit verser. La seconde fois Alphonse, tombé sous son compagnon, se démit le poignet. Néanmoins, comme la visite devait s’ouvrir le soir même, il résolut, malgré toutes les observations, de continuer son voyage à dos de mulet. Il consentit seulement, à la prière d’un riche marchand, à descendre un instant dans sa maison, où un médecin lui remit le poignet. Ce marchand reçut aussitôt sa récompense. 11 avait un fils abandonné des médecins, en sorte que l’évêque trouva toute la famille dans les larmes. Oubliant sa vive souffrance, il alla voir le petit moribond, lui fit un signe de croix sur le front, et dit au père et à la mère : « Ne craignez rien, votre enfant se rétablira. » A l’instant l’enfant parut reprendre vie, et trois jours après il était sur pied. Le marchand supplia l'homme de Dieu de rester chez lui jusqu’au lendemain, mais Alphonse se remit aussitôt en route, et le soir il ouvrait la visite comme si rien ne lui fût survenu.
Partout où l’évêque arrivait , il se choisissait la chambre la plus pauvre et la moins commode. A Airola, le prince de la Riccia mit son palais à la disposition du prélat, qui accepta pour ne pas désobliger un seigneur qui lui rendait des services signalés. Le maître d’hôtel lui avait préparé un lit magnifique dans la chambre même
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du prince. « Les grands appartements, dit le saint, ont Irop d’air pour ma faible poitrine. Une ckambrette m’ira très bien. » En conséquence, il installa le grand vicaire dans la chambre épiscopale , son serviteur dans celle du grand vicaire, et il prit pour lui la petite cellule d’Alexis. A Frasso, le vicaire général se plaignit amèrement de l’appartement qu’on lui avait destiné : les fenêtres ne joignaient pas, disait-il ; l’humidité pénétrait partout : sûrement il y gagnerait une maladie. Les chanoines étaient au désespoir : « Soyez tranquilles, leur dit l’évêque, il y a moyen d’arranger tout cela. » En l’absence du mécontent, il s’empara de la chambre et fit transporter dans la sienne les effets du pauvre Rubini, qui, tout confus, prit l’énergique résolution de ne plus jamais se plaindre.
Pour l’évêque comme pour ses gens, la table était servie comme h Sainte- Agathe. Quand il logeait chez des étrangers, il trouvait partout trop de luxe. A Durazzano il habitait le couvent des dominicains. En voyant du linge de table damassé : « Père prieur, dit-il, on pourrait faire usage de nappes ordinaires et réserver ceci pour d’autres circonstances. — Si l’on ne s’en sert pas à l’occasion de la visite épiscopale, repartit le prieur, je ne vois vraiment pas quand on pourra s’en servir. » 11 ne cessait d’insister sur la frugalité. « Votre Seigneurie Illustrissime peut jeûner si elle le veut, lui dit le prieur un peu piqué, mais tous ne sont pas tenus de l’imiter. » Un jour de jeûne, voyant au souper différents mets étalés sur la table : « Père prieur, observa-t-il, avez-vous oublié que c est vigile? — Non, Monseigneur, répondit celui-ci, mais chacun se servira selon sa conscience. » L’évêque hochait la tête, peu satisfait de ces explications, et se vengeait en assaisonnant d’herbes amères la minestra qui, avec quelques fruits, composait tout son repas. Ses instruments de pénitence, cilices, disciplines, chaînes de fer, le suivaient dans ses visites. De même , le domestique emportait un sac. qu’il remplissait de paille à l’arrivée, et c’est là-dessus que s’étendait le saint vieillard, au lieu de chercher le repos dont il avait tant besoin sur les lits moelleux qu’on lui préparait.
Jamais il ne voulait être à charge à personne. Fidèle à sa résolution de ne recevoir aucun présent, s’il arrivait qu’on lui offrit un plat de laitage ou un dessert quelconque, il ordonnait de renvoyer le tout au donateur ou d’en payer la valeur. A Durazzano il descendait chez les dominicains, mais, de retour à Sainte-Agathe, il s’empressait de dédommager le couvent soit par une offrande à l’église, soit par l’envoi de ses ouvrages. Quant aux personnes de sa maison, il leur interdisait sévèrement de solliciter ou même
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d accepter le plus petit cadeau. Par esprit de désintéressement, il réduisit presque à rien le droit de visite, imitant en cela l’un de ses prédécesseurs, l’évêque Albini, dont la mémoire était restée en vénération.
Bien qu’absorbé par des occupations sans nombre, il ne négligeait aucun de ses exercices de piété , et s’écartait le moins possible de son règlement ordinaire. Aussitôt après son lever, il se livrait à la méditation, et le soir, après son oraison, il récitait en commun, avec son grand vicaire et son domestique, le rosaire et les prières accoutumées. Il répandait ainsi partout où il passait la bonne odeur d’une piété tout angélique et d’une vertu qui rappelait le Maître doux et humble de cœur.
Sa première visite fut pour la circonscription d’Arienzo, la plus importante de toutes. On lit dans le Registre de ses visites pastorales : « Le 21 mai 1763, le Révérendissime évêque Alphonse de Liguori se rendit avec sa suite, de Sainte-Agathe, lieu de sa résidence, à l’insigne cité d’Arienzo pour y faire la visite canonique. Reçu au palais épiscopal, il fut le lendemain conduit processionnellement à l’église collégiale de Saint-André, précédé des vénérables chanoines, du clergé de la ville et des campagnes, au son de toutes les cloches, et escorté par une foule immense accourue de toutes parts. » Ce document énumère les paroisses visitées dans cette circonscription, travail qui dura tout un mois. Pour s’en rendre compte, il faut se rappeler ce qu’entendait l’évêque par ce mot de visite pastorale, d’autant plus que dans bien des pays on s’imagine facilement qu’une tournée pastorale est simplement une tournée de confirmation. Notre saint, d’après ce que nous lisons dans ses Réflexions aux évêques, s’en faisait une tout autre idée.
« Parmi les raisons, dit-il, qui obligent les évêques à résider dans leurs diocèses, on doit mettre au premier rang la nécessité qui leur incombe de visiter les paroisses les unes après les autres. Que de désordres auxquels un évêque remédiera s’il les constate de ses propres yeux ! Sans voir, on ne peut pourvoir. Impossible de gouverner sur des rapports, dont les auteurs sont susceptibles de se tromper ou intéressés à tromper : aussi le concile de Trente veut-il que l’évêque visite personnellement, au moins tous les deux ans, les diverses localités de son diocèse, sans alléguer pour s’en dispenser les fatigues du voyage, car c’est son devoir indispensable de connaître ses brebis afin de subvenir à leurs besoins. Saint Charles voyageait avec la fièvre, disant qu’un évêque n’a le droit de se mettre au lit qu’après l’avoir traînée trois jours. Le pasteur doit
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distribuer lui-même à ses brebis, s’il n’en est point empêché, le pain de la parole divine : c’est là son obligation principale, dit le saint concile. Sa parole sur les maximes éternelles, sur les occasions de péché, sur les abus qui régnent dans les paroisses, sur la fréquentation des sacrements, fait plus d’impression que la parole d'un simple prêtre. 11 doit examiner les enfants et se rendre ainsi compte du zèle ou de la négligence du catéchiste; examiner les membres du clergé, afin de savoir s’ils s’appliquent à l'étude et à l’oraison, s’ils ne négligent pas la prédication ou la confession, si leurs mœurs sont irréprochables, s’il ne règne pas dans les paroisses des scandales, des inimitiés, ou d’autres désordres; faire la visite des religieuses avec le plus grand soin, écoutant chacune d'elles en particulier; constater l’état des églises, des autels, des ornements sacrés; se rendre compte du fonctionnement des confréries ou congrégations pieuses, et en instituer là où il n’en existe pas; administrer aux enfants le sacrement de confirmation; enfin recevoir, soit au confessionnal soit au parloir, les personnes qui auraient à lui faire quelque communication. »
On voit par cet aperçu qu’Alphonse ne considère pas l’évêque comme un simple administrateur, un chef de bureau ecclésiastique, mais comme le pasteur véritable tant des pasteurs que des brebis qui forment chaque paroisse de son diocèse. Ce programme, il l’observa fidèlement et même scrupuleusement, comme nous allons le constater par lesdivers actes accomplis durantses visites.
En arrivant dans une localité, il réunissait le peuple dans l’église principale, et annonçait l’indulgence plénière pour tous les fidèles qui, après avoir reçu les sacrements, prieraient dans cette église au cours de la visite pastorale. Le lendemain il officiait pontificalement, entouré des chanoines de la collégiale la plus voisine ainsi que des clercs de l’endroit. Dès le second jour il ouvrait les exercices spirituels, et donnait lui-même le sermon tous les soirs. Le matin, il prêchait aux prêtres et aux religieux. L’après-midi il réunissait le peuple à l’église pour la visite au saint Sacrement. Il parlait alors avec tant d’onction de l’amour de Noire-Seigneur et de l’ingratitude du pécheur, que son auditoire fondait en larmes. Aussi voyait-on au premier coup de cloche les fidèles s’empresser d’aller entendre, disaient-ils, « le saint qui nous aplanit la voie du ciel ».
Après vêpres, il rassemblait les enfants pour leur faire le catéchisme et les préparer au sacrement de confirmation. Sans doute les curés les avaient instruits comme il le leur recommandait avec instance, mais il voulait s’assurer par lui-même de leurs dispositions
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et leur rappeler les vérités de la foi. Il n’admettait à ce grand sacrement que des enfants âgés au moins de sept ans. On lui présenta un jour un garçon de cinq ans, revêtu d’un habit religieux par suite d’un vœu qu’avait fait sa mère. Bien que neveu du curé, il fut refusé. Sa mère alors s’avisa de lui mettre d’autres habils et de l’affubler d’une perruque afin de le vieillir, mais l’évèque le reconnut : « C’est encore notre petit moine, » dit-il en souriant. Cependant il céda aux instantes prières du curé et de la famille, qui, craignant une mort prochaine pour le saint prélat, tenaient beaucoup à voir l’enfant confirmé de sa main. 11 ne manquait jamais de s’informer s’il y avait dans la paroisse des enfants infirmes qui n’eussent pas reçu le sacrement de confirmation, et alors il n’hésitait pas à se transporter chez eux pour leur procurer ce bienfait.
La retraite ainsi prêchée aux enfants comme aux adultes se terminait par la création d’œuvres de persévérance pour les différentes classes de la société. Outre les congrégations pieuses destinées à préserver les âmes de la contagion du monde, il établissait partout la pratique de l’oraison en commun, ainsi qu’il le faisait dans les missions. Convoqués au son de la cloche, les fidèles se rendaient à la première messe, pendant laquelle un prêtre lisait, à différentes reprises, une méditation sur les vérités éternelles ou sur les mystères de Jésus-Christ, principalement sur les mystères de la passion. Cette lecture était entrecoupée de prières et d’affections qui se rapportaient au sujet non moins qu’aux points principaux du saint sacrifice. Ce pieux exercice, très goûté du peuple, fit un bien considérable, et se pratiqua universellement, même dans les campagnes. Le saint y attachait tant d’importance qu’il l’appliqua aux enfants. Eux aussi avaient leur messe parliculière, pendant laquelle un prêtre, d’après une méthode, des lectures, et des prières adaptées à leur âge, les initiait à la méditation. L’enfant, naturellement volage, incapable de réfléchir par lui-même, était ainsi tenu en haleine pendant toute la durée du saint sacrifice, tandis que, privé de secours, il prend en dégoût, comme nous le voyons tous les jours, cette messe qui ne dit rien à son esprit ni à son cœur.
Une autre pratique de piété que l’évêque établit partout avec grand fruit, ce fut la visite au saint Sacrement et à la sainte Vierge. Toujours au son de la cloche, le peuple se rendait à l’église principale. Un prêtre ouvrait le tabernacle, et lisait à haute voix la visite du jour, qui se terminait par des actes d’adoration, de reconnaissance, d'amour, de contrition, de soumission à la divine volonté,
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et par de ferventes supplications à l’effet d’obtenir les grâces nécessaires au salut et surtout la grâce de la persévérance.
Ajoutez à cela le sermon sur la dévotion à la sainte Vierge chaque samedi, et chaque année une communion générale d’hommes et de femmes préparés par des confesseurs étrangers afin délaisser aux fidèles une entière liberté de conscience, et vous aurez l’ensemble des moyens que le bon pasteur laissait à son peuple pour perpétuer le bien opéré.
Toutefois cette culture de la piété n’était à ses yeux que la moitié de son œuvre. Comme le prophète, l’évêque est envoyé pour édifier mais aussi pour détruire. Il était grand temps que Dieu donnât au diocèse de Sainte-Agathe un réformateur intelligent et courageux. Les églises de campagne se trouvaient dans un état de délabrement qui faisait pitié, et il fallut aviser aux réparations les plus urgentes. Blanchir les murs, renouveler les pavés, réparer les toits, soutenir les parois qui menaçaient ruine, garnir de vitres les fenêtres ouvertes à tous les vents, voilà l'objet d’autant de prescriptions. Quant à, la décence et à la propreté, il se montra d’une telle exigence que les sacristains, tremblant à son approche, enlevaient avec le plus grand soin jusqu’à la plus fine toile d’araignée. En bien des endroits il trouva un mobilier indigne de la maison de Dieu, des autels disloqués, des images grossières ou noircies par le temps, des statues en bois vermoulu ; il proscrivit et condamna au feu tous ces objets plus propres à engendrer le dégoût qu’à exciter la dévotion. « Quand une image, disait-il, n’inspire pas des sentiments de piété, il faut la faire disparaître. » Toutefois, à cause de la grande vénération des fidèles, il épargna dans la ville de Frasso une vieille statue de la sainte Vierge, noire et difforme, qu’il avait d’abord condamnée.
Son cœur se serrait chaque fois qu’il approchait du tabernacle où repose le Dieu d’amour. En maints endroits il n’y avait ni dais pour l’exposition, ni baldaquin pour le saint viatique, ni ostensoir pour la bénédiction. Souvent même la lampe du sanctuaire gisait abandonnée sur le rebord d’une fenêtre. Les vases sacrés, calices, ciboires, pyxides, laissaient à peine soupçonner leur dorure primitive : il ordonna qu’ils fussent redorés dans les deux mois. De même il mit au rebut quantité d’aubes, de chasubles, de chapes, de missels, de nappes d’autel et d’autres objets absolument hors d’usage, que les fabriques conservaient par avarice. Les administrateurs furent astreints à faire les dépenses nécessaires pour la décence du cuite, telle que l’exigent les saints canons, sous peine de voir sus-
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pendre les revenus de l’église. Cette mesure ranima leur zèle pour la maison de Dieu.
L’évêque entreprit aussi la restauration de plusieurs édifices sacrés qui tombaient de vétusté. « Je tâche, dit-il dans sa première relation au Saint-Siège, de donner aux églises la splendeur qui convient à la maison de Dieu, de restaurer les anciennes en leur donnant une forme plus artistique, et d’en construire de nouvelles si les nécessités de la population l’exigent. Entre toutes brillera celle que je fais bâtir sur le territoire d’Arienzo, grande et magnifique construction, que nous n’épargnerons rien pour rendre parfaite. » Alphonse en avait posé la première pierre le 19 mars 1763. U s’employa de toutes les manières à créer les ressources nécessaires à l’achèvement de cette église, et même il y contribua largement de ses propres deniers.
Une œuvre plus indispensable encore réclamait tous les efforts de son zèle pastoral : c’était la création urgente de nouveaux centres paroissiaux. Dans un des bourgs de Sainte- Agathe , à la distance de deux milles environ , il n’y avait qu’un vicariat inamovible sous le titre de Saint-Thomas d’Aquin. Cette paroisse de quinze cents âmes se composait d’une multitude de hameaux disséminés sur une étendue de quatre ou cinq milles. En outre l’église, bâtie sur une montagne, était en tout temps de difficile accès, l’on pourrait mieux* dire inaccessible, aussi bien dans les chaleurs de l’été que pendant les pluies et neiges de l’hiver. De là impossibilité pour le grand nombre d’assister à la messe le dimanche, pour les enfants de fréquenter les catéchismes, et grand danger pour les malades de mourir sans sacrements. Le saint ne pouvait penser à cette situation sans verser des larmes, mais nul moyen pour lui d'en sortir : à toutes ses propositions les conseillers opposaient le manque absolu de ressources. « Gaita, de sainte mémoire, conçut aussi le projet disaient-ils, de créer de nouvelles cures, mais il eût fallu réparer les églises désignées à cet effet, les orner, et les pourvoir d’un mobilier complet, en sorte que le prélat, malgré son zèle, dut reculer faute d’argent. » Comme le salut des âmes était en jeu, Alphonse ne recula pas devant la difficulté. Sur la paroisse de Saint-Thomas il en érigea trois autres , moyennant les nombreux bénéfices attachés à l’église-mère et qui se trouvaient tous à la nomination de l’évêque. Trois églises, Saint-Pierre, Saint-Michel et l’Annonciation, furent aussi restaurées , meublées, et pourvues chacune d’un zélé pasteur. Ce démembrement et cette répartition des biens ne s’opéra pas sans soulever les clameurs des intéressés, mais le saint fut bien
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dédommagé de ses peines par les bénédictions des populations abandonnées à qui cette mesure procura le bienfait de l'instruction chrétienne , le bonheur d’assister à la messe et de fréquenter les sacrements.
Sur le territoire d’Arienzo se trouve le hameau de Crisci, au centre de nombreuses métairies qui dépendaient de l’église archipresbytérale. Désolé de voir ces pauvres gens dans l’impossibilité de se rendre à l’église, surtout en hiver où les vallons sont remplis d’eau, le serviteur de Dieu entreprit d’y fonder une paroisse. Les chanoines d’Arienzo lui donnèrent le terrain et il y jeta à ses frais les fondements d’une église ; mais il ne put, à son grand regret, poursuivre son dessein, parce que les habitants, dénués de toute ressource, ne pouvaient en rien contribuer à la bâtisse. Adoptant alors un autre expédient, il prépara au sacerdoce plusieurs chrétiens zélés de ces hameaux, et, une fois ordonnés prêtres, les chargea d’instruire et de confesser ces pauvres gens.
On se demandera peut-être pourquoi l’archiprêtre et les curés d’Arienzo n’aidaient par leur évêque à sauver ces paysans dont ils étaient chargés. Hélas! il s’agissait d’enlever à la paroisse quelques centaines d’âmes, et trop souvent, en pareil cas, Alphonse vit les pasteurs ordinaires lui faire la guerre au lieu d’entrer dans ses vues. A trois milles d’Arienzo se trouve le village de Cancello, peuplé d’une foule de familles dispersées dans les terres. Ce village dépendait de la paroisse Saint-Félix d’Arienzo, qui en est éloignée de quatre milles, d’où il arrivait que les habitants, privés de secours spirituels, mouraient en grand nombre sans sacrements. Comme il existait au milieu de ces métairies une pauvre chapelle dédiée à je ne sais quel saint, l’évêque la fit agrandir avec l’intention d’en faire un centre paroissial Mais le curé de Saint-Félix souleva de telles oppositions qu’il dut renoncer à son projet et pourvoir d’une autre manière au salut de ces âmes délaissées. A sa prière, le duc de Maddaloni, possesseur du fief de Cancello, fonda une rente suffisante pour y faire célébrer la messe les dimanches et jours de fête, et moyennant six ducats ajoutés par l’évêque, le célébrant se chargea de prêcher aux adultes et de catéchiser les enfants.
En pareil cas, l’évêque aurait pu de plein droit opérer le fractionnement des paroisses, mais il fallait éviter des procès qu’à cette époque de régaiisme on lui intentait sans scrupule. Sur le territoire de Frasso vivaient également bien des fidèles qui, à cause de l’éloignement, ne pouvaient que très difficilement se rendre à l’église paroissiale. Alphonse voulut scinder la paroisse et placer dans une
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seconde église, parfaitement située, un curé dépendant de l’églisemère. L’archiprêtre s’y opposa opiniàtrément, refusa de contribuer au traitement des desservants, et finalement recourut au pouvoir séculier contre l’évêque. Confiant dans la justice de sa cause, Alphonse écrivit au primicier : « Dites à l’archiprêtre que je ne céderai pas. J’ai le droit d’établir une annexe à la paroisse afin que ces pauvres gens puissent entendre la messe, se confesser, faire la visite au saint Sacrement. S’ils manquent à tous ces devoirs, c’est à cause de la grande fatigue qu’ils doivent s’imposer pour gravir, par les chaleurs ou le mauvais temps, la pente longue et difficile qui mène à l’église. 11 s’agit de la gloire de Dieu : rien ne m’arrêtera, fallût-il dépenser cinq cents ducats. Mettez-lui cela devant les yeux, car, sans la menace d’y être contraint, cet homme entêté et criblé de dettes ne consentira pas à délier les cordons de sa bourse. Il veut bien dépenser de l’argent, mais selon son caprice. » L’évêque finit par l’emporter, ainsi qu’il appert d’une relation au Saint-Siège : « Après bien des discussions avec l’archiprètre de Frasso, dit-il, discussions qui, Dieu aidant, se sont terminées sans procès, j’ai décidé d’ériger un nouveau centre paroissial au plus grand avantage des hameaux trop distants de l’églisemère. »
Entre des hommes qui cherchent leurs intérêts et un évêque uniquement préoccupé des intérêts de Jésus-Christ, les conflits sont inévitables. De là les fréquents démêlés du saint avec ses subordonnés. Un autre dignitaire d’Arienzo répugnait à voir diviser la juridiction qu’il exerçait en qualité de vicaire épiscopal, juridiction que l’évêque trouvait trop étendue. « Je ne puis m’amoindrir de la sorte, disait-il; mon honneur s’y oppose. — Je ne suis pas chargé de votre honneur, lui répondit l’évêque, mais de la gloire de Dieu. » La charge fut divisée, en dépit du titulaire, qui probablement crut perdre, avec la moitié de ses justiciables, la moitié de son honneur. Les chercheurs d’àmes comprendront Alphonse, mais les chercheurs d’or ou de gloire n’accepteront jamais qu’on les dépossède du moindre avantage temporel, fût-ce pour sauver des milliers de chrétiens.
Cependant l’organisation matérielle, si importante quelle soit, n’était aux yeux du saint qu’un point secondaire. Avant tout il avait à cœur de se mettre en rapport avec les âmes, de stimuler le zèle, de réprimer les désordres, de corriger les abus. Il s’aperçut bien vite qu’un grand nombre de laïques négligeaient le devoir pascal. Il commença par charger les curés de rappeler à l'ordre
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les délinquants, en manda plusieurs auprès de lui, et envoya même des avertissements à ceux qu’il ne pouvait exhorter de vive voix. Ges moyens ne suffisant pas pour ébranler les obstinés, il employa un remède plus efficace. « Nous voulons, dit-il dans une lettre au clergé, qu’avant le temps pascal les curés dressent l’état des âmes, et distribuent des billets de communion à tous ceux qui doivent accomplir le précepte pascal. Quand ceux-ci viendront à la sainte table, ils remettront ce billet signé de leur nom entre les mains du curé, qui notera sur le cahier de Tétât des âmes ceux qui auront accompli le précepte et ceux qui l’auront transgressé. Les curés ne manqueront pas d’informer leurs paroissiens que les transgresseurs du devoir pascal seront excommuniés, ni de nous les dénoncer sans respect humain afin que nous prenions à leur égard les mesures convenables. » Les noms des récalcitrants, nobles ou roturiers, étaient affichés à la porte des églises. Le saint fit même poursuivre et mettre en prison un misérable qui, non content de manquer à son devoir, empêchait depuis quatre ans sa sœur de remplir le sien.
L’évêque s’occupait plus activement encore de rechercher, au cours de ses visites, les pécheurs scandaleux, bien résolu d’écarter de gré ou de force cette peste des paroisses. Les curés avaient ordre de lui donner sous ce rapport des informations détaillées, et malheur à ceux qui se montraient timides ou négligents ! « Vous êtes les gardiens du diocèse et mes coadjuteurs, dit-il un jour à deux curés : comment se fait-il que je sache sur votre paroisse des choses que vous ignorez? Votre fonction est de veiller et de m’avertir; la mienne, d’agir et au besoin de sévir. » Ils répondirent que les scandales avaient lieu la nuit, et que les pauvres curés ne peuvent tout savoir : « Le bon pasteur, répliqua-t-il, veille nuit et jour sur ses brebis. » Il leur fit de plus observer qu’il sont tenus en justice, parfois même au péril de leur vie, d’avertir ceux de leurs paroissiens qu’ils savent être en état de péché mortel ou en danger prochain d’y tomber, et non seulement en cas de nécessité extrême, mais encore en cas de nécessité grave. Cela est vrai à plus forte raison quand il s’agit de désordres qui peuvent infecter le troupeau. Il écrivait à un curé qui reculait devant les moyens à prendre pour rompre une liaison criminelle : « Je veux à tout prix que vous adressiez ce soir même votre réclamation au gouverneur, ou que du moins vous empêchiez d’une manière quelconque la continuation du scandale. Faites-moi savoir de suite le parti que vous aurez pris, car je ne suis pas tranquille. Quand un désordre existe,
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si je ne m’empressais d’y mettre un terme, je me croirais coupable du péché comme si je le commettais moi-même. »
Fidèle observateur des saints canons , il obligeait les curés à refuser les sacrements aux scandaleux publics, quelque nobles qu’ils fussent, et ne craignait pas de leur donner l’exemple. Il s’élait en vain efforcé de ramener à Dieu un gentilhomme notoirement adultère. Le malheureux se mêla néanmoins le jeudi-saint à la foule des communiants. L’évêque distribuait le pain eucharistique aux fidèles. Arrivé devant cet homme, il s’arrêta et lui dit avec sévérité : « Vous ne rougissez pas d’approcher de l’autel? Sachez qu’on ne donne pas les perles aux pourceaux. Malheureux! quittez votre vie criminelle et alors vous vous approcherez de votre Dieu. » Puis il passa outre, laissant le gentilhomme à demi mort de honte et de confusion. Mais telle est la force des passions que cet éclat ne suffit pas pour amener le coupable au repentir. L’évêque alors s’adressa au gouverneur qui, avant de sévir, exigea du curé une plainte motivée et signée. Celui-ci ne put se résoudre à la rédiger : « Cet homme est tout-puissant, écrivit-il à l’évêque, et Dieu sait ce qui m’arriverait. — Comment! dit Alphonse, vous êtes pasteur, le loup ravage votre bergerie, et vous n’osez crier! » Pris ainsi entre deux feux, le curé prévint le coupable du sort qui le menaçait, et celui-ci s’empressa de rentrer dans le devoir.
S’il trouvait des femmes de mauvaise vie, Alphonse les faisait comparaître devant lui et leur reprochait leur conduite scandaleuse. « Corrigez-vous, leur disait-il, et vous trouverez en moi un père plein de charité; mais si vous vous obstinez à vivre dans le désordre, je serai pour vous un juge sévère et inexorable. » Il recommandait au curé de les surveiller et de l’informer de leur conduite. Un grand nombre de ces pécheresses se convertirent, et l’évêque les traita avec une extrême miséricorde ; quant aux incorrigibles, il les poursuivit avec la dernière rigueur.
C’était une coutume ou plutôt un abus général dans le diocèse qu’après la célébration des fiançailles les parents permissent au fiancé de fréquenter leur maison à peu près comme la sienne. De ces fréquentations familières et prolongées naissaient inévitablement des occasions prochaines de péché mortel. Alphonse eut beau tonner contre ces coutumes immorales : il n’en vint à bout qu’en les frappant d’anathème. Il se réserva l’absolution des coupables, et menaça d’excommunication les parents qui se prêtaient ainsi aux désordres de leurs enfants.
Après avoir ainsi pourvu aux misères morales, le saint s’occupait
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des malades, des indigents, et autres membres souffrants de Jésus- Christ. Dès l'ouverture de la visite, il exprima au peuple d’Arienzo son vif désir de soulager tous les pauvres. S’il n’allait pas, disait-il, porter des secours à tous les nécessiteux, ce n’était point par défaut de tendresse, mais uniquement par manque de ressources. De fait, il visitait les familles les plus malheureuses, fournissait des lits en nombre suffisant pour sauvegarder la décence, des vêtements et des sommes d’argent parfois considérables, surtout aux personnes que la faim aurait pu porter au vice ou au désespoir. Les malades excitaient sa compassion d’une manière toute particulière. Il les consolait affectueusement et les soulageait par ses aumônes quand il les voyait dans le besoin. Il recommandait aux curés de les voir souvent, de les aider de leur bourse, et, si la maladie traînait en longueur, de les engager à communier souvent. Ayant remarqué qu’on ignorait la vraie manière d’assister utilement les moribonds et que trop souvent on les fatiguait par des raisonnements ou des exhortations que ne comportait pas leur état de faiblesse, il publia une méthode facile et pieuse d’insinuer aux mourants les sentiments et les aspirations qui conviennent à l’àme au moment où elle va paraître devant Dieu.
11 faudrait à présent montrer notre saint s’enquérant de la conduite du clergé ; de la manière dont les chanoines, les curés, les vicaires, remplissaient les obligations attachées à leur emploi, surtout relativement à la confession, à la prédication, et à la célébration du saint sacrifice, et plus particulièrement encore de la régularité de leurs mœurs et de l’édification qu’ils donnaient aux séculiers. Mais nous verrons bientôt comment, par des ordonnances sévères, il réprima les abus.
La visite d’Arienzo et des paroisses de la circonscription ne se termina que vers la fin de juin. L’évêque se dirigea immédiatement vers la cité d’Airola, où il fut accueilli comme un envoyé du ciel. Sans prendre aucun relâche, il se remit à l’œuvre avec plus d’entrain que jamais. On le vit, huit jours durant, prêcher tous les soirs à une foule immense, donner la retraite au clergé, catéchiser les enfants, visiter les pauvres et les malades, examiner les jeunes prêtres, et appeler à son tribunal certains religieux qui scandalisaient la ville au lieu de l’édifier.
Bien n’était capable d’arrêter son zèle. Ayant appris qu’un jeune malade d’Airola n’avait pas reçu la confirmation, il alla, bien que souffrant lui-même, lui administrer ce sacrement, le consola comme un tendre père, et lui dit en le quittant : « Réjouissez-vous, mon
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cher Pascal, dans trois jours vous serez en paradis. » Or l’état du malade ne faisait nullement préjuger une mort prochaine et même on constata les deux jours suivants une notable amélioration; néanmoins le troisième, une fièvre intense se déclara, et la nuit n'était pas arrivée que le jeune Pascal, selon la prédiction du saint, prenait son essor vers le ciel.
En même temps il montra par un nouvel acte de justice son inflexible volonté d’extirper les scandales. Un gentilhomme des plus en vue avait abandonné sa femme pour vivre avec une autre. Alphonse la fit chasser, et réussit à rapprocher les deux époux. Mais le débauché n’avait cédé que par crainte aux sollicitations de l’évêque. Il introduisit secrètement sa complice dans son palais, et comme l’épouse outragée lui reprochait son indigne conduite, il la menaça de mort si elle le dénonçait au prélat. Il alla jusqu’à lui dire, en citant l’exemple d’un scélérat qui peu de temps auparavant avait tué sa femme : « Si tu souffles mot. je te traiterai de la même manière. » Informé de cette situation et sachant que cet homme était capable d'exécuter sa menace, le saint commença par mettre en sûreté l’épouse infortunée ; puis, sans craindre le ressentiment ni les violences du gentilhomme, il le fit arrêter et bannir de la circonscription d’Airola. Le malheureux ayant attiré sa concubine au Heu de sa relégation, il fut jeté en prison et y mourut peu de temps après sans manifester aucun repentir.
L’évêque allait continuer ses travaux quand un terrible accès d’asthme l’arrêta court. Bientôt une fièvre intense et d’autres symptômes alarmants firent craindre à tous une issue fatale. Le mal s’aggravant de jour en jour, on lui proposa d’appeler de . Naples quelque célébrité médicale. « Les médecins d’Airola, dit-il, ont fait les mêmes études que ceux de Naples. D’ailleurs ma vie n’est pas d’un si grand prix. » Il ne voulut d’autres soins que ceux d’un certain docteur Truppi et de son fils. Malgré ses souffrances, il n’en continua pas moins de son lit la visite commencée. Pendant que son vicaire général parcourait les campagnes, il se faisait rendre compte par les curés de l’état des fidèles, du matériel des églises, et de l’observance plus ou moins exacte de la discipline ecclésiastique. Chaque jour il entendait la messe, recevait la sainte communion, et s’acquittait de ses exercices de piété comme d’ordinaire.
Cependant le mal progressait toujours. Il demanda au médecin s’il était en danger de mort. « Je ne puis vous cacher, répondit celui-ci, que la maladie est très grave et que l’on peut craindre une catastrophe. » Aussitôt il fit appeler son secrétaire Verzella et le
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pria de lui administrer l’extrême-onction. Il la reçut, le visage joyeux et serein, Pâme unie à la volonté de Dieu, envisageant la mort comme une amie qui venait rompre ses chaînes pour le conduire de l’exil dans la patrie. Dès ce moment, indifférent aux choses de la terre, il partagea son temps entre la méditation et les lectures pieuses. Le trouvant toujours un livre à la main, le médecin lui recommandait d’éviter la fatigue. « Docteur, dit-il en souriant, la prière est un soulagement : sans la prière, la maladie perdrait ses charmes. »
Enfin, après quinze jours d’une attente cruelle pour tous, excepté pour lui, la fièvre diminua progressivement, et bientôt il recouvra assez de forces pour vaquer à ses occupations. Il commença par examiner certains prêtres sur les rubriques, d’autres sur la théologie morale, jusqu’au moment où, suffisamment rétabli, il put visiter les églises et les couvents.
Il avait passé deux mois à Airola quand, sur la fin d’août, il reprit le chemin de Sainte-Agathe ; mais à peine s’y était-il réinstallé que les médecins, prévoyant une longue convalescence, lui conseillèrent fortement d’aller respirer quelques mois l’air plus salubre de Nocera. Cette proposition l’épouvanta, car à l’ardent désir de se retrouver en compagnie de ses frères, sa conscience opposait le grave devoir de la résidence. Il fallut toute l’autorité du père Villani pour calmer ses inquiétudes et le décider à suivre l’avis des médecins. On ne peut se figurer avec quelle joie le saint fondateur fut accueilli par la communauté de Saint-Michel et par le peuple de Pagani qui, l’année précédente, avait tant pleuré son départ. Les pères ne furent pas longtemps à s’apercevoir que l’évêque restait le religieux d’autrefois. Bien que convalescent, il suivit tous les exercices de la communauté comme le dernier des frères. Par égard pour sa faiblesse, le recteur lui faisait servir des mets plus délicats et plus substantiels, ce qui lui causait un véritable martyre; mais un jour Dieu lui fournit l’occasion de prendre sa revanche. Le servant par méprise mit à côté de lui un vase d’eau corrompue, dont on s’était servi pour conserver des fleurs. Le saint évêque but de cette eau fétide sans témoigner ni surprise ni répugnance, et il aurait continué à en boire jusqu’à la fin du repas, si la mauvaise odeur qui s’exhalait du vase n’eût appelé l’attention d’un voisin, qui s’empressa de le faire écarter.
Incapable de prendre aucun repos, à part ses entretiens fréquents avec les deux évêques de Cava et de Nocera, il consacra tous ses temps libres à la réalisation partielle d’nn projet qu’il nour-
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rissait depuis longtemps, projet très important, car il ne s’agissait de rien moins que de modifier tout le plan de sa Théologie morale. Dans les premières éditions il avait adapté ses commentaires à la Medulla du jésuite Busembaum. Or depuis le soulèvement des jansénistes contre la « morale relâchée » des jésuites, Busembaum était devenu odieux à tous. « Son nom, écrivait Alphonse à Remondini, excite presque autant d’horreur que celui de Luther1. » Le parlement de Paris l’avait condamné au feu. Bien que s’écartant souvent de ses opinions et notamment de son probabilisme, on pouvait craindre qu’Alphonse fût enveloppé dans la proscription dont cet auteur était l’objet. Il se résolut donc à supprimer le texte de la Medulla , ce qui nécessitait une refonte de son ouvrage. « Combien je me repens, écrivait-il, d’avoir attaché mes commentaires à cet ouvrage ! mais qui pouvait alors prévoir l’épouvantable tempe le qu'on soulèverait contre ce pauvre Busembaum? » Malgré sa faiblesse, il entreprit ce labeur ingrat avec trois de ses compagnons. « J’y ai travaillé sept et huit heures par jour durant cet été, écrivait-il plus tard à Remondini, bien que je ne fusse pas entièrement remis de la maladie mortelle à laquelle je venais d’échapper2. » En dépit de cet effort surhumain, il dut reconnaître que la tâche était lourde. Pendant ces deux mois de séjour à Pagani, il ne put composer d’après son nouveau plan que les deux traités de la conscience et des actes humains. Ce remaniement de tout l’ouvrage eût exigé deux ans et malheureusement il ne les eut jamais à sa disposition.
Ce qui l’occupait à Pagani plus encore que sa théologie, c’était son diocèse, dont il ne pouvait éloigner sa pensée. 11 voulait être informé de tout ce qui s’y passait. Des courriers arrivaient à chaque instant de la part de son vicaire général, des curés, des vicaires de district, de laïques qui recouraient à ses lumières. D’autres courriers partaient de Nocera, portant ses réponses. L’une de ces missives peint au vif son extrême charité. Une pauvre femme avait été incarcérée pour une peccadille contre les lois fiscales. Le saint écrivit au marquis de Granito, directeur des douanes, pour expliquer le fait et implorer la grâce de la condamnée. « Voilà onze jours, dit-il, que cette malheureuse est en prison, souffrant dè la faim, et désespérée de voir sa famille, qui vit de son travail, sans aucune ressource. La misère de cette femme, dont la conduite est irréprochable, me touche profondément. Je vous prie, mon-