CHAPITRE Xn
TROIS PROPHÉTIES
Extension de l'institut. — Gubbio et Spello. — Le couvent de Saint-Julien. — Gouvernement de François de Paule. — Imprudences providentielles. — Le père Hofbauer. — Suppliques indiscrètes du président. — Chapitre de Scifelli. — Nomination des supérieurs. — Mécontentement général. — Aspirations à la réunion. — François de Paule aux abois. — « L’union se fera, mais après ma mort. *
En regard de ce merveilleux relèvement des maisons napolitaines, il nous faut raconter maintenant les destinées des maisons pontificales sous le gouvernement de François de Paule. Trois remarquables prophéties de notre saint résument leur histoire. IL annonça que Dieu se servirait de ces maisons pour dilater la congrégation, — que les plus chauds partisans de la division seraient les plus ardents à réclamer la réunion, — et qu’enfin l’union se ferait, mais seulement après sa mort. Ces prophéties se sont réalisées à la lettre.
Plus entreprenant que prudent, François de Paule s’était empressé, nous l’avons vu, d’inaugurer sa présidence en fondant deux nouvelles maisons, Tune à Spello, l’autre à Gubbio. Certains pères blâmaient cette précipitation, mais Alphonse y découvrait la main cachée de la Providence. « C’est Dieu, dit-il un jour, qui a permis nos divisions pour en tirer sa gloire ; c’est lui qui a couvert d’un nuage nos maisons napolitaines, afin d’étendre et d’affermir la congrégation dans l’État pontifical. » Un fait singulier va nous prouver que l’esprit prophétique du saint avait parfaitement saisi les desseins de Dieu.
François de Paule ne se contenta pas des deux nouvelles fondations. Depuis longtemps il caressait le dessein de s’établir à Rome, et, dès le mois d’octobre 1783, il acheta aux pères carmes l’église et le
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couvent de Saint-Julien, entre Sainte-Marie Majeure et Saint-Jean de Latran. Cette acquisition lui coûta plus de sept mille scudi , c’està-dire une quarantaine de mille francs; mais comme sa bourse était absolument vide , les carmes, bien inspirés, prirent hypothèque sur la propriété, et stipulèrent qu’on en opérerait le transfert alors seulement que le prix d’achat, intérêt et capital, serait entièrement payé, ce que ne put jamais faire le pauvre président pendant les dix ou quinze années qu’il habita ce couvent. N’importe! son rêve était réalisé. 11 prit immédiatement possession de la maison, lui donna comme supérieur son procureur Leggio, et y installa son noviciat, où les postulants, comme on l’a dit, étaient reçus sans patrimoine et sans subir de trop minutieux examens. Il fallait un François de Paule pour fonder dans de pareilles conditions, et il fallait une maison à Rome pour que les desseins de Dieu sur la congrégation pussent s’accomplir.
Dix-huit mois après l’entrée des rédemptoristes dans le couvent de Saint-Julien, un étranger vint frapper à leur porte. C’était un homme de trente-trois ans, Morave de naissance, et dont la jeunesse, assez singulière, s’était passée en grande partie à Vienne. Il s’appelait Jean Hofbauer. Fils d’un modeste cultivateur, il n’avait pas six ans quand il perdit son père. Sa mère, une chrétienne des anciens âges, le conduisit près d’un grand Christ en croix, et lui dit : « Jean, voilà celui qui te servira de père: suis le chemin qu’il t’indiquera. » Depuis ce temps, l’enfant, plein d’amour pour Jésus, lui demandait le chemin qu’il devait suivre. Obligé de travailler pour vivre, à seize ans il entra comme aide chez un boulanger qui l’aima comme son enfant; mais, attiré par Jésus, il quitta son patron pour entrer dans un couvent de prémontrés en qualité de réfectorier. Là, son travail fini, il passait les heures libres du jour et une partie de la nuit à étudier la langue latine. Un jour, l’esprit qui travaillait son âme fit naître en lui un goût irrésistible pour la solitude : Jean laissa le couvent, et se fit ermite. Il vivait seul avec Dieu dans une forêt, quand Joseph II proscrivit tous les ermites de son empire. Jean prit alors le bâton de pèlerin et se dirigea vers la ville étemelle, espérant qu’aux pieds des saints apôtres ou sur les tombeaux des martyrs, Dieu lui ferait connaître sa volonté. Deux passions se disputaient son cœur : la noble passion de la vie solitaire en compagnie de Jésus, son seul amour, et la passion non moins sublime de la vie apostolique au service des âmes pour lesquelles Jésus a versé son sang. La première l’emporta d’abord : revêtu de la bure des ermites par l’évèque de Ti-
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voli, qui changea son nom de Jean en celui de Clément-Marie, il passa six mois dans une forêt solitaire près d’un célèbre sanctuaire de la Madone. U priait, il travaillait, il pratiquait la plus austère pénitence, il vivait heureux, séparé du monde et voisin de Dieu, quand tout à coup le désir de travailler au salut des âmes s'empara de lui avec une telle force qu'il abandonna subitement sa cellule et revint à Vienne afin de se préparer par l’étude au ministère sacré.
A Vienne, grâce aux libéralités d'une généreuse bienfaitrice que Dieu mit sur son chemin, il étudia la philosophie à l’université, en compagnie d'un jeune homme, Thadée Hübl, qui s’était lié avec lui de la plus étroite amitié: Hofbauer avait une intelligence très vive et une foi plus vive encore. Il souffrait en entendant les professeurs joséphistes de son temps enseigner des doctrines presque protestantes. Un jour que l'un d’entre eux exprimait devant ses élèves une opinion peu orthodoxe, Hofbauer se lève indigné et lui dit : « Monsieur, ce que vous venez d'avancer n’est pas catholique. » Le trait pénétra profondément dans l’âme du philosophe, car plus tard il avoua lui-même à l’intrépide chrétien que cette parole l’avait converti. Sa philosophie terminée, Hofbauer ne voulut pas ctudier la théologie dans ces universités allemandes où l’erreur avait libre accès. Accompagné de son inséparable ami, Thadée Hübl, il reprit le chemin de Rome, sans savoir comment, avec son petit pécule, il pourrait y subsister ni quel genre de vie Dieu lui destinait.
Les deux voyageurs, portant sur leurs épaules leur modeste bagage, arrivèrent à Rome au mois d’octobre 1784. Us passèrent la nuit dans une chétive auberge du mont Esquilin, à quelques pas de Sainte-Marie Majeure. Avant de prendre leur repos, ils convinrent de se rendre, le lendemain, à la première église dont ils entendraient tinter la cloche. La cloche les conduisit à Saint- Julien, où déjà des prêtres en méditation remplissaient le chœur. Après avoir prié longtemps, Hofbauer demanda à un enfant qui se trouvait près de la porte, à quel ordre appartenaient les desservants de cette église? — « Ce sont des religieux de la congrégation du Très Saint-Rédempteur, » répondit l’enfant, et il ajouta : « Et vous aussi, vous serez des leurs. »
Vivement impressionné par cette parole qui lui parut descendre du ciel, Hofbauer aborda le supérieur et lui demanda des renseignements sur la règle et le but particulier de l’institut. En apprenant que ces religieux travaillaient spécialement au salut des âmes les
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plus abandonnées, son cœur tressaillit de joie. Il lui sembla qu’on lui révélait subitement le moyen de satisfaire son plus ardent désir. Sa joie devint de la jubilation quand, expliquant les origines de la congrégation, le supérieur prononça le nom de M* de Liguori. Hofbauer connaissait plûsieurs ouvrages du saint fondateur traduits en langue allemande, et spécialement les Visites au saint Sacrement , qui lui avaient fait tant de fois verser des larmes au pied de l'autel. Il n’en demanda pas davantage. Persuadé que Dieu lui-même avait dirigé ses pas vers les missionnaires du Très Saint-Rédempteur, il sollicita son admission au noviciat, et fut accepté, ainsi que son compagnon, sans aucune difficulté.
Or quand on pense aux circonstances extraordinaires et aux conditions anormales dans lesquelles fut reçu dans la congrégation le grand homme qui devait la transplanter au-delà des monts et la répandre par ses disciples dans le monde entier, le religieux qui devait être un second Alphonse par son zèle d'apôtre, ses vertus héroïques et l'incomparable honneur d’être placé comme lui sur les autels, on voit providentiellement réalisée cette parole du saint fondateur : « Dieu a permis la division pour multiplier les maisons des États, » et nous pouvons ajouter : pour fonder en particulier celle de Saint-Julien, qui devait recevoir le père Hofbauer. Sans la division, qui aurait jamais conçu la pensée d’un établissement à Rome, alors que toutes les maisons des États végétaient faute de ressources et de sujets? Et cependant cette fondation entrait dans le plan divin. C’est la cloche de Saint-Julien qui conduisit Hofbauer aux pieds du Très Saint-Rédempteur, là où devait se déterminer sa vocation. Ensuite ne fallait-il pas des supérieurs d’un genre tout particulier pour admettre d’emblée au noviciat un étranger, un homme de trente-trois ans, fraîchement débarqué à Rome, dépourvu de patrimoine et de tout moyen d’existence? Et néanmoins c’est grâce à ces imprudences, qu'un homme de raison et d'expérience n'eût jamais commises, qu’Hofbaucr put accomplir ses hautes destinées.
Cela est si vrai qu’en apprenant l’admission de ces deux Allemands au noviciat et leur ardent désir de retourner dans leur patrie aussitôt après leur profession pour fonder à Vienne une maison du Très Saint-Rédempteur, les pères napolitains se demandèrent si leurs frères des États, avec leur ambition de s'étendre, ne perdaient pas la tête. Us riaient de tout leur cœur de cette maison allemande, mais ils furent tout étonnés de voir qu’avec son esprit prophétique, Alphonse pensait tout autrement qu’eux.
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« Lorsqu’on l'informa du pieux dessein de ces étrangers, dit Tannoia, il en éprouva une grande joie. » Et aussitôt, comme si les voiles qui nous cachent l’avenir eussent disparu, il annonça les desseins de Dieu. « Le Seigneur, dit-il, va se servir de ces deux hommes, et soyez sûr que par eux il propagera sa gloire dans ces pays lointains. Depuis la suppression des jésuites, ces contrées sont à moitié abandonnées. Dans ces pays les missions devront être différentes des nôtres. Au milieu des luthériens et des calvinistes, les instructions sont plus utiles que les sermons. Il faudra commencer par faire dire le Credo , et puis disposer le peuple à quitter le péché. Ces bons prêtres pourront faire beaucoup de bien, mais ils ont besoin de plus grandes lumières. » Puis, n'écoutant que son zèle, le saint vieillard ajouta: « Je leur écrirai; » mais se rappelant aussitôt qu'il n’était pas leur supérieur : « Dieu ne veut pas que j’y mette la main, dit-il. Mon Dieu, augmentez mes humiliations, et que tout soit pour votre plus grande gloire ! »
Deux ans après, Hofbauer et Htlbl, devenus prêtres et religieux, repassaient les monts pour implanter dans leur patrie la congrégation du Très Saint-Rédempteur. Dès lors, Dieu ayant accompli son œuvre, la raison providentielle de la division n’existait plus : aussi allons nous voir les fondations de François de Paule s’écrouler, ses entreprises avorter, et lui-même demander à grands cris, pour éviter une chute lamentable, la réunion de toutes les maisons de l’institut. Chose étonnante! au moment même où François de Paule et Leggio travaillaient de toutes leurs forces à la séparation, Alphonse avait prédit ce revirement auquel personne ne pouvait s’attendre. « Vous le verrez, s’écria-t-il un jour, les plus ardents fauteurs du schisme feront bientôt l’impossible pour obtenir la réunion de leurs maisons aux nôtres; mais il en sera ce que Dieu voudra! »> Le plus étrange encore, c’est que le président et le procureur furent eux-mêmes les artisans de leur ruine.
Au fond, ces deux chefs n’eurent jamais les sympathies de leurs subordonnés. Si on les avait suivis par crainte du règlement, on ne leur pardonnait pas d’avoir empoisonné les derniers jours d'un père vénéré, et ruiné les maisons du royaume. De plus, en voyant se multiplier le nombre des fondations, s’amonceler les dettes, et s’introduire dans la congrégation toutes sortes de sujets sans patrimoine et presque sans formation, les anciens tremblaient pour l’avenir et comparaient involontairement l’administration aventureuse du président et la conduite si sage et si modérée du saint fondateur. Aussi soupirait-on tout bas après l’heureux jour de la
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réunion, et quand François de Paule annonça que, par suite d’un accord avec leurs frères napolitains, il y aurait comme par le passé communication des suffrages pour les morts et échange des sujets pour les missions, on accueillit cette nouvelle avec d’autant plus de joie que ce premier acte fut considéré comme le prélude du retour à l’unité.
Le président connaissait parfaitement les dispositions de ses sujets à son égard; mais, toujours esclave de l’ambition, il réussissait de plus en plus à s’aliéner les cœurs. Après avoir tant de fois demandé un chapitre général pour procéder à la nomioation canonique des supérieurs, il adressa en 1783 une supplique à l’effet d’obtenir directement du Saint-Siège la présidence à vie, un procureur et des consulteurs nommés également par le pape, sous prétexte d’éviter « les troubles et les innovations qui pourraient naître d’un chapitre général l. » Cette volte-face, qui trahissait trop le désir de se perpétuer au pouvoir sans courir les risques d’une élection, causa un mécontentement d’autant plus vif qu’elle était moins attendue. Nommés recteur majeur et procureur, François de Paule et Leggio n’en furent discutés et jugés que plus sévèrement : en effet, dans une circulaire du mois d’octobre, Françoiss’élève violemment contre ceux qui osent critiquer sa conduite. « Du reste, ajoute-t-il, on peut penser et dire ce qu’on voudra : je remplirai mon devoir sans autre souci que d’obéir à Dieu et d'observer la règle 2. »
Une fois maître absolu, il arriva même, par ses suppliques indiscrètes, à impatienter la cour romaine, qui pourtant lui avait prodigué ses faveurs. En avril 178k, Leggio présenta à la sacrée congrégation une requête en sept points, sur laquelle le cardinal Zelada fit au saint-père ce rapport peu flatteur : « Les supérieurs généraux de la congrégation du Très Saint-Rédempteur demandent à Votre Sainteté : 1° De confirmer comme appartenant exclusivement à l’institut les sept maisons existant dans l’État pontifical et celles qu’ils érigeront à l’avenir. Demande inutile après les déclarations déjà faites . 2° De substituer les maisons fondées par eux dans tous les biens et droits des anciens possesseurs. Demande injuste , puisqu'on ne peut créer des droits au préjudice cTun tiers . 3° De permettre l’ordination des leurs titulo mensæ commuais . Demande oiseuse, puisque cette faveur leur a déjà été