CHAPITRE XIY
LE PURGATOIRE INTÉRIEUR 1781-1785
Éprouves surnaturel les. — La nuit de L'àme. — Scrupules et terreurs. — Tentations effrayantes contre la foi, contre la pureté, contre l’humilité, contre l'espérance. — Diverses apparitions du démon. — Invincible résistance du saint. — Obéissance et prière. — Extases. — Prophéties. — Miracles.
Dieu façonne ses saints comme l’artiste ses statues. Armé du ciseau et du marteau, le sculpteur tire d'un bloc de marbre une belle image de Jésus-Christ; de même, en multipliant les épreuves, Dieu fait d’un fils d'Adam une copie de son divin Fils. Mais souvent il arrive que l’artiste laisse dégrossir le marbre et tracer les premiers linéaments de la statue par des apprentis qui travaillent sous sa direction, et qu’il se réserve de mettre la dernière main à son œuvre pour lui imprimer le cachet de son génie. Ainsi, pour former ses grands saints, Dieu emploie d’abord les agents naturels, les tentations de la concupiscence, les maladies, les persécutions des hommes; puis, quand l’Ame déjà purifiée par ce premier travail porte en elle l’empreinte du Crucifié, le divin artiste, au moyen d'afflictions surhumaines et de grâces proportionnées, achève lui-mème le portrait, qui sera, comme son Fils bien-aimé, l’objet éternel de ses complaisances. C'est cette opération surnaturelle de Dieu dans l’àme du saint solitaire de Pagani qu'il nous faut à présent décrire.
La grande épreuve commença au cours de l’année 1784 et dura jusqu’à la fin de 1785. Si l’on veut se faire quelque idée du martyre qu’Alphonse souffrit durant ces dix-huit mois, il faut se rappeler que ce vieillard de quatre-vingt-huit ans n’avait eu qu’un seul amour, l’amour de son Dieu; une seule crainte, la crainte de le perdre. Pour Dieu il avait tout quitté, tout sacrifié; pour Dieu, pour
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sa gloire, pour son Église, pour le salut des pécheurs rachetés par le sang de Jésus, il avait travaillé tous les jours de sa vie sans perdre une minute de son temps ; pour Dieu il avait crucifié sa chair, affronté toutes les fatigues dun dur apostolat, souffert avec patience de cruelles persécutions, même la honte d’être jeté hors de sa congrégation. Tout cela avait mille fois déchiré son cœur, mais, dans la pauvre cellule où il était rélégué, il lui restait le trésor que personne ne pouvait lui enlever, il lui restait son Dieu, l’ami qui avait consolé ses douleurs, et souvent l’avait attiré à lui par de doux ravissements. Avec Jésus, il n’y avait plus d’isolement, et la cellule devenait un paradis.
Or tout à coup, comme l’Éden après le péché, le paradis disparut. Dieu, le soleil de son âme, cessa d'y répandre sa lumière. Une nuit plus affreuse que celle du tombeau enveloppa le pauvre solitaire. Il se voyait abandonné de tous, abandonné de Dieu, et sur le bord de l’enfer. En jetant les yeux sur sa vie passée, il n’y reconnaissait que des péchés. Tous ses travaux, toutes ses bonnes œuvres, n’étaient plus que des fruits gâtés qui faisaient horreur à Dieu. Sa conscience, tourmentée du matin au soir par le scrupule, jouet de toutes les illusions, convertissait en péchés. graves ses actions les plus simples et même les plus saintes. Lui, le grand moraliste, qui avait donné son avis, et avec un si parfait discernement, sur tous les cas de conscience, dirigé des milliers de chrétiens dans les voies de la perfection, rassuré les pécheurs en leur parlant des infinies miséricordes de Dieu, consolé tant de fois les âmes en proie à l'inquiétude, il marchait maintenant à tâtons, et tremblait comme un aveugle qui côtoie des abîmes, incapable de faire un seul pas sans le secours d’un bras étranger.
Dans cet état de trouble et de désolation, il n’osait plus communier. Son amour pour Jésus-Christ l’entraînait vers l’autel, et la crainte l’empêchait d’ouvrir la bouche pour recevoir la sainte hostie. Un matin le père Garzilli allait lui donner la communion. Il avait déjà récité les paroles liturgiques : Ecce agrnis Dei , et commençait la formule : Corpus Domini nostri Jesu Christi, quand il vit le pauvre vieillard près de reculer : « Monseigneur, dit-il, ne faites pas faire antichambre à Jésus-Christ. » Plusieurs fois il fallut l’intervention de Villani pour le décider à triompher de ses terreurs. Un jour d’extrême agitation, il resta irrésolu jusqu’à midi, quand soudain, le nuage qui obscurcissait son esprit s'étant dissipé, il s’écria en pleurant : « Donnez-moi Jésus- Christ! » Une autre fois, se croyant tout couvert de péchés, il ne
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pouvait se décider à communier. Villani parvint à le tranquilliser, et subitement s’alluma dans son coeur un tel désir de recevoir Notre-Seigneur que l’on dut aussitôt lui porter la communion. Les moments lui paraissaient des siècles. « Quand viendrez-vous, répétait-il, quand viendrez- vous , ô mon Jésus? »
Habitué comme il l’était à épancher son cœur dans le cœur de Jésus, naturellement, au fort de ses angoisses, il recourut au soulagement que procure la prière, mais il lui semblait qu’entre Dieu et lui s’élevât un mur infranchissable. « Je m’adresse à Dieu, disait-il un jour, mais à chaque parole que je dis, une voix intérieure me répond que Dieu me repousse. Je m’écrie : Mon Jésus, je vous aime! et la voix répond encore : Ce n’est pas vrai! » Alors, l’obscurité croissant toujours, il avait le sentiment que le cœur de Dieu lui était fermé et le paradis perdu pour lui. Dans ces moments d’indicible détresse, il regardait le crucifix les yeux pleins de larmes, et s’écriait : « 0 mon Jésus, je n’aurai donc point le bonheur de vous aimer éternellement! » Puis, s’adressant à la sainte Vierge : « Ma bonne Mère, pourquoi ne dois-je pas vous aimer dans l’ éternité? » Et se répondant à lui-même , il ajoutait : « J’ai foulé aux pieds toutes mes obligations. Je ne dis plus la messe, je ne dis plus l’office, je ne fais plus une seule bonne œuvre; mes sens se révoltent, et je mange comme un loup. Je ne comprends pas comment Dieu peut encore me supporter. » Alors, en proie à la plus violente anxiété, il demandait miséricorde : « Non , mon Jésus , ne permettez pas que je sois damné ! Seigneur, ne m’envoyez pas en enfer, parce qu’en enfer on ne peut plus vous aimer. Chàtiez-moi comme je le mérite, mais ne me rejetez pas de devant votre face. »
L’obéissance était son unique réconfort. Incapable de juger par lui-même , il acceptait aveuglément les décisions de son directeur ou de tout autre prêtre , malgré le sentiment qu’il éprouvait et les raisonnements contraires que l’esprit tentateur lui suggérait pour le jeter dans le désespoir. « Ma tête, disait-il, ne veut pas obéir. » Souvent on l’entendait s’écrier : « Seigneur, faites que je sache me vaincre et me soumettre; non je ne veux pas contredire, non je ne veux pas m’en rapporter à moi-même. » Et l’obéissance triomphait de toutes les tentations.
Aux scrupules qui lui rendaient la vie insupportable vinrent bientôt se joindre, pour l’accabler, les tentations les plus effroyables contre toutes les vertus. Afin de montrer à l’ange tombé que son intelligence et ses prestiges ne peuvent rien contre une volonté fortifiée par la grâce d’en-haut, Dieu permit au démon d’es-
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sayer ses forces contre le saint vieillard. Dès lors l’esprit mauvais ne cessa de l’obséder, espérant encore vaincre ses résistances et l'entraîner dans l’abîme. « J’ai été épouvanté des tentations qu’il eut à subir, dit le père Mazzini, et ravi de son courage à les surmonter. » Les témoins au procès de béatification qui habitaient alors Pagani, ne trouvent pas d’expressions assez fortes pour dépeindre cette lutte suprême. « Comme l’or jeté dans la fournaise, dit le père Caprioli, le serviteur de Dieu eut à subir d’horribles tentations. Je l’ai vu maintes fois pleurer comme un enfant; je l’ai entendu pousser des cris déchirants, et, d’une voix qui inspirait la pitié, implorer du secours contre l’ennemi. » — « Parfois, ajoute le père Cajone, la violence des tentations et les désolations intérieures non seulement lui arrachaient des larmes mais le faisaient tomber en syncope. Et cependant jamais il ne perdit confiance dans la puissance et la bonté du Seigneur. » — « Un jour, rapporte lepèreNigro, la tempête de tentations et de désolations l’agitait au point que tout son corps tremblait. « Seigneur, Seigneur, criait-il d’une voix à fendre l’àme, aidez-moi, venez à mon secours! » Au plus fort de cette crise , le frère Romito lui dit pour le calmer : « Monseigneur, remettez-vous, je vous en prie, car vous finiriez par perdre la tète. » Sans s’émouvoir aucunement de cette observation, il arrêta son regard sur le frère et lui dit avec douceur : « Mon cher frère, et si Dieu veut que je meure fou, qu’avez-vous à dire? » N’est-ce pas l’Ame au paroxysme de l’épreuve, et en même temps au degré suprême de la résignation?
A considérer la nature et le détail de ses tentations, telles que les ont racontées au procès les pères Villani, Tannoia, Corrado, Mazzini, l’àme est saisie d’effroi, et l’on se rappelle involontairement les Antoine, les Hilarion, et tant d’autres qui eurent à lutter contre les esprits de l’ablme.
Alphonse eut toujours une foi très vive dans les mystères de la religion. On eût dit qu’il voyait, comme les anges, Jésus caché sous les saintes espèces. Ses communications intimes avec Dieu, ses extases fréquentes, l’avaient fait pénétrer plus avant que personne dans le monde surnaturel. On a vu dans ses écrits avec quelle inébranlable conviction il défendit contre les hérétiques la sainte Église de Dieu et son magistère infaillible. Or, pendant cette période de ténèbres, il n’est aucun de nos mystères, dit Mazzini, contre lequel il n’ait été tenté. Des doutes s’élevaient dans son esprit contre toutes les vérités du Credo , et, comme sa conscience obscurcie ne distinguait plus le sentiment du consente-
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ment, il lui semblait que la foi se mourait dans son àme. Alors il se cramponnait pour ainsi dire à la vérité, il multipliait les actes de foi, il criait avec feu : « Je crois, Seigneur, oui je crois, et je veux vivre et mourir enfant de l’Église. »
Mais le démon, qui l’obsédait, ne voulant point lâeher prise, se présentait à lui sous des fantômes étranges pour fortifier la tentation. Un jour, après une de ces luttes violentes, il fit appeler en toute hâte le père Corrado, et il lui dit en tremblant d’épouvante : « Il est venu ici un homme mauvais qui m’a fait de grands reproches , du ton le plus acerbe et le plus amer. Il m’a dit en particulier que je n’ai pas la foi, et que pour cette raison je suis damné. — Croyez- vous , lui dit Corrado , tout ce que Dieu a révélé à son Église, et tout ce que cette Église nous enseigne? — Certainement je crois, répondit-il, et je suis prêt à donner ma vie pour ma foi. — Espérez- vous , reprit le père, la vie éternelle par les mérites de Jésus-Christ? » 11 reprit alors sa sérénité et dit au père Corrado : « Je n’ai donné nulle créance aux paroles de ce maudit, ni laissé pénétrer le doute dans mon àme. Je crois tout ce que m’enseigne la sainte Église, et j’espère me sauver par les mérites de Jésus-Christ et de la très sainte Vierge Marie. »
Ce qui surtout exaspérait le démon, c’était la profonde humilité du saint. Il mit tout en œuvre pour lui inspirer un sentiment d’orgueil. Un jour il lui apparut sous la figure d’un missionnaire napolitain, et entama un long discours sur les ouvrages d’Alphonse. « Les savants, disait-il, ne cessent d’exalter vos écrits et d’admirer les merveilleux fruits de salut qu’ils opèrent dans le monde entier. » Le saint vieillard, sans s’émouvoir de ces louanges, s’humilia profondément et dit au faux missionnaire : « J’ai fait ce que j’ai pu, mais s’il y a quelque chose de bon dans mes ouvrages, je le dois à l’assistance de Dieu. — Sans doute, reprit le tentateur, mais il n’en est pas moins vrai que ce sont vos ouvrages, et que par conséquent c’est vous qui ôtes l’auteur du bien immense qu’ils font à des millions d’âmes. » A ces propos si chatouilleux pour l’amourpropre, Alphonse s’abîma dans son néant, et fit un grand signe de croix. Le démon disparut aussitôt, furieux de voir chacun de ses assauts aboutir à une honteuse défaite.
Impuissant à exciter l’orgueil, l’esprit impur entreprit d’éveiller dans sa victime la concupiscence charnelle et de perdre par l'impureté cet ange d’innocence qui depuis l’enfance jusqu’à l’extrême vieillesse avait conservé sans tache la robe blanche de son baptême. Saint Paul écrivait qu’au milieu de ses ravissements et de ses révé-
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lations, un esprit infernal le soumettait aux plus honteuses tentations. Alphonse connut pendant plus d’une année les terribles effets du pouvoir de Satan sur l’imagination et les sens. « J'ai quatrevingt-huit ans, disait-il un jour au père Criscuoli, et je sens en moi tout le feu de la jeunesse. » Les assauts parfois devenaient si violents qu’il éclatait en gémissements et frappait du pied la terre en s’écriant : « Mon Jésus, faites que je meure plutôt que de vous offenser! 0 Marie, si vous ne venez pas à mon aide, je deviendrai plus criminel que Judas. » 11 appelait alors à son secours les pères Villani et Mazzini; il se traînait à leurs chambres, et s’il ne trouvait ni l’un ni l’autre de ses confesseurs, il s’adressait au premier prêtre qu’il rencontrait. Au cours de ses nuits sans sommeil, obsédé par d’horribles suggestions, il envoyait chercher quelque père pour le défendre contre les ruses et les violences de l’esprit mauvais.
Au sujet des apparitions diaboliques qui le tourmentaient souvent à cette époque, certaines dépositions du père Mazzini au procès de béatification sont vraiment effrayantes et ne justifient que trop les terreurs du saint. Un jour qu’il se trouvait ainsi violemment tenté contre la sainte vertu, le démon se présenta dans sa cellule sous la forme d’un de ses religieux en qui il avait pleine confiance. Immédiatement Alphonse lui confia humblement la lutte qu’il devait soutenir contre ses sens révoltés. « Et pourquoi, lui répondit l’esprit impur, vous acharnez-vous de la sorte contre des instincts naturels que vous n’êtes nullement tenu de réprimer? Je suis moi-même sujet à ces passions et les satisfais sans scrupule. » Saisi d’horreur, Alphonse s’écria : v Jésus, Marie, à mon secours! » En même temps il s’agita si violemment qu’il faillit tomber sur le pavé, et le tentateur prit la fuite.
Quelquefois l’enfer employait la violence pour arriver à ses fins. « Après un de ces cruels assauts, raconte Mazzini, le saint vieillard me fit appeler en toute hâte pour entendre sa confession, parce qu’il était comme sur le point d’expirer. Je courus à sa chambre fort inquiet, et je le trouvai en effet complètement abattu. Je m’efforçai de le ranimer, et quand il fut capable d’articuler une parole, il me dit qu’il avait été en proie à d’affreuses surexcitations, que même une force invisible lui saisissait physiquement le bras pour le forcer à commettre le péché, et qu’enfin jamais homme, même en pleine vigueur, n’avait été troublé par d’aussi violentes passions, ce qui était complètement incompréhensible dans un vieillard presque nonagénaire, accablé d’infir-
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mités, épuisé par la maladie, n’ayant plus la force de se tenir debout ni de se mouvoir pour aller de son fauteuil à son lit. Je lui demandai s’il avait consenti en quelque manière à cette épouvantable tentation. 11 me répondit qu’il avait usé de toute sou énergie pour dégager son bras de l’étreinte invisible, et qu’intérieurement et extérieurement il avait résisté à l’ennemi sans consentir à la moindre pensée contraire à la pureté, ne cessant de pousser vers Dieu des cris de douleur et de répéter ces invocations : « Seigneur Jésus, je ne veux pas vous offenser, accordez-moi la grâce de résister à la tentation ; faites-moi mourir, ô mon Dieu, mais ne permettez-pas que je commette un péché. Ma mère Marie, venez à mon secours ; autrement je vais me rendre plus coupable que Judas lui-même! » Je le consolai de mon mieux, ajoute Mazzini, et je l’assurai qu’au lieu d’offenser Dieu, il avait gagné de grands mérites en triomphant de son ennemi. Je le bénis et il retrouva la paix. »
Satan usa d’un autre artifice pour le prendre dans ses filets. « Une après-midi, raconte le serviteur Alexis, pendant l’heure du repos, je l’entendis tout à coup m’appeler d’une voix forte. 11 avait le visage enflammé, et tremblait de frayeur. « Ferme la porte, me dit-il, tout à l’heure une femme est entrée dans ma chambre. — C’est impossible, répondis-je, votre porte était fermée. D’ailleurs c’est le temps du repos, la porte de la maison est également fermée, et le frère Léonard a la clé sur lui. — Je t’assure, me répondit-il, qu’une femme vient de se présenter dans ma cellule. — Comment voulez-vous, répliquai-je, qu’une femme ait pu pénétrer jusqu’ici, puisque tout est fermé à cette heure? — Va me chercher le frère Léonard, reprit-il. » J’allai chercher ce frère, qui remplissait les fonctions de portier. « Une femme a franchi la clôture, dit-il, et la preuve, c’est que cette femme, jeune encore, est venue tout à l’heure dans ma cellule. » Le frère protesta que la porte était fermée, et qu’il avait la clé sur lui. Alphonse comprit alors que l’ennemi s’était déguisé sous une nouvelle forme pour le tenter. « Combien de fois, ajoute le témoin, il fut soumis de la sorte aux tentations diaboliques, et obligé d’appeler un père à son secours! »
Ainsi battu, le démon, plus furieux que jamais, profita de la grande délicatesse de conscience de notre saint, et de la nuit obscure dans laquelle il était plongé, pour l’exciter au désespoir. De toutes ses épreuves, ce fut la plus désolante. 11 se vit bientôt tout couvert d’iniquités et justement abandonné de Dieu parce qu’il
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l’avait abandonné lui-même. Un jour qu'il entendait résonner à son oreille des paroles de réprobation, le père Villani lui cita ce texte d’Ezécbiel : Je ne veux pas la mort du pécheur , mais qu'il se convertisse et qu'il vive . « 0 mon Dieu, s’écria-t-il tout ému, combien de fois j’ai cité ces paroles aux pécheurs pour ranimer leur confiance, et maintenant je les oublie ! »
« Parmi les faits auxquels je fus mêlé pendant ces années de tribulations, dit encore Mazzini, je citerai les suivants. Une fois le serviteur Alexis vint m’appeler en toute hâte. Je courus à la chambre du serviteur de Dieu, et le trouvai dans un tel état d’épouvante que je le crus arrivé à son dernier moment. Après lui avoir adressé quelques paroles de consolation, je lui dis doucement : « Monseigneur, que vous est-il donc arrivé? dites-moi ce qui vous a jeté dans un si grand trouble. » Il reprit un peu de force et me raconta qu’un gentilhomme inconnu, étant venu le trouver, lui avait reproché avec colère toute une vie passée à offenser Dieu, et jeté en partant cette parole terrible : « Vous êtes damné, et il n’y a plus pour vous d’espérance de salut. Vos livres sont remplis d’erreurs contre l’Église, contre le pape, contre toutes les vérités de la foi. De plus, on y sent à chaque page votre criminel orgueil. » — « Mais, lui dis-je, avez-vous consenti à ces diaboliques pensées de désespoir? — Non, me répondit-il, Dieu m’a donné la force de résister. J’ai répondu que, malgré mes péchés, j’espère me sauver, non pas en comptant sur mes œuvres, mais sur les mérites de Jésus-Christ. » Et il répétait devant moi avec une ferveur touchante les actes qu’il avait opposés aux affirmations du prétendu gentilhomme. Je le consolai, et lui dis de bannir de son esprit le souvenir de ces détestables suggestions.
« Une autre fois il me raconta qu’un prêtre lui avait également affirmé que toutes ses paroles, toutes ses actions, tous ses écrits, étaient devant Dieu autant de péchés, ajoutant d’un ton farouche : « Vous êtes certainement damné, et il n’y a plus d’espérance pour vous. » — « Et ce prêtre, lui dis-je, vous le connaissez? » Sur sa réponse négative : « C’est évidemment le démon qui, sous la forme d’un prêtre, est venu vous inspirer de nouveau des pensées de désespoir. Avez-vous accueilli ces pensées ou les avez-vous combattues? » Il me dit alors qu’il avait fait avec toute la ferveur dont il était capable des actes de confiance dans la miséricorde de Dieu et dans l’intercession toute-puissante de la sainte Vierge. Il me répéta ces actes avec tant d’expression que j’en étais tout ému. Il me dit encore qu’au moment de ces tentations diaboliques, il atta-
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chait son regard sur le crucifix suspendu à la muraille, mais qu'au plus fort de l’épreuve un voile s’étendait sur ses yeux, de manière qu'il n’apercevait plus l’image de Notre-Seigneur. Je l’assurai encore que dans tout cela il n’existait pas l’ombre d’un péché, qu’il avait triomphé de Satan et fait grand plaisir à Dieu. Ces paroles le consolèrent, et j’allais le quitter quand il me supplia de rester auprès de lui. « Mon cher père Jean, me dit-il, ne me laissez pas seul, je vous en prie. Vous voyez bien que le mauvais esprit veut absolument me jeter dans le désespoir. »
On voit par ces exemples quels moyens il employait pour résister aux assauts de l’ennemi. Aussi longtemps qu’il en avait la force, il invoquait Jésus et Marie, et quand il se sentait défaillir corporellement, ne pouvant plus articuler une aspiration, il appelait quelque père à son secours. « Un jour, dit Adéodat Criscuoü, au moment d’une de ces crises de désespoir, il jeta un grand cri. Villani se rendit à sa chambre et parvint à le calmer. Mais la tentation reprenant, il poussa un second cri, plus pressant que le premier. Mazzini accourut h son tour et réussit également à Jui rendre la paix. Quelque temps après, retentit à mon oreille un troisième cri, plus strident et plus lamentable. Je volai à sa cellule. Il était étendu sur son lit : « Mon Dieu, disait-il, pourquoi dois-je vous perdre? Pourquoi serai-je privé de vous voir durant toute l’éternité ? » Je m’approchai de lui doucement et le priai de dire avec moi... « Avec vous! dit-il en m’interrompant, et qui êtes-vous? — Je suis le père Criscuoli. — Eh bien, que dois-je dire? — Monseigneur, regardez le crucifix, et dites avec moi : In te Domine speravi, non confundar in ætemum. Aussitôt il se releva sur sa couche, ses yeux s’illuminèrent, et il répéta plusieurs fois le verset sacré : In te Domine speravi, non confundar in ætemum . » Cette parole d’espérance, qui répondait si bien à ses tentations, lui avait rendu et lui rendit toujours la sérénité. <* Dans mes angoisses, disait-il lui-même au père Villani, je n’ai d’autre ressource pour retrouver la paix que de m’abandonner entre les mains de Dieu. J’espère que Jésus, par pure miséricorde, ne m’enverra point en enfer. »
Il est impossible de se figurer les souffrances du saint vieillard pendant les dix-huit mois que dura ce purgatoire intérieur. A l’un de ses amis qui lui demandait comment il se trouvait : « Comme un homme broyé sous les coups de la justicè de Dieu, » répondit-il. Le voyant un jour plongé dans une profonde mélancolie, un prêtre s’avisa de lui dire : « Vous étiez autrefois si joyeux! — Joyeux!
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sécria-t-il d’une voix sombre ; je souffre les peines de l'enfer. » Kt en effet les peines qu’il endurait ressemblaient plus aux peines de l’enfer qu'à celles du purgatoire. Dans le lieu d’expiation, l’âme souffre d’être privée de Dieu, mais elle a la certitude de le posséder un jour et de ne le perdre jamais. Alphonse, lui, croyait l’avoir perdu, et perdu pour toujours. De là ses cris d’effroi quand, sous l’influence de l’esprit mauvais, le sentiment du désespoir semblait dominer la volonté. Il criait au secours, il appelait Jésus et Marie, il suppliait ses frères de l’aider, comme un homme à qui l’on arrache Dieu et qui voit l’enfer s'ouvrir devant lui.
Si l’on demande pourquoi le Seigneur permet que ses meilleurs amis soient astreints à des épreuves aussi crucifiantes, la croix nous explique ce mystère. Il faut que les saints, membres vivants de Jésus-Christ, achèvent en eux sa douloureuse passion. Alors que les humiliations et les souffrances les ont épurés et transfigurés, Dieu les tire du purgatoire où il les tenait renfermés, les ténèbres font place à la lumière, la joie surabonde là où abondait l’affliction, et l’on admire bientôt un extatique et un thaumaturge dans l’homme qui paraissait tout à l’heure abandonné de Dieu. C’est ce qui arriva au saint après cette cruelle épreuve et même au milieu de ses plus amères tribulations. Ses extases et ses ravissements devinrent plus fréquents que jamais.
Les dépositions des témoins au procès de béatification sont remplies de faits miraculeux arrivés pendant les dernières années de sa vie. « Quand il était assis sur son fauteuil, dit Tannoia, il pouvait à peine remuer et ne se levait qu’avec l’assistance de ses serviteurs. Or plusieurs fois, pendant qu’il était occupé à prier, je le vis s’élancer de dessus son fauteuil. Ses mouvements devenaient brusques et rapides, son corps paraissait avoir la légèreté d’une plume. » lTn jour qu'on le promenait dans le corridor sur sa chaise roulante, le père Volpicelli crut remarquer qu’il était de nouveau sous l’impression de la crainte. « Faites un acte d’amour, lui dit-il, et Jésus sera content. » Alphonse lui demanda ce qu'il fallait dire à Jésus. Volpicelli, s’approchant de son oreille, prononça ses mots : « Mon Jésus, je vous aime de tout mon cœur. » Il n'avait pas fini, que le saint, par un mouvement extatique, s'élança d’une palme au-dessus de sa chaise et frappa fortement de la tête le menton de son interlocuteur. Quelques jours après, rencontrant de nouveau Volpicelli dans les corridors, il lui demanda de nouveau comment on faisait l’acte d'amour. Volpicelli eut soin de se tenir à distance pour répéter sa formule, et il fit bien,
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car à peine eut-il prononcé le nom de Jésus que, de nouveau ravi hors de lui, Alphonse s’élança de plus d’une palme au-dessus de son fauteuil.
Aux ravissements et aux extases dont il plut à Dieu, en ces derniers temps, de favoriser son serviteur, viennent se joindre les dons surnaturels, la vision des choses cachées, le discernement des esprits, les prophéties et les miracles, qui accrurent encore sa grande réputation de sainteté. Un sentiment tout céleste lui révélait la présence de Jésus-Christ dans l'hostie consacrée. Un jour, après avoir reçu la communion des mains du père Garzilli, en commençant son action de grâces, il dit au frère Romito : « Garzilli 11'a pas consacré ce matin. » Stupéfait le frère appela le serviteur Alexis, qui avait servi la messe, et il se trouva en effet que le célébrant avait passé par mégarde du Memento des vivants au Memento des morts.
Un matin, sortant subitement d’un profond sommeil, il dit au serviteur Alexis : « Près du couvent habite une femme de mauvaise vie ; l’as-tu appris? — Non, dit le serviteur, je ne sors jamais de la maison. — Va me chercher le curé de la paroisse, » repritil. Celui-ci accourut, et resta interdit quand Alphonse se plaignit de ce qu’il tolérait une prostituée au milieu de ses paroissiens. « C’est vrai, répondit le curé, mais c'est un désordre caché, que le voisinage ignore, et qui va disparaître. »
Voici un fait non moins surprenant. Au commencement de l'année 1787, un jeune Napolitain, débauché incorrigible, avait été envoyé par ordre du roi dans le couvent de Saint-Michel pour y rester un certain temps en punition de sa vie déréglée. Emporté par la passion, ce malheureux eut l'audace d'introduire dans sa chambre, à l’insu de tout le monde, sa complice travestie en militaire. Or, vers les sept heures du soir, le saint vieillard, averti surnaturellement, se mit à crier : « 11 y a une femme dans la maison; vite qu'on chasse cette femme ! » Le frère et le serviteur crurent qu'il avait le délire. « Soyez tranquille, lui dirent-ils, la porte est fermée, et d’ailleurs on ne laisse pas entrer de femmes dans la clôture. » Le lendemain à pareille heure, le fait s'étant renouvelé, il s'agita de nouveau : « Je vous l'ai dit et je vous le répète, s’écria-t-il, il y a une femme dans la maison : qu'on s'empresse de la chasser! » Vainement on s’efforça de le tranquilliser. Le soir, à la seconde table, le frère Romito et le serviteur Alexis prenaient leur souper en compagnie de plusieurs frères et du jeune Napolitain. Ils racontèrent par manière de plaisanterie qu’Alphonse
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leur avait soutenu qu’une femme se trouvait cachée clans le couvent. Saisi d une frayeur mortelle, le jeune homme s’empressa de courir à sa chambre et de reconduire à la porte le prétendu militaire. Lui-même, craignant d’avoir été découvert, partit le lendemain à la dérobée, et s’enfuit du pays. Plus tard il confia son équipée à un jeune homme de Cava, qui, dans une retraite à Saint-Michel , raconta tous les détails de cette singulière aventure.
Un gentilhomme amena un jour à Pagani une de ses sœurs, qui se disait depuis longtemps obsédée par le démon. Il demandait avec instance qu’Alphonse descendit au parloir pour bénir la malheureuse et la recommander à Dieu. Lorsqu’on alla le* prier de condescendre aux désirs du frère et de la sœur, il jeta plusieurs fois les yeux sur le crucifix et sur l’image de Marie ; puis, poussant un soupir, il répondit au père : « Obsédée, obsédée! dites-lui qu’elle fasse une bonne confession. » La jeune dame suivit ce conseil, et il ne fut plus question d’obsession.
Les populations avaient une telle vénération pour le saint évêque et une si grande confiance en son pouvoir sur le cœur de Dieu, qu’on lui amenait les malades pour qu’il les bénit et leur rendit la santé. Une dame de Nocera, nommée Thérèse Desiderio, avait un fils de huit ans qui depuis plusieurs années souffrait de plusieurs maladies graves et ne trouvait de repos ni le jour ni la nuit. La pauvre mère le fit conduire à Pagani. Là un de ses parents le prit entre ses bras et le porta dans la cellule du saint. Alphonse le bénit et lui dit de réciter tous les jours trois Ave Maria en l’honneur de la sainte Vierge. A l’instant même le petit infirme se sentit guéri, et son mal ayant disparu pour toujours, il se consacra par reconnaissance au service du Seigneur et devint un excellent prêtre. Il en fut de même d’un jeune homme entièrement privé de l'ouïe, qu’un gentilhomme du diocèse de Noie amena aux pieds du saint. Celui-ci le bénit, et aussitôt, comme au temps de Notre-Seigneur, le sourd entendit. « Alphonse, dit Tannoia, éprouvait une tendresse toute particulière pour les petits enfants, à cause de leur innocence. Autrefois, lorsqu’il faisait sa promenade en voiture, les mères se pressaient sur son passage et lui présentaient leurs enfants malades en le priant de les bénir. Tout plein de charité, il faisait arrêter son carrosse, et leur imposait les mains; après quoi il les rendait à leurs mères sains et saufs en disant: « Recommandez-les à Marie.» Quand il fut relégué dans sa cellule, les mères apportèrent leurs petits malades à Sàint-
Michel, et le serviteur les présentait au saint évêque, qui leur imposait les mains et les guérissait. On dirait une scène de l'Évangile. Or le frère Romito et le serviteur Alexis affirment qu’Alphonse opéra ainsi d'innombrables guérisons.
En tout temps Dieu l’avait favorisé du don de prophétie ; mais à cette époque il semblait que l'avenir n’eût plus de secrets pour lui. Cinquante ans auparavant, nos lecteurs s’en souviennent peutêtre, il avait annoncé à une femme de Carifi qu’elle aurait pour époux un Napolitain et que son premier enfant entrerait dans l’ordre des carmes. La prédiction se réalisa de point en point. L’enfant, Joseph Imparato, tomba malade, mais Alphonse le guérit miraculeusement. A quinze ans il entra dans l'ordre des carmes, et fut attaché plus tard au couvent de Salerne. Depuis la rentrée du saint évêque à Pagani, il venait bien souvent demander des conseils à celui qu’il considérait comme le second ange gardien de son Ame, et qui vraiment , comme on va le voir, semblait avoir reçu du ciel la mission de diriger tous ses pas. Témoin au procès de canonisation, Joseph Imparato raconta les faits suivants : « Un jour, étant allé, selon mon habitude, faire visite au saint vieillard de Nocera, je lui parlai de mon ministère et lui dis que l’archevêque de Salerne m'avait autorisé à entendre les confessions, même celles des femmes. « C’est bien, mais priez beaucoup, car, le 23 août de l’an prochain, une mauvaise femme viendra vous tenter au saint tribunal de la pénitence. » Cela se passait en 1782. Or le 23 août 1783, je fus tenté comme il l’avait prédit. Dieu me donna la force de chasser l’impudente qui vint me faire d’infAmes propositions. »
Cette prédiction à jour fixe est d’autant plus étonnante quelle se répéta une seconde fois. « Dans le courant de l’année 1783, continue Joseph Imparato, le serviteur de Dieu m’annonça que le 25 février 1788, c’est-à-dire cinq ans plus tard, je serais de nouveau tenté par une indigne créature. Il me donna même à cette occasion une image de Jésus crucifié, et m’exhorta instamment à persévérer dans la prière . « Si vous priez, Dieu vous aidera, » me dit-il. Comme la première fois, lepreuve eut lieu au jour marqué, et, grâce à Dieu, j’en sortis victorieux. De plus, j’avais un frère cadet, nommé Antoine, qui se maria contre la volonté de mon père. Le serviteur de Dieu m’annonça qu’il mourrait d’une mort prématurée. Il nous fut enlevé en effet à l’Age de trente et un ans. Je pensais placer les deux filles de mon frère défunt soit à Naples, soit à Salerne, mais mon conseiller, toujours bien inspiré, me dit que, pour leur bien spirituel et temporel, je devais
LE PURGATOIRE INTÉRIEUR
les établir à Cava. De fait, elles trouvèrent dans cette ville des partis avantageux sous tous les rapports. »
Alphonse s’était toujours montré très affecté des désordres de la capitale, et surtout de l'incrédulité qui commençait à envahir certaines classes de la société. « Malheureuse Naples, s'écria-t-il un jour, c'est trop offenser Dieu! tu vas le forcer à te châtier. N'oublie pas que la miséricorde dédaignée se change en malédiction. » Quelque temps après, assis sur son fauteuil, il paraissait absorbé dans une profonde méditation. Les pères Corrado et d’Àgostino se trouvaient à côté de lui. Tout à coup, comme si ses yeux plongeaient dans l’avenir, il s'écria : « Un grand malheur affligera la ville de Naples en l’année 1799 : heureusement je ne serai pas témoin de sa désolation. » Ayant dit ces mots, il retomba dans sa silencieuse contemplation. En se jetant sur l'Italie à la fin du siècle, la Révolution se chargea de réaliser la prédiction du saint vieillard : l’armée française, commandée par Championnet, entra à Naples le 23 janvier 1799.
Sa grande réputation de thaumaturge attirait à Nocera nombre de visiteurs qui réclamaient sa bénédiction. Un jeune Napolitain, malade depuis longtemps, avait été envoyé dans ces parages pour y rétablir sa santé. Il vint aussi se jeter aux pieds du saint, en le priant de le recommander à Dieu et de lui obtenir une parfaite guérison. Alphonse le regarda affectueusement et lui dit avec douceur : « Demandez à la Vierge qu elle vous aide à faire une bonne mort. » Le pauvre jeune homme ne comprit que trop bien le sens de cette réponse. Il s’en retourna à Naples, se prépara à paraître devant Dieu , et quelques jours après on portait son corps au cimetière.
Le 19 mars 1786, arrivait à Noie pour y prêcher les saints exercices le célèbre père Alexandre de Meo, qui depuis près de quarante ans illustrait la congrégation par sa piété, son éloquence, et surtout par une science vraiment prodigieuse. Paysans et gentilshommes, prêtres et soldats, tous voulaient l’entendre, de sorte que sa renommée s’était répandue dans tout le royaume. Or pendant qu’Alexandre s’acheminait vers Noie avec un de ses confrères, Alphonse, assis sur sa chaise roulante, escorté de ses deux fidèles serviteurs, parcourait comme d'ordinaire les corridors du couvent. « Tout à coup, raconte Alexis Pollio, il se pencha vers moi et me dit : « Ces jours-ci un grand malheur va frapper la congrégation. » Le frère Romito n’avait pas entendu ce que me disait Monseigneur. Comme il m’interrogeait sur ce point, je lui répondis : « Il m’a
LE SOLITAIRE DE NOCERA
annoncé qu’un grand malheur va frapper la congrégation. » Cette prédiction, continue Pollio, ne se vérifia que trop vite, car, deux jours après, un courrier de Noie nous apporta la plus triste des nouvelles : Alexandre de Meo venait de mourir subitement. » Le soir du 20 mars, l’illustre prédicateur ouvrit les saints exercices, et il n’avait pas fini son exorde, qu'il tomba dans la chaire frappé d’apoplexie. On le porta mourant devant l’autel de la sainte Vierge, où il reçut les derniers sacrements et rendit le dernier soupir. « La congrégation, ajoute Pollio, perdait en lui non seulement un grand missionnaire, mais un homme de science extraordinaire et universellement estimé. C'était là le malheur prédit par le serviteur de Dieu. Quand on lui annonça la funèbre nouvelle, il montra bien par son attitude et sa conduite que ce n’était pas une nouvelle pour lui1. »
En 1786, quand mourut Alexandre de Meo, Alphonse achevait sa quatre-vingt-dixième année. Pour Dieu et pour les âmes, il avait, depuis trois quarts de siècle, travaillé sans se reposer, combattu sans faiblir, souffert sans se plaindre. Dieu venait de lui faire boire jusqu'à la lie le calice des douleurs : le saint était mûr pour le ciel. 11 nous reste à raconter comment il passa de l’exil à la patrie.