‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 170 sur 222 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

LES DERNIERS JOURS 1786-1787

Dernier anniversaire de la naissance du saint — Trois morts. — Élans vers Dieu.

— Maladie mortelle. — Désolation du peuple. — La Madone de Mfr Falcoia. — Vif désir de la communion. — L’extréme-onction. — Le saint viatique. — Pureté virginale. — Visite de Joseph de Liguori. — Scène des bénédictions. — Deux guérisons miraculeuses. — Douce et lente agonie. — La Vierge Marie et son serviteur.

— Le moment suprême. — « Alphonse au ciel. • — Les funérailles.

Le 29 septembre 1786, Alphonse entra dans sa quatre-vingtonzième année. A l’occasion de cet anniversaire de sa naissance, une messe solennelle d'actions de grâces fut célébrée à Saint- Michel. Le peuple de Pagani s’unit à la communauté pour remercier le Seigneur d’avoir bien voulu conserver jusqu’à ce jour à 1’affection de ses enfants le fondateur vénéré de la congrégation. Puis, accompagné de ses confrères, le père Villani se rendit auprès du saint vieillard pour lui présenter les hommages, les félicitations et les vœux de toutes les maisons de l’institut. « Je ne mérite pas tant d’égards, répondit-il, je dois tout à la miséricorde divine. » Et au souvenir des grâces dont Dieu l’avait comblé, il se mit à verser des larmes d’attendrissement. « Ce matin, lui dit Villani, nous avons chanté une messe d’actions de grâces en reconnaissance de ce que le Seigneur a daigné prolonger votre vie pour notre consolation à tous. — Je remercie tous les pères, répondit-il, de leur grande charité, et je demande au Seigneur qu’il les en récompense. »

Éclairé d’en-haut sur son avenir, le saint n’ignorait pas qu’on célébrait pour la dernière fois l’anniversaire de son entrée en ce monde. Quinze jours auparavant, le 13 septembre, son enfant chéri, Joseph Imparato, étant venu de Salerne, comme il en avait l’habi-

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tude, lui offrir ses vœux et recevoir ses avis, il l’entretint longtemps et affectueusement; puis, en le congédiant, il lui dit : « Mon cher Joseph, dans un an, à pareille époque, vous ne me trouverez plus vivant; nous ne nous verrons plus sur cette terre. Priez pour moi. et recommandez-moi à la Vierge des Douleurs1. »

Bientôt, comme si Dieu voulait lui rappeler à chaque instant sa fin prochaine, la mort se mit à frapper à coups redoublés autour de lui. Il avait beaucoup aimé le père Caputo, dominicain, autrefois supérieur du séminaire de Sainte- Agathe. Ce père étant tombé malade au couvent de Naples où il était retiré, on s’empressa de le recommander aux prières d’Alphonse. Quelques jours après, le 8 octobre, vers les quatre heures de l’après-midi, le saint dit tout à coup au frère Romito : « Le père Caputo se meurt. — Il n’est que malade, répondit le frère, c’est pourquoi je le recommande à vos prières. — Croyez-moi, mon cher frère, il expire. » Et en effet on apprit quelques jours après que le pieux dominicain était mort le 8 octobre, vers quatre heures du soir, au moment même où Alphonse avait dit au frère : « Le père Caputo expire. »

Le 10 novembre, mourut le vieux père Garzilli, l’ami des anciens jours, qui chaque matin célébrait la messe dans la cellule du saint et lui donnait la communion. En apprenant qu’il venait de rendre son Ame à Dieu, Alphonse fit un acte de résignation, récita le Dr Profundis avec ceux qui l’entouraient; puis, faisant allusion au grand Age de Garzilli, il leur dit en souriant : « Et moi aussi je suis de la classe de ces jeunes adolescents. »

La mort frappait toujours. Au mois de décembre, son médecin, don François Tortora, se sentant malade, lui lit demander le secours de ses prières. Il récita Y Ave Maria et les litanies. Le soir, en se retirant, le frère lui rappela le pauvre médecin : « Il est perdu, » lui dit Alphonse. Deux jours après, bien que la maladie ne parût pas mortelle, don François Tortora expirait sans que personne s’attendit A ce brusque dénoûment.

Le saint vieillard restait sur cette terre, mais son Ame suivait les exilés, qui, délivrés de leurs chaînes, s’en allaient dans la patrie, lly vivait à l’avance, aimant Jésus et Marie comme on les aime au ciel, et recevant de Dieu, dans de fréquents ravissements, des témoignages d’amour qui lui faisaient pressentir les joies des bienheureux. Ainsi se passèrent les premiers mois de l’année 1787, d’après les quelques traits notés par ses serviteurs.

1. Déposition du père Joseph Imparato , Summarium, 736, § 73.

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Le 19 janvier, Alphonse était depuis longtemps absorbé en lui-même, quand subitement il entra dans une vive agitation. Sans prononcer une parole, il s’élancait vers l’autel, comme s'il eût voulu saisir un objet vivement désiré. En suivant ses mouvements, le frère s’aperçut que ses bras et ses yeux se portaient vers l'image de la Vierge suspendue au-dessus de l’auteJ. Il détacha du mur l’image de la Madone et la lui présenta. Le saint la prit avec des transports de joie, la baisa affectueusement, et multiplia sans fin les actes d’amour. Puis il s’écria, tout hors de lui : « Je ne puis, non, je ne puis me séparer de l’amour de Jésus-Christ! »

Un matin le frère le trouva, contre son habitude, profondément endormi, et ne crut pas devoir le tirer de son repos, de sorte qu’il ne s’éveilla qu’après midi. Sa première pensée fut de demander la sainte communion. Pensant qu’il ne distinguerait pas le jour présent de la veille, le frère lui répondit : « Vous ne vous rappelez donc pas que vous avez communié? — Et quand ai-je communié? reprit-il vivement. Vous voulez me tromper : qu’on me donne la sainte communion ! » Ne pouvant plus équivoquer, le frère lui dit qu’il était trop tard, et que le moment était venu de prendre son dîner. Le pauvre vieillard se mit à supplier comme un enfant qui veut attendrir sa mère : « Mon cher frère, disait-il, faites qu’on m’apporte la communion , et je më passerai volontiers de dîner, et même du chocolat que vous me donnez le soir. »

Bien qu'il eût retrouvé toute sa sérénité, un nuage léger passait encore quelquefois sur son front. Le 9 mars, il parut un peu troublé pendant quelques instants, mais bientôt sa figure s’épanouit et, se tournant vers ses serviteurs : « Je prie Dieu pour vous et pour tous, dit-il, car je désire que vous alliez tous en paradis louer et bénir le Seigneur durant l’éternité. » Puis, s’adressant au Dieu de miséricorde, il s’écria d’une voix forte : « Seigneur, ne m’abandonnez pas, ayez pitié de moi, et pardonnez-moi. Je veux être toujours uni à vous, je veux vous aimer et vous glorifier pendant les siècles des siècles. Quand bien même tous m’abandonneraient, vous, ô mon Dieu, ne m’abandonnerez pas. » Et longtemps il épancha ainsi son cœur dans le cœur de son Dieu.

Ses forces baissaient toujours et ses douleurs devenaient plus violentes , mais jamais on ne l’entendit se plaindre. Au mois d’avril il éprouva des maux de gorge qui le tourmentèrent cruellement. « Il me semble, disait-il, qu’en prenant mon repas, j’avale des épines. » Un jour qu’il souffrait un véritable martyre, il s’écria : « Seigneur, je vous remercie : soyez toujours et toujours béni!

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Pourvu que vous ne me jetiez pas en enfer, envoyez-moi autant de faisceaux d’épines que vous voudrez. »

Le 16 juillet, sortant d’un profond recueillement, il dit tout à coup au frère Romito : « Il me reste une cérémonie à remplir. « Parole mystérieuse dont le frère comprit le sens quand, deux jo.urs après, le saint fut saisi par la maladie qui remporta. Une attaque de dysenterie compliquée d’une fièvre intense le réduisit à un tel état de faiblesse que déjà le 20 juillet on s’attendait à le voir expirer ; mais un peu de nourriture et quelques heures de sommeil suffirent pour lui donner la force de supporter dix jours encore son douloureux martyre. Chose remarquable bien que fréquente dans la vie des saints, son âme, naguère si inquiète et si troublée, conserva durant tout le cours de cette dernière maladie la plus parfaite tranquillité. « Je l’ai confessé plusieurs fois à cette époque, dit le père Magalli. Avant sa maladie, il se laissait parfois aller à l’inquiétude, bien que dans ses confessions on ne pût trouver matière à absolution, mais à partir de ce moment ses craintes disparurent, et il attendit la mort avec sérénité. Je lui demandai un jour s’il n’éprouvait aucun trouble de conscience et il me répondit : « Aucun. » C’est. la récompense que Dieu accorde aux âmes qu’il a le plus éprouvées.

Lorsqu’on apprit que la fin approchait, ce fut un deuil général. De tous les monastères s’élevaient de ferventes prières pour demander au ciel de conserver encore à la terre l’héroïque vieillard dont la haute sainteté excitait les justes à la vertu et les pécheurs à la pénitence. Prêtres, religieux, gentilshommes, accoururent à Pagani, désirant voir une dernière fois l’homme de Dieu et recevoir sa bénédiction. Les recteurs des différentes maisons, même de Bénévent et de Saint- Ange, accompagnés de plusieurs de leurs sujets, arrivèrent à leur tour au lit de mort de leur père vénéré. Quant au peuple de Nocera et de Pagani, il serait impossible de peindre sa désolation. Alphonse était considéré comme le protecteur de chaque famille. Les uns priaient à l’église pour obtenir sa guérison; les autres, le sachant presque désespéré , cherchaient à se procurer un objet quelconque qui lui eût appartenu. Le linge dont il s’était servi fut mis en pièces. On faisait toucher à son corps, sans qu’il s’en aperçût, quantité de chapelets ou d’autres objets de dévotion, tant était grande la vénération que tous portaient à l’homme de Dieu.

Calme et recueilli au milieu de ses enfants en pleurs, le saint semblait déjà ne plus appartenir à la terre. S’il sortait de son re-

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cueillement , c'était pour exprimer le désir de recevoir la communion. Le 22 juillet, on dressa un petit autel auprès de son lit, afin de lui donner la consolation de voir le prêtre offrir le saint sacrifice. Après qu’il eut communié et multiplié les actes d'amour de Dieu , le père recteur lui demanda s'il se trouvait mieux. Pour toute réponse, il dit : « Recommandez-moi à Jésus-Christ. » Le dîner terminé, les pères accoururent auprès de lui et lui mirent en main la miraculeuse Madone que MKr Falcoia, en mourant, avait léguée à la congrégation. Il considéra longtemps cette image qui lui rappelait de si doux souvenirs, et la baisa tendrement. Le frère Romito lui demanda alors de bénir, en qualité de supérieur, tous les pères et frères de la maison. « Et vous, répéta-t-il plusieurs fois, priez Dieu et la Vierge pour moi. » Ayant dit ces mots, il leva la main et les bénit. Il conserva jusqu’au soir toute sa présence d'esprit, mais un nouvel accès de fièvre amena le délire. « Donnez-moi Jésus-Christ, disait-il en étendant les bras. Vite , qu’on dise la messe! »

Le matin du 23, comme il avait repris ses sens, le frère lui dit qu’on allait célébrer la messe et qu'il pourrait communier. « Hâtezvous, » murmura-t-il d’une voix éteinte. Et comme on tardait un peu, il ajouta bientôt après : « Vous ne voulez donc pas me donner la sainte communion? » Quand vint le moment de la lui donner, il avait perdu connaissance. Vu son extrême faiblesse, le médecin crut qu’il était temps de lui administrer les derniers sacrements. Le père Mansione, recteur de la maison, essaya, mais en vain, de le préparer à recevoir rextrème-onction. Ne comprenant rien à ce <ju’on lui disait, il répétait toujours : « Je veux son corps... Je veux Jésus-Christ, donnez-moi Jésus-Christ. » Après que le père recteur eut fait les saintes onctions, le père Villani s’approcha du mourant, et lui demanda de bénir la congrégation; mais il ne donna aucune réponse et resta sans mouvement. Alors Villani s’avisa de lui dire que, par obéissance, comme évêque et comme supérieur, il devait, au nom de Jésus et de Marie, bénir la congrégation. A ce mot d’obéissance, il fît un effort comme pour sortir d’un rêve, leva la main et donna la bénédiction désirée.

Rien qu’il eût communié chaque jour pour satisfaire sa dévotion, il n’avait cependant pas reçu le saint viatique. « J’en étais très affligé, dit le père Mansione, et j’attendais dans sa cellule avec anxiété qu’un moment lucide permit de le lui administrer. Heureusement, quelque temps après avoir reçu l’extrême-onction, il revint à lui, et je lui fis demander par le frère Romito, dont

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la voix lui était plus familière, s’il voulait recevoir le saint viatique. 11 comprit aussitôt et s’écria : « Oui, donnez-moi le corps de Jésus-Christ, » et il répéta plusieurs fois cette parole avec une sainte impatience. Pendant que je descendais à l’église pour y prendre le saint Sacrement, il témoignait à chaque instant son ardent désir de s’unir à Notre-Seigneur : « Quand est-ce donc que viendra Jésus-Christ? disait-il; donnez-moi Jésus-Christ! » Au moment où, tenant en main la sainte hostie, je récitais la formule du Rituel, je le voyais tout enflammé du divin amour, et dans une jubilation qui trahissait son intimité avec le Dieu de l’autel. Après la communion, il resta quelque temps en action de grâces, puis il perdit de nouveau l’usage de ses facultés. »

Un des assistants lui présenta un peu de limonade ipélangée de quinquina ; mais, après en avoir accepté trois ou quatre cuillerées, il n’en voulut plus. « Prenez-en davantage, lui dit-on ; c’est la volonté du médecin. » Aussitôt il ouvrit la bouche, sans témoigner la moindre répugnance. Le médecin désirait lui tâter le pouls : « Me voici, mon Dieu, » dit-il en avançant le bras. Comme on lui touchait la plante des pieds pour s’assurer qu’ils conservaient encore un peu de chaleur, il s’écria : « Ne me touchez pas. » Pendant toute la durée de sa maladie, ce cri lui échappait involontairement chaque fois que les infirmiers renouvelaient les sinapismes et cataplasmes dont son pauvre corps était couvert. Brûlé par les ardeurs de l’été, et plus encore par la fièvre qui le consumait, jamais on ne le voyait cherchant à se découvrir tant soit peu ou à se procurer le moindre soulagement. Le noble instinct de la modestie virginale ne l’abandonnait ni pendant le sommeil ni dans ses moments de délire. Même dans cet état d’inconscience, il retenait draps et couvertures quand on voulait par nécessité les écarter ou les soulever : « Ils m’ont dépouillé, disait-il presque en pleurant ; pourvu qu’il n’y ait pas en cela une offense de Dieu ! » Pendant la journée, arriva don Salvatore Romano, son pénitent et son ami. Il venait de Naples pour avoir la consolation de recevoir sa bénédiction et d’assister à ses derniers moments. Alphonse le reconnut, se montra tout heureux de le voir, et le bénit affectueusement en lui disant : « Priez pour moi la sainte Vierge. » — « Don Salvatore, dit le père Magalli, priera pour vous la Madone de Sainte-Claire : vous vous la rappelez sans doute? — Oui, répondit-il d’un air joyeux, je me la rappelle. » Après le départ de don Salvatore, il retomba dans le délire, mais son esprit ne se détacha pas de Jésus-Christ. « Faites célébrer la messe, » disait-il. Et comme

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on lui faisait observer qu’il était nuit et que tout le monde dormait, il ajouta : « Surtout ne me faites pas manquer la communion. »

Le désir de recevoir son Jésus devenait chaque jour plus ardent. Le 24, dès quatre heures du matin, il s’écriait déjà : « Donnez-moi Jésus-Christ, » et avec tant d'instance et d’amour que les pères qui l'entouraient ne pouvaient retenir leurs larmes. Après qu’il eut communié et fait son action de grâces, la fièvre le ressaisit avec une violence extrême.

Dans la journée arriva son neveu, don Joseph, accompagné de sa femme et de son oncle, le prince de Polleca. Ils se jetèrent à genoux pour recevoir sa bénédiction, mais il eut peine à les reconnaître. Don Joseph s’approcha de lui, se nomma, et lui dit qu’il était venu expressément de Naples pour lui faire visite. « Je te remercie, dit-il, et te bénis de tout mon cœur. » Don Joseph lui demanda alors un souvenir. Apôtre jusqu’au dernier soupir, le saint lui répondit : « Sauve ton àme ! » Parole sublime en un pareil moment, touchant souvenir qui resta gravé dans le cœur du jeune homme. Profondément ému, il prit la main de son oncle et la retint quelque temps dans les siennes ; puis les trois visiteurs tombèrent à genoux, et Alphonse, après les avoir bénis de nouveau, leur dit adieu.

Le lendemain 25, il tomba, pendant qu’on célébrait la sainte messe, dans un profond abattement. Des pensées sombres semblaient agiter son esprit. « Celui qui commet un péché, disait-il, est un ennemi de Dieu ; » et bientôt, comme s’il répondait à un interlocuteur invisible, il ajouta : « Voudriez-vous donc me jeter dans le désespoir? » Le père Negro, intervenant en ce moment, lui parla des mérites de Jésus et de Marie. Il ouvrit les yeux et parut écouter avec beaucoup d’attention. « Offrez vos souffrances à Jésus- Christ, » lui dit le père. — « J’offre tout à la passion de mon Jésus, » répondit-il; puis, reprenant le dialogue avec le tentateur, il s’écria d’une voix ferme : « Je crois et veux croire tout ce que l’Église enseigne. Ainsi j’espère. » Ayant ensuite répété les actes de foi et de confiance que ses compagnons lui suggéraient, il demanda ce qu’il devait faire pour mériter. « Faites la volonté de Dieu, » lui répondit-on. Il se tut, et ses yeux se fixèrent avec amour sur l’image de Notre-Dame des Sept Douleurs.

Vers dix heures, une longue défaillance fit penser que le dernier moment approchait. On lui donna l’absolution et l’on commença les prières des agonisants ; mais pendant que la communauté se rassemblait autour du lit funèbre, le moribond ouvrit les yeux et

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reprit ses sens. A genoux auprès de lui, le médecin lui demanda comment il se trouvait. — « A l'extrémité, » répondit-il. — « Monseigneur, bénissez-moi ! » reprit le médecin tout ému. Il leva la main et prononça distinctement les paroles de la bénédiction : Dominus nosler Jésus Christus te benedicaL Ce fut le signal d'une scène émouvante. Le frère Romito et le serviteur Alexis se jetèrent à ses pieds : « Nous vous avons servi depuis tant d’années, disaientils en pleurant; maintenant que vous nous quittez pour aller jouir de Jésus-Christ, donnez-nous votre sainte bénédiction et priez pour nous. » Il éleva de nouveau la main et les bénit au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. — « Monseigneur, dit Romito, bénissez maintenant toutes les maisons et tous les sujets de la congrégation. » Il bénit tous les pères pendant que chacun d’eux venait lui baiser la main. Sur la proposition qui lui en fut faite, il bénit aussi les maisons des États, le. diocèse de Sainte- Agathe, et les religieuses du Saint-Rédempteur. Alors, de lui-même et sans que personne le lui suggérât, il s’écria : « Je bénis le roi, les princes, les généraux, les ministres, et tous les magistrats, afin qu’ils se mettent sous la protection des saints et gouvernent selon la justice. »

Comme il n’avait pu communier le matin, on lui demanda s’il voulait recevoir Jésus-Christ. « Oui, oui, dit-il avec joie, donnezmoi la sainte communion. » Quand le prêtre s’approcha de lui tenant en main Notre-Seigneur, son visage s’illumina soudain, et, comme un ange en extase, il se mit à faire des actes d’amour qui tirèrent des larmes de tous les yeux. Il reçut Jésus avec la tendresse d’un ami qui ouvre les bras à son ami, et puis il s’écria : « Mon Jésus, mon Jésus, ne me quittez pas ! » Un peu après, le père Negro lui présenta l’image du crucifix. De ses mains tremblantes il la saisit, l’approcha de ses lèvres, la baisa amoureusement, et la tint longtemps sur son cœur.

Le mieux qui se manifestait fit renaître un rayon d’espérance. Un père lui présenta un portrait du bienheureux Gérard, qui multipliait alors les miracles, et lui suggéra de lui demander sa guérison. Alphonse avait en vénération ce bien-aimé frère, mais il répondit sans hésiter : « Il n’est pas en son pouvoir de me guérir. » Et comme le médecin l’interrogeait sur son état, il répondit qu'il se sentait très mal. De fait, à toutes ses douleurs venait de s’en adjoindre une plus cruelle encore. La plaie de sa poitrine s’était rouverte, et l’on ne put la panser sans lui occasionner d’intolérables souffrances.

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Dieu embellissait ainsi sa couronne en mettant chaque jour à de nouvelles épreuves sa patience et sa résignation, mais en même temps il se plut à manifester par des prodiges sa haute sainteté. Dans la soirée de ce même jour, vint lui rendre visite le chanoine don Dominique Villani, qui, depuis trois ans, par suite d’un mal au genou, ne pouvait marcher qu en s’appuyant sur des béquilles. Il avait essayé tous les remèdes, les bains sulfureux, les frictions de mercure, mais sans aucun succès. Pendant cette visite, il s’appliqua le scapulaire du saint sur le genou ankylosé et se sentit subitement guéri. « Je suis venu boiteux, dit-il en partant, et je m’en retourne redressé. » Le lendemain 26, Alphonse put encore communier, mais il passa presque toute la journée dans un marasme voisin de l’agonie. Beaucoup d’ecclésiastiques et de laïques vinrent prier un instant dans la pauvre cellule, espérant recevoir la bénédiction du moribond. Parmi eux se trouvait le père Samuel de Naples, ex-provincial des capucins, qu’Alpbonse avait beaucoup connu à Arienzo. Le bon père lui demanda instamment de le bénir, mais ne put parvenir à se faire comprendre. Alors il lui prit la main, se signa le front avec cette main, et lui fit toucher une oreille qui depuis longtemps le faisait beaucoup souffrir. A l’instant même le mal cessa et ne reparut plus. — Le même soir, le père Buonopane obtint une faveur semblable. Depuis deux jours, il souffrait d’un abcès à la gorge qui faisait craindre pour sa vie. Il plaça sur la partie malade un linge qui avait servi à bander la plaie du saint, et le lendemain il se leva parfaitement guéri.

Le 27 fut pour Alphonse un jour de véritable martyre. La gangrène qui lui rongeait l’intérieur, empêcha le fonctionnement des organes. De là un supplice continuel qui se manifestait par des spasmes et des convulsions. La douleur lui arrachait des cris de détresse. « Aidez-moi, disait-il, aidez-moi, mettez-moi par terre. » Un praticien s’offrit à le soulager par un moyen qui répugnait à son angélique modestie, mais il repoussa toute proposition de ce genre, déclarant qu’il préférait mourir. Il fallait presque lui faire violence pour lui appliquer les cataplasmes prescrits par les médecins. « Pour l’amour de Jésus et de Marie, lui disait-on, prenez patience et laissez faire les infirmiers. » Il se résignait alors, en jetant les yeux sur une image de la Vierge Marie.

Dès lors il tomba dans une sorte de prostration, qui lui laissa pourtant l’usage de ses facultés. Le 28, il communia pour la dernière fois et prolongea son action de grâces pendant les

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deux messes qui suivirent. Interrogé sur son état, il répondit : « Je suis mourant. » Et comme il voyait les pères et les médecins multiplier les soins et les remèdes pour lui rendre la santé, il ajouta : « Peines perdues. » N'avant plus la force de réfléchir, il demanda qu’on lui suggérât de pieuses affections pour l’aider à converser avec Dieu. Quelquefois, le voyant en proie à d’excessives douleurs, les pères gardaient un instant le silence de peur de l’importuner ; mais il leur disait : « N’avez-vous donc plus de bonnes pensées à m’inspirer? » Après un moment d’abattement si complet que les assistants récitèrent de nouveau les prières des agonisants, on lui mit en main une image de la sainte Vierge. Il ouvrit les yeux, baisa la sainte image, et murmura Y Ave Maria. Un instant après, il porta la main A son front en disant : « Pensées, vous ne me laissez pas de repos. » Il prit le crucifix qu’on lui présentait, et doucement l’approcha de ses lèvres.

Le dimanche 29 se passa sans changement notable dans son état. Après la messe, il parut un instant troublé : « Que d’ennemis au dehors! » disait-il ; mais à la vue d’une image de la sainte Vierge, il récita Y Ave Maria . Le frère lui présenta une image de saint Joseph. 11 la considéra quelque temps, puis se recommanda au saint patriarche. Comme on lui demandait s'il n’avait besoin de rien : « Non, répondit-il, c’est fini, donnez-moi la Madone. » 11 saisit l'image de la sainte Vierge, la baisa affectueusement, et récita de nouveau Y Ave Maria. Le 30, un père carme vint lui donner l’indulgence du scapulaire. Il eut encore la force de lui témoigner par signes sa joie et sa reconnaissance. Chaque fois qu’on lui rappelait les noms de Jésus et de Marie ou ceux de ses saints patrons, il se ranimait un instant, et murmurait une prière. Un père lui présenta l’image de saint Michel : il la baisa, et se recommanda au puissant archange. De même, comme on lui mettait devant les yeux un crucifix, il fit effort pour le saisir et le baiser, mais il n’en eut pas la force et il fallut qu’un père lui guidât la main. De temps en temps, saisi par de violentes douleurs, il étendait les bras comme pour demander secours, puis il les croisait sur sa poitrine en signe de résignation à la volonté de Dieu.

Alphonse arriva ainsi au 31 juillet, veille de sa bienheureuse mort, sans perdre connaissance. Les sens extérieurs restaient habituellement assoupis, mais l’âme, toujours présente, assistait à son départ pour l'éternité. Il suffisait de lui parler de Dieu pour attirer son attention, et de lui présenter le crucifix ou l’image de Marie pour lui faire ouvrir les yeux et remuer les lèvres. Pendant

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la célébration de la sainte messe, il prit encore c&ns ses mains défaillantes le crucifix, le considéra quelque temps avec amour, et le baisa tendrement. Plusieurs fois ses yeux se fixèrent sur la Vierge des Douleurs. L'après-midi on lui présenta de nouveau le portrait de la divine Mère : il le prit et le tint longtemps serré sur son cœur. Visiblement il s’attachait, au moment de franchir le terrible passage, à Celle qu’il avait tant aimée, et qu’il avait suppliée de venir le consoler à l’heure de la mort. « Consolatrice des affligés, dit-il dans une de ses prières, quand je me trouverai dans les angoisses de la mort, ne m'abandonnez pas. Obtenez-moï alors de vous invoquer plus souvent, afin que j’expire en prononçant une dernière fois votre nom et celui de votre adorable Fils. Et mieux encore, ô ma souveraine, pardonnez ma hardiesse, avant que je rende le dernier soupir, venez vous-même me consoler par votre présence . Cette grâce, vous l’avez faite à tant d’autres de vos serviteurs! Moi aussi je la désire et je l’espère. Je suis un pécheur, il est vrai, et je ne la mérite pas; mais je suis votre enfant, je vous aime, et j’ai une gTande confiance en vous. 0 Marie, je vous attends, ne me refusez pas cette consolation. »

La sainte Vierge exauça d’une manière merveilleuse ce vœu de son pieux serviteur, ainsi que l'attestent plusieurs témoins oculaires. « La veille de sa mort, vers les sept heures du soir, raconte le père Criscuoli, nous fûmes témoins, mes compagnons et moi, d’un fait qui nous jeta dans la stupeur. Pendant son agonie, le serviteur de Dieu ouvrit tout à coup les yeux, et attacha fixement son regard sur l’image de la très sainte Vierge. A l’instant nous vîmes son visage se colorer et s’enflammer; scs yeux paraissaient sortir de leur orbite, attirés par un aimant irrésistible, et en même temps un sourire céleste éclaira toute sa physionomie. 11 semblait hors de lui et comme entraîné vers la Vierge bénie. Ce ravissement dura près d’un quart d’heure, et nous jugeâmes tous qu'en ce moment la Vierge Marie lui apparut visiblement pour l'inviter au paradis. 11 était retombé dans son état de prostration, les yeux fermés, la face décolorée : quelques minutes après, ses yeux s'ouvrirent de nouveau et se fixèrent une seconde fois sur l’image vénérée. Derechef sa face s’illumina, ses yeux s’animèrent, et le sourire joyeux de l’extase se dessina sur sa figure. Cela dura moins longtemps que la première fois1. »

Le prêtre Nicolas Contaldo, de Nocera, décrit en ces termes cette

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