Ces détails sont empruntés à Tanooia, liv. IV, ch
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canonisé! » — « Je n’ai jamais pu comprendre, ajoutait un autre, comment M?r de Liguori a pu vivre en saint et professer une doctrine aussi impie. »
Ces controverses ayant vivement ému l’opinion, les théologiens attendaient avec anxiété le jugement du Saint-Siège. Le décret sur la révision et l’approbation des écrits du serviteur de Dieu, décret émané de la congrégation des Rites, parut le I V mai 1803. Il était conçu en ces termes : « Toutes les œuvres imprimées ou manuscrites du vénérable Alphonse de Liguori ayant été soumises, selon F usage , à la révision et à la censure des examinateurs, la Sacrée Congrégation a pris connaissance du rapport qui lui a été fait sur ce sujet. Comme il n’a été trouvé dans ces écrits aucune proposition censurable, cum nihil in eis censurà digntnn repertum fuerit, elle émet l’avis que rien ne s’oppose à la continuation du procès si le Saint-Père veut bien confirmer ce jugement. » Quatre jours après, le 18 mai 1803, Pie VII ratifia cette sentence des éminentissimes cardinaux. Les œuvres du saint sont donc déclarées exemptes de toute erreur actuellement connue, comme de toute nouveauté contraire au sens catholique. Nul n’a le droit d’appliquer à ses écrits une note théologique quelconque; et s’il est permis de contester la vérité intrinsèque de ses opinions, ce ne doit être, comme l’enseigne Benoît XIV, « qu’avec le respect dû au vénérable auteur, et en s’appuyant sur de bonnes raisons ».
On jugera mieux encore de l’esprit qui a dicté le décret, par cette lettre du postulateur Giattini au recteur majeur Blasucci : « Le décret fut porté à l’unanimité des voix et sans aucun débat, car le rapport des reviseurs, plein d’éloges, ne contenait aucune censure. D’après ce que j’ai pu saisir, bien que l’examen soit secret, notre vénérable aurait été considéré comme antiprobabiliste en pratique, pieux dans son ascétisme, solide dans ses œuvres dogmatiques. Ses lettres, dit-on, forment un corps de doctrine qu’on devrait imprimer. Le reviseur lui-même, que je ne connais pas, m’a fait dire que c’est un péché de laisser enfoui un pareil trésor. Les cardinaux, lors de ma visite de remerclment, m’ont dit qu’ils n’avaient pu donner qu’un vote favorable après le rapport plus qu’élogieux du reviseur et les applaudissements avec lesquels toutes les nations accueillaient les œuvres du vénérable Liguori. » Bientôt les gazettes ecclésiastiques d’Italie reproduisirent le fameux décret Nil cemura dignum , à la grande joie des amis du saint et au grand désappointement de ses rigides censeurs.
La congrégation des Rites aurait pu passer immédiatement à
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l’examen des vertus d’Alphonse, sans le décret d’Urbain VIII qui ne permet de commencer le procès sur l’héroïcité des vertus que cinquante ans après la mort d’un serviteur de Dieu. Par ce laps de temps on a voulu laisser les passions s’apaiser, l’enthousiasme se calmer, et l’histoire se dégager des nuages qui peuvent l’obscurcir. Fidèles à cette règle très sage, les pontifes n’en dispensèrent jamais que difficilement, pour peu d’années, et mus par de graves raisons. Or en 1803, seize ans seulement s’ctaient écoulés depuis la mort d’Alphonse : il fallait donc, pour que la procédure continuât, une dispense de trente-quatre ans. Mais les vertus du saint fondateur étaient tellement éclatantes, les services rendus par lui à l’Église si éminents, et le peuple chrétien tellement impatient de le voir sur les autels, que Pie Vil n’hésita point à permettre l’ouverture des débats.
Dans ce procès toute la vie du saint personnage est passée au crible, tous les faits sévèrement examinés, toutes les dépositions des témoins minutieusement contrôlées, et cela dans trois assemblées successives : la première, des consulteurs de la congrégation des Rites; la seconde, des cardinaux; la troisième, des cardinaux et des consulteurs en présence du pape. Il ne s’agit pas de prouver que l’homme dont on poursuit la cause a vécu en bon chrétien, mais qu’il a vécu en saint, c’est-à-dire qu’il a pratiqué d’une manière héroïque les vertus théologales et les vertus cardinales. C’est dans cette discussion que le promoteur de la foi fait vraiment l’office d’avocat du diable, relevant les moindres taches, rabaissant les actes louables, infirmant les témoignages, accumulant enfin les plus subtiles objections. Les juges ne donneront un vote affirmatif que si l’avocat de la cause dissipe tous les doutes et met en pleine lumière la sainteté du serviteur de Dieu.
Après qu’on eut ainsi étudié, trois ans durant, la vie d’Alphonse, la première assemblée, dite anti-préparatoire, se réunit le 10 juin 1800, et la seconde, dite préparatoire, le 17 février 1807. On y discuta les objections soulevées contre la foi, l’espérance, la charité de notre saint, contre sa justice, sa force, sa tempérance, sa prudence, objections sans valeur, que nous avons mises sous les yeux du lecteur dans le cours de cette histoire. Il n’était pas plus possible de voiler l’éclat des vertus d’Alphonse que de diminuer l’éclat du soleil. Aussi le promoteur essaya-t-il de montrer que, dans la pratique des vertus, Alphonse avait plutôt outrepassé la mesure et par là même manqué de prudence. Trop de jeûnes, trop de disciplines sanglantes, trop de zèle dans la répression des vices. Nous avons
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déjà dit comment l'avocat de la cause non seulement justifia son client, mais l’exalta à l’occasion de ces prétendus excès. Poussé à bout, le promoteur revint sur la question des écrits, non pas pour les censurer, car cette question était tranchée, mais, puisqu’il s’agissait de vertus héroïques, il demanda si le système moral du saint, relativement au choix des opinions ainsi qu’à l’absolution des occasionnâmes et des récidifs, pouvait servir de base à un décret sur l’héroïcité de la prudence.
« N’oubliez pas, dit-il, que mettre Alphonse sur les autels, c’est en faire un flambeau pour tous les prêtres et tous les évêques. Avant d’en venir là, il faut examiner avec le plus grand soin si aucune ombre n’obscurcit cette lumière, et particulièrement si, dans ce siècle de relâchement et de décadence morale, on ne doit pas taxer d’imprudence, comme plusieurs le pensent, certaines règles de conduite qu’il a tracées, lesquelles paraissent singulièrement lâcher le frein à la liberté humaine. Je ne parlerai pas des auteurs qui, emportés par la passion, considèrent ses ouvrages comme ruineux pour les âmes. Je n’invoquerai ici que le témoignage de Charles Blasco, qui, tout en traitant Alphonse d’écrivain pieux et savant, ne peut s’empêcher de lui infliger la note d’imprudence à propos de la règle établie par lui « qu’une loi douteuse n’a aucune force obligatoire ». Du reste, que celte règle ne puisse s’accorder avec la vraie prudence, d’autres aufeurs, comme le cardinal Gerdil, l’ont également démontré. »
En somme, le promoteur, se faisant l’écho des rigoristes, attaquait, au nom de la prudence, le principe fondamental d’Alphonse : « La loi douteuse n’oblige pas. » Pour le confondre, il suffisait de montrer comment, dans son système moral, le saint docteur applique ce principe. C’est ce que fit le savant Amici. Cilant la dernière édition de la Théologie morale , il établit que, d’après le système liguorien, la loi reste douteuse et non obligatoire alors seulement que les deux opinions en présence sont également probables. Si l’opinion en faveur de la loi est probabilior, plus probable , elle sort du doute strict et devient obligatoire. L’illustre avocat prouve facilement que cette interprétation du principe : <; La loi douteuse n’oblige pas, » — non seulement n’est pas contraire à la prudence, mais tient le juste milieu entre le laxisme et le rigorisme ; puis, pour répond re aux allégations du promoteu r relati ves aux attaques de l’abbé Blasco et autres rigoristes, il ajoute : « Si le système vraiment sage de notre Liguori ne plaît pas à certains écrivains, il a eu le bonheur d’enthousiasmer une infinité d’excellents docteurs qui, dans cette
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question, lui ont donné la palme. De là la grande diffusion de ses ouvrageset les applaudissements qui les ont accueillis, non seulement en Italie, mais en Espagne, en Allemagne, et dans le monde entier. Que des téméraires appellent imprudent notre Liguori, le Christ, lui, le Dieu de clémence, l’appellera prudent pour avoir enseigné que, dans le conflit de deux opinions également probables, on peut suivre le parti de la liberté sans violer ni les droits de Dieu ni les lois de la conscience. »
Toutes les objections ayant été résolues à la complète satisfaction des cardinaux et des consulteurs, l’assemblée générale en présence du pape eut lieu le 28 août 1807, mais seulement pour la forme, car le promoteur déclara n’avoir plus la moindre objection à proposer. « Par conséquent, Très Saint Père, je n’ai plus rien à défendre, s’écria l’avocat. La cause d’Alphonse se soutient par son seul mérite. C’est un cas très rare, et d’autant plus glorieux. La splendeur des vertus de notre héros brille d’un tel éclat que les plus petits nuages ont disparu. Dans ces conditions, je n’ai qu’à vous demander, Éminences, de joindre vos applaudissements à ceux des consulteurs, et à vous supplier, Très Saint Père, de porter le décret sur l’héroïcité des vertus du vénérable Alphonse de Liguori, décret qui nous permettra d’aborder la discussion des deux miracles nécessaires pour terminer cette grande cause. »
Dix jours après, le 7 mai 1807, le préfet de la congrégation des Rites faisait connaître au public la réponse du saint-père. « Après examen minutieux, disait-il, des actes qui, dans la vie d’Alphonse, auraient paru peu conformes au parfait exercice des vertus chrétiennes, toutes les difficultés se sont si bien évanouies que, dans la congrégation générale, il ne restait plus rien à discuter. Cardinaux et consulteurs, d’une voix unanime, voce concordi, n’hésitèrent pas à déclarer que le vénérable Alphonse de Liguori s’était élevé, dans la pratique des vertus, au plus haut degré d’héroïsme, attigisse culmen heroicilatis. Le Saint-Père a choisi le jour de l’Ascension et la basilique de Latran pour décerner à l’illustre évêque les honneurs qu’il mérite. Ce jour-là, entouré des cardinaux, après avoir donné la bénédiction au peuple, le pontife a publié le décret d’après lequel il conste que « le vénérable Alphonse-Marie de Liguori a pratiqué héroïquement, in gradu heroico, les vertus théologales et cardinales ».
Restait à faire constater deux miracles opérés par l’intercession du serviteur de Dieu, et l’Église l’élevait au rang des bienheureux. Mais là glt la grande difficulté, car la congrégation des Rites rejette
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souvent des miracles qu’une académie de médecins n’hésiterait pas à approuver. Le postulateur en présenta deux qui défient réellement toute objection.
En 1790, Madeleine de Nuncio, épouse de François Tozzi, de Raino, diocèse de Bénévent, commença peu après son mariage à souffrir d’un abcès au sein gauche. Le chirurgien jugea nécessaire de l’ouvrir pour donner issue aux matières purulentes et prévenir la gangrène. Pendant deux jours il sortit de la plaie une quantité prodigieuse d’un pus fétide. La gangrène, déjà formée, rongea peu à peu les parties voisines, de sorte que la cavité devint très profonde. Dans l’espoir d’arrêter les progrès du mal, on coupa toute la chair spongieuse et morte; mais tout fut inutile : la plaie s’envenima de plus en plus, et il fallut en venir à l'amputation de la majeure partie du sein, dont les chairs furent portées au cimetière. Malgré cette douloureuse opération, la gangrène continua ses terribles ravages; le médecin déclara le mal incurable et conseilla d’administrer à la malade les derniers sacrements. Or, dans la soirée du jour où elle avait reçu l’extrême-onction, une de ses amies, étant venue la visiter et la voyant mourante, l’engagea fortement à prier Mgr de Liguori de la guérir. Elle lui donna en même temps une petite image et un morceau des vêtements du saint. La malade appliqua l’image sur la plaie et avala dans un peu d’eau un fil de cette étoffe. A l’instant elle entre dans un profond sommeil; au milieu de la nuit elle s'éveille et se sent radicalement guérie. Le lendemain, à leur grande stupeur, les médecins trouvent non seulement la plaie fermée, mais le sein entièrement renouvelé, et l’enfant se nourrissant du lait de sa mère comme si elle n’eût subi aucune opération. Tous crièrent au miracle, et les plus incrédules auraient fait comme eux.
Le second fait n’est pas moins prodigieux. Le père François d’Ottoiano, mineur réformé de Saint-François, souffrait depuis plusieurs mois d’une fièvre brûlante, à laquelle se joignait une toux très douloureuse, accompagnée d’expectorations sanguinolentes. Après bien des remèdes inutiles, les médecins le déclarèrent atteint d’une phtisie incurable. A cette triste nouvelle, il partit pour Naples, au mois de mai 1787, pour y consulter les plus fameux docteurs. Tous s’accordèrent à dire qu’il était dans un état voisin du marasme, dernier degré de la phtisie. Se regardant alors comme désespéré et voyant que tout le monde le fuyait par crainte de la contagion, il imagina d’aller finir ses jours dans la Terre de Labour, auprès d’une tante octogénaire. Là, son mal empirant toujours, il devint semblable à un squelette. La phtisie, au dire des médecins,
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était parvenue à son dernier période, et Ton s’attendait à tout moment à voir expirer le malade. Réduit k cette extrémité, le pauvre moribond se rappela les nombreux miracles qu’on attribuait à Slsr de Liguori. Le 29 août 1787, vingt-huit jours seulement après la mort d’Alphonse, il se sentit subitement une grande confiance en son intercession, et s’appliquant sur la poitrine un morceau du linge qui avait servi au saint évêque : « Monseigneur, dit-il, si vous jouissez réellement de la gloire de Dieu dans le paradis, ne me laissez pas mourir d’une maladie qui me rend un objet d’horreur pour tout le monde. » Et il promit au saint de lui faire tous les ans l’offrande d’une livre de cire et de la porter lui-même à son tombeau. Ayant fait cette promesse, il s’endort, et, quelques heures après, se réveille entièrement guéri. Plus de fièvre, plus de toux, plus de vomissements, plus aucun symptôme de mort. Les poumons sont sains et reconstitués; les forces, l’appétit, les couleurs revenus. Les médecins, les domestiques, les amis crient au prodige, comme chacun aurait fait à leur place.
Ces deux guérisons miraculeuses ayant été soumises à l’examen de la congrégation des Rites, l’avocat fournit sur la réalité des faits les preuves données par les témoins, surtout par les médecins, et le promoteur développa ses objections. Comme les vertus, les miracles doivent subir trois examens. Le premier devait avoir lieu le 25 septembre 1809. Hélas! à cette date le pape avait été enlevé de Rome par ordre de Napoléon ; les cardinaux dispersés ne savaient où se réunir; l’empereur, promenant la Révolution à travers l’Europe, jouait avec la tiare des pontifes et la couronne des rois. Et grâce à cette effroyable tempête, la béatification d’Alphonse, qui aurait pu être décrétée en 1810, sera retardée jusqu’en 1816.
En attendant, les fils du saint fondateur, secoués de tous côtés par les événements, eurent à passer de terribles moments, en Italie comme en Pologne; mais Alphonse n’abandonna pas des enfants qui ne cessaient de travailler à la glorification de leur père.
Après les désastres de l’année 1799, les maisons d’Italie avaient joui de quelques années de paix. Blasucci en avait profité pour rétablir partout l’ordre et la régularité. Dans son zèle pour les missions, le roi Ferdinand l’avait autorisé, en 1804, à établir une troisième fondation en Sicile, à deux milles de Palerme. De plus, dérogeant au décret de 1752 qui prohibait toute acquisition, il avait permis à chaque maison de l’institut de posséder un revenu annuel de quinze cents ducats. Dans ces conditions, tout à fait conformes à la règle, on pouvait compter sur l’avenir.
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Mais voilà qu’en 1805 Napoléon fond à l’improviste sur F Autriche et ses alliés, gagne la bataille d’Austerlitz, et redevient le maître de l’Europe. Ce fut un coup de foudre pour le roi de Naples, qui avait pris parti en faveur de l’Autriche. L’empereur prononça sa déchéance par le décret suivant : « Les intérêts de notre peuple, l’honneur de notre couronne et la tranquillité de l’Europe veulent que nous assurions d’une manière stable et définitive le sort des peuples de Naples et de Sicile tombés en notre pouvoir par le droit de conquête. Nous avons déclaré et déclarons reconnaître pour roi des Deux-Siciles notre bien-aimé frère Joseph Napoléon. » Ferdinand n’eut que le temps de s’enfuir à Palerme sur des vaisseaux anglais. Le roi Joseph prit possession de sa capitale le 15 février 1806. Connaissant les dispositions des Français à l’égard des ordres religieux, chacun s’attendait à la suppression des couvents. On fut sur le qui-vive pendant six mois, mais on s’aperçut enfin que le nouveau roi avait trop à faire pour persécuter en ce moment ses « bien-aimés sujets ».
Deux mois après l’invasion de Naples, on apprend que Napoléon, furieux contre le pape Pie VII, qui refusait de fermer ses ports aux Anglais, s’était, par le décret suivant, adjugé les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo : « Ces deux duchés, disait-il, sont une cause perpétuelle de discorde entre la cour de Rome et celle de Naples. Il nous a paru bon, pour mettre fin à ce litige, de les incorporer A l’empire. » Il nommait en même temps son ministre Talleyrand duc de Bénévent, et le général Bemadotte, duc de Ponte-Corvo. Aussitôt un vice-duc, appelé au gouvernement de Bénévent, supprima d’un trait de plume tous les établissements religieux. De ce coup la maison de Saint- Ange, si chère au saint fondateur, fut fermée, et les religieux qui l’occupaient durent abandonner le duché. Celle de Bénévent fut en partie épargnée, grâce à une circonstance singulière. Le père Cajone, qui en était depuis longtemps supérieur, y avait formé un intéressant musée de médailles antiques. Cette collection, très précieuse pour l’histoire, un représentant de Talleyrand proposa au père Cajone de la céder au prince en échange d’une pension annuelle, d’une somme de vingt-cinq louis, et d'une tabatière en or. Cajone refusa la pension, les vingt-cinq louis, et la tabatière en or, et offrit gracieusement le musée, demandant pour toute faveur qu’on permit aux pères de rester dans leur maison. Cette grâce fut accordée au père Cajone et à deux de ses compagnons, qui purent ainsi continuer à vivre en communauté et à exercer le ministère dans leur église.
En 1808, nouveau coup de théâtre. Le 6 juin, Napoléon nomma
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son frère Joseph roi d’Espagne, et donna la couronne de Naples à son beau-frère, le général Murat. Le nouveau roi, plus intolérant que Joseph, supprima tous les ordres religieux du royaume, mais le saint fondateur protégea ses enfants d’une manière toute particulière. Grâce à l’intercession d’un catholique napolitain, un décret du 30 septembre 1809 excepta de la proscription générale les maisons de l’institut; seulement il fut défendu aux supérieurs d’admettre de nouveaux sujets au noviciat ou à la profession.
Pendant cette même année 1809, Napoléon termina la série de ses usurpations en Italie par la sacrilège occupation de Rome. « Considérant, dit son décret, que Charlemagne, notre auguste prédécesseur, n’a fait donation aux évêques de Rome de certains territoires qu’à titre féodal et dans l’intérêt de ses propres États ; qu’en outre l’union des deux pouvoirs dans la même main est une source d’abus et ne peut se concilier avec la sûreté de nos armées et la dignité de notre empire, nous avons décrété et décrétons ce qui suit : Les États du pape sont réunis à l’empire français ». Pie VII répondit à l’empereur par une sentence d’excommunication, et le lendemain 6 juillet, le général Radet l’enlevait de sa capitale pour le conduire à Savone, et de là à Fontainebleau.
Comme à Naples etàBénévent, lesautorités françaises proscrivirent tous les ordres religieux dans toute l’étendue des États pontificaux. Les pères de Spello et de Gubbio furent renvoyés dans leurs familles, et leurs biens confisqués. A Frosinone, les sbires forcèrent les religieux à quitter l’habit de leur ordre et les expulsèrent de leur couvent. Il n’y resta qu’un homme bien connu de nos lecteurs, le fondateur de cette maison de Frosinone, l’ex-général François de Paule.
Après avoir gouverné pendant douze ans les maisons pontificales, le président, comme nous l’avons vu, donna sa démission lors du chapitre de 1793, mais en stipulant qu’il conserverait le titre d’ex-général et jouirait de certaines prérogatives. Entraîné par sa passion du commandement, il ne comprit pas qu’il devait désormais obéir au recteur majeur Blasucci, et, de même qu’il avait été la croix du saint fondateur, il devint la croix de son successeur. Il manœuvra pendant dix ans à se rendre indépendant dans les États pontificaux et à scinder de nouveau la congrégation. Par ses recours incessants à Rome, il en obtint des privilèges inconciliables avec les droits du supérieur général, privilèges que le pape, mieux informé, lui retira. Enfin, ne pouvant avoir raison du vigilant et intrépide Blasucci, il s’efforça, de concert avec des magistrats de Frosinone qui lui étaient tout dévoués, de transformer le couvent en une maison d’éducation
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dont il aurait la direction. Comme il avait, dans son audacieuse tentative, manqué gravement aux vœux de pauvreté et d'obéissance, le recteur majeur fulmina contre lui un décret d'exclusion. François en appela au souverain pontife, qui confirma purement et simplement la sentence de Blasucci. L'ex-général aurait dû quitter le couvent de Frosinone, où il avait passé près de trente-cinq ans; mais, vu son grand âge et ses infirmités, bien qu'il n’appartint plus à l'institut, Blasucci lui laissa la chambre qu'il occupait, et lui donna un frère pour le servir. Quand les envahisseurs, peu de temps après, expulsèrent les religieux, François de Paule, ne faisant plus partie de la communauté, fut autorisé à rester dans la maison en qualité de gardien.
Telles furent les destinées de cet homme remuant et passionné, singulier mélange de grandes qualités et de grands défauts. On pourrait lui appliquer cette parole d’un historien : « Il a fait trop de bien pour qu’on en dise du mal, et trop de mal pour qu’on en dise du bien. » Quant au Dieu de miséricorde, il aura oublié le mal. expié par ces dernières humiliations, et récompensé le vrai bien qu'opéra François de Paule par ses missions et fondations, par l'admission du bienheureux Clément dans la congrégation, et par la publication d'un excellent ouvrage sur les Grandeurs de Marie . Il mourut en 181 ï, fortifié par la bénédiction du souverain pontife, et fut enterré dans l’église du couvent.
Après avoir chassé les religieux de Frosinone, les sbires de Napoléon auraient dû appliquer le décret d’expulsion à ceux de Scifelli, mais ces derniers ne furent nullement inquiétés, comme le prouve cette relation du père Mautone, leur supérieur. « L'an 1809, dit-il, les satellites de Napoléon envahirent à main armée toutes les communautés d’hommes et de femmes, et en dispersèrent tous les membres, leur défendant même de porter au dehors l’habit de leur ordre. Pour affermir leur gouvernement, ils obligèrent ensuite les évêques et les curés à prêter, sous peine d’exil, un serment inique. Or, dans ces circonstances critiques, la Madone du Bon Conseil, patronne de notre église, nous donna une preuve évidente de sa protection, cardans l'universel naufrage de tous les ordres religieux, notre maison seule resta intacte. Les pères qui l'habitaient ont toujours pu vivre en commun, observer leur règle, porter leur habit, exercer le saint ministère dans leur église et au dehors. Ils ne prêtèrent aucun serment; jamais ils n’assistèrent à ces odieux Te Deum , chantés pour glorifier des iniquités ; jamais ils ne proférèrent une parole de flatterie envers les envahisseurs. Pendant tout le temps de
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roccupation française, la Madone s’est montrée notre constante protectrice, comme elle s’y était du reste engagée. A certains de ses serviteurs qui l’imploraient en faveur de notre communauté, elle avait fait entendre ces paroles : « Le Seigneur dans sa bonté ne permettra pas que la maison de Scifelli soit supprimée. »
Et en effet, d’après la relation de Mautone, il est difficile d’expliquer autrement que par une protection miraculeuse l’exception faite en faveur de Scifelli. Le couvent se trouve à deux lieues de Veroli, résidence d’un sous-préfet acharné contre les ordres religieux. Il avait fait expulser les trappistes de Casamari, voisins très rapprochés des pères du Très Saint-Rédempteur. La police passait à chaque instant devant ces derniers, vêtus de leur habit religieux, et ne pouvait par conséquent ignorer leur condition. En 1811, après avoir longtemps fermé les yeux, le sous-préfet leur intima l’ordre d’avoir à évacuer le couvent dans les huit jours : un contre-ordre venu de Rome annula son arrêt. En 1812, il voulut faire prêter aux pères le fameux serment; or tous étaient absents quand les commissaires se présentèrent : ceux-ci reprirent le chemin de Veroli et ne revinrent plus. Diverses autres circonstances, toutes plus extraordinaires les unes que les autres, prouvent que la Madone du Bon Conseil gardait la maison qui lui était consacrée.
Telles furent les tribulations et les consolations des enfants du vénérable Alphonse de Liguori dans cette Italie bouleversée par Napoléon. Si maintenant nous passons en Pologne, nous trouverons le père Hofbauer et les siens traqués également par les gouvernements persécuteurs, et finalement exécutés à Varsovie comme leurs frères des États romains.
Nous avons décrit la mission perpétuelle de Saint-Bennon , et raconté comment en dix ou douze ans Hofbauer avait fondé deux maisons en Pologne et une troisième en Courlande. Il lui fallait des recrues pour alimenter ces fondations, et c’était là depuis quelques années le sujet principal de ses préoccupations. En 1795, dans le dernier partage de la Pologne, la Prusse s’était emparée de Varsovie, et, sans fermer les couvents, le nouveau gouvernement avait jugé plus sage de les vider en s’opposant aux vocations. Il décréta que désormais on ne pourrait entrer dans un noviciat qu’à l’àge de vingtquatre ans et après avoir subi un examen devant une commission de protestants, lesquels s’efforçaient par tous les moyens de détourner les jeunes gens de la vie religieuse. Après le noviciat, second examen du même genre. Alors seulement le novice était admis à solliciter du gouvernement la permission de faire les vœux
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et de porter l’habit religieux. C’était à bref délai la ruine de la congrégation en Pologne : aussi dès lors la grande préoccupation du père Hofbauer fut de s’établir en Allemagne ou en Suisse pour y trouver des recrues et un asile au besoin.
11 priait Dieu depuis plusieurs années à cette intention quand on vint lui offrir un vieux château, non loin de Schaffouse, dans un village appelé "Yestetten. Bien qu’il fallût faire trois cents lieues pour y arriver, l’homme de Dieu n’hésita pas. 11 prit avec lui le père Hübl, son vieuxcompagnon,etse dirigea, le 11 novembre 1802, vers cette Allemagne où il désirait tant prendre pied. La posit'on sur les confins de l’Autriche, à la porte de la Suisse, et non loin de la France, lui parut excellente dans un temps de révolution où l’on est exposé à devoir changer de domicile. Le château , bâti sur une éminence qu’on appelait le Mont-Thabor, était pauvre, presque en ruine. Ce lieu paraissait plutôt devoir être pour ses habitants le mont Calvaire, mais n’était-cc pas ce qu’il fallait pour des disciples du Saint- Rédempteur ? Hofbauer en prit possession, se mit à prêcher trois et quatre fois par jour, et fit une telle impression sur ce peuple plein de foi, qu’on accourut de tous côtés pour l’entendre et se confesser à lui. La fondation ainsi établie, il se dit que son devoir le rappelait à Varsovie, et se demanda lequel de ses religieux était assez ami de Dieu et des âmes pour oser prendre , sans autre ressource que sa confiance en la Providence, la direction de cette communauté naissante. Il jeta les yeux sur le père Passerat, un saint que des événements providentiels lui avaient envoyé de France, sept ans auparavant.
Né à Joinville en Champagne, Joseph Passerat fut dès sa jeunesse un modèle de piété et d’innocence. 11 aspirait au sacerdoce et faisait ses études au séminaire de Châlons lorsque la Révolution française l’envoya de force à la caserne. C’était en 1792, quand les armées républicaines s’élancaient aux frontières. Joseph avait vingt ans. Les officiers admirèrent ce beau jeune homme, à la taille élevée, aux épaules larges, aux membres bien proportionnés : on le fit tambour-major et bientôt quartier-maître; mais Joseph aspirait à d’autres grades. 11 se disait que nul gouvernement, à plus forle raison un gouvernement persécuteur, n’avait le droit de détruire l’Église en tarissant les sources du sacerdoce. En approchant du Rhin, il se jeta dans une forêt obscure, d’où il gagna la Belgique pour y continuer ses études. 11 frappa en vain à la porte du séminaire de Liège. On le reçut à l’Académie de Trêves, mais, comme on y enseignait les doctrines de Febronius, il reprit le bâton
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de pèlerin et gagna Munster. Là encore il s’aperçut que les professeurs distribuaient à leurs élèves une science peu orthodoxe, et s’achemina vers Augsbourg, où enfin il eut le bonheur de trouver, dans certains jésuites sécularisés depuis la dispersion de leur ordre, des maîtres selon son cœur. Il étudiait la théologie depuis dix-huit mois sous leur direction, quand, en 1795, les armées françaises entrèrent en Bavière. Le théologien déserteur n’eut que le temps de s’enfuir à Wurlzbourg, où le prince-évêque avait fondé un séminaire principalement destiné à recueillir les jeunes clercs exilés de France. A Wurtzbourg, il entendit parler des missionnaires du Très Saint-Rédempteur établis récemment à Varsovie, des merveilles de leur apostolat à Saint-Bennon, et il prit la résolution, avec trois de ses compagnons, de s’agréger à leur institut. Après un voyage de trois cents lieues, les quatre futurs rédemptoristes se présentèrent au père Hofbauer, qui les reçut à bras ouverts.
Le noviciat fut pour Joseph Passerat l’école de l’humilité, du sacrifice, et de toutes les vertus qui font les contemplatifs et les grands saints. Son ignorance des langues allemande et polonaise lui rendant pour le moment impossible l’exercice du ministère, le père Hofbauer l’appliqua, dès qu’il fut prêtre, à la formation de ses jeunes gens, d’abord comme professeur de théologie, et ensuite comme maître des novices. C’est ainsi que, pendant les années passées à Saint-Bennon, Dieu le préparait par la vie intérieure à remplir sa sublime mission, qui était d’inoculer l’esprit de saint Alphonse aux nombreux sujets dont il devait avoir la direction pendant un demi-siècle.
C’est cet homme de Dieu que le père Hofbauer appela au Mont- Thabor pour lui confier la communauté naissante, c’est-à-dire cinq ou six pères, deux ou trois scolastiques, trois frères laïcs, huit novices, et quelques écoliers, l’espoir du troupeau. Après l’avoir installé, l’intrépide vicaire général fit le voyage de Rome, et reprit la route de Varsovie en passant par Vienne. Le père Passerat put alors inspecter son château et méditer sur la confiance en Dieu. « Une seule chambre servant de réfectoire et de salle d’étude, c’était, avec deux autres petits appartements, tout le logement mis à leur disposition. Les scolastiques, les novices, et une partie des frères, avaient leur dortoir dans le galetas de la chapelle. D’autres habitaient une vieille tour située dans le jardin. » Partout la pauvreté, le délabrement, la misère et l’indigence. Un antique fourneau, tombant en ruines, était chargé de réchauffer toute la communauté. « La nourriture était misérable, dit un de ceux qui en avaient
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goûté. Le déjeuner était chose inconnue parmi nous ; nous pensions que les Allemands devaient vivre A Uitalienne. Le vendredi, le mercredi et le samedi, on faisait maigre dans toute la force du terme. Les autres jours on nous donnait, avec la soupe, un plat de légumes et un semblant de bouilli. Nous ne buvions que de l’eau, mais le dimanche et le jeudi on nous versait à midi un tout petit verre de mauvais vin. »
Par son dévoûment, sa charité envers tous ses sujets, sa piété communicative , son joyeux entrain , le père Passerat trouva le moyen d'entretenir une sainte joie dans cette communauté qui avait tant à souffrir. A l’autorité d’un père il joignait la sollicitude et la tendresse d’une mère. Dans la communauté régnait la stricte observance, mais aussi cette vie de famille qui unit les cœurs et les attache fortement à leur vocation. Le père Passerat inspirait à ses disciples un amour passionné pour leur congrégation parce que luimême laimait avec passion. Un jour le portier vient lui dire qu’une dame française demande à le voir. Il se rend au parloir jet trouve une femme qui se jette à ses pieds et éclate en sanglots. C’était sa mère, séparée de lui depuis dix ans. Elle lui remet en pleurant un papier qu’elle avait obtenu du cardinal Caprara, légat en France : c’était la dispense authentique de ses vœux de religion. La bonne dame embrasse son Joseph et le supplie, puisqu’il y est autorisé, de retourner en France avec elle. Le concordat permet le libre exercice de la religion ; il y a pénurie de prêtres ; son Joseph fera plus de bien dans sa patrie qu’en Allemagne. Pendant que sa mère parlait, le père Passerat priait. Quand elle eut fini, il jeta au feu le papier, en disant : « Rien au monde ne me détachera de ma congrégation. » Et il prodigua ses consolations à sa pauvre mère, qui s’en retourna en France le cœur bien gros, mais en bénissant Dieu de lui avoir donné un tel fils.
11 ne fallait rien moins qu’un chef comme le père Passerat pour maintenir, malgré son dénûment, la petite communauté du Mont- Thabor. En septembre 1804, le père Hofbauer revint la visiter, et il fut heureux d’apprendre que ses enfants avaient répandu au loin la bonne odeur de leurs vertus. Une députation de catholiques, venus d’une petite ville de la Forêt-Noire appelée Triberg, lui offrit de desservir un sanctuaire célèbre, dédié à la sainte Vierge, où affluaient chaque jour de nombreux pèlerins. Négligé par les prêtres qui en étaient chargés, ce pèlerinage avait moins de vogue que par le passé, mais il serait facile de le relever. Hofbauer accepta cette nouvelle fondation, prit avec lui quelques-uns des religieux du
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Mont-Thabor, et s’installa dans une maison dont la partie supérieure était occupée par les anciens desservants du sanctuaire. A peine eut-on entendu sa parole apostolique que l’on accourut de tous côtés aux sermons du saint prédicateur, comme on l’appela dans le pays, et l’on vit recommencer à Triberg la mission perpétuelle de Saint-Bennon. Cela dura six mois, six mois d’un enthousiasme si ardent et si général que, soixante ans après, l’archevêque de Fribourg-en-Brisgau écrivait à Pie IX : « Par ses héroïques vertus et son zèle apostolique, le vénérable Clément acquit une telle influence sur nos populations, que son nom et sa mémoire sont encore aujourd’hui en grand honneur. »
Mais, hélas! des succès aussi merveilleux excitèrent la jalousie de ceux que le père Hofbauer avait remplacés. On représenta les pères comme des fanatiques , opposés aux principes joséphistes alors en vogue. L’administrateur peu orthodoxe du diocèse de Constance, dont dépendaient Yestetten et Triberg, prit fait et cause pour les envieux, et, sous différents prétextes, enleva aux missionnaires le pouvoir de prêcher et de confesser dans son diocèse. Hofbauer remua ciel et terre pour l’amener à révoquer cet injuste interdit, mais sans rien obtenir. Il fallut donc songer à quitter le pays, mais où trouver un abri? C’était en 1805, l’Italie était en feu, Napoléon envahissait l’Allemagne et l’Autriche, les révolutionnaires de Varsovie s’apprêtaient à chasser les Bennonites et à fermer ainsi aux fugitifs le seul asile ouvert devant eux. Dans cette perplexité, le père Hofbauer implora la pitié de l’évèque d’Augsbourg, qui avait conservé sa principauté temporelle. Celui-ci lui offrit un refuge non loin de la ville épiscopale, dans le bourg de Babenhausen, où le prince Fugger, seigneur du lieu , le reçut avec grande bienveillance et lui trouva une maison. Aussitôt le père Passerat reçut l’ordre d’y transporter sa communauté, et tous, pères, frères, novices, se mirent en route en hiver, à pied, leur bagage sur le dos, en récitant le chapelet : c’était le commencement d’un pèlerinage qui durera dix ans.
Les fugitifs furent installés dans une maison nouvellement construite, étroite, humide, où ils ne trouvèrent d’autre lit que de la paille sur le plancher. Ils n’en dormirent pas moins bien, mais leur maladroit cuisinier leur faisait chaque jour un tel brouet que, pendant le carême de 1806, le père Hofbauer eut pitié de ses enfants et prépara lui-même tous les repas. Cela ne l’empêcha pas de reprendre le cours de ses prédications et d’attirer à l’église les habitants de tous les environs. Le père Passerat et ses compagnons
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confessaient les pécheurs que l’intrépide apôtre jetait chaque jour aux pieds de Dieu. « Donnez-moi quatre Hofbauer pour la chaire et quatre Passerat pour le confessionnal, disait un curé, et je me charge de convertir des royaumes entiers. » Cela dura sept mois, et déjà le prince Fugger parlait de bâtir aux missionnaires un vaste couvent, quand tout à coup le vent de la persécution souffla de nouveau, et plus violemment que jamais. Par suite des victoires de Napoléon, les possessions du prince Fugger furent annexées à la Bavière, dont le gouvernement, imbu des idées françaises, haïssait la religion. Dès lors les pauvres réfugiés purent deviner le sort qui les attendait. D’un autre côté, un orage se formait contre la congrégation sur les bords de la Vistule. On répandait contre les pères de Saint- Bennon des calomnies atroces et d’ignobles pamphlets. On les jouait sur les théâtres, on les insultait dans les rues. Le père Hofbauer dut quitter Babenhausen pour voler au secours de ses autres enfants. « Priez, mes frères, leur dit-il en leur faisant ses adieux, et demandez à Notre-Seigneur que la congrégation ne soit pas détruite pour toujours. Peut-être ne nous reverrons-nous jamais plus... Attachez-vous au père Passerat, désormais votre unique soutien, suivez-le partout où il ira, et décidez-vous à mourir plutôt que de vous séparer de lui. » Deux mois après le départ du père Hofbauer, qui eut lieu le 10 août, un commissaire royal intima aux pères de Babenhausen l’ordre de quitter la Bavière dans le plus bref délai.
C’était maintenant au père Passerat de chercher im abri pour ses nomades. Il partit le 9 octobre avec un de ses novices, sans savoir où diriger ses pas. Il erra de ville en ville pendant tout un mois, trouvant toutes les portes fermées, et néanmoins plein de confiance en Dieu. Arrivé à la frontière suisse, il entra dans le canton des Grisons, et se dirigea vers Coire. Or, quelques jours auparavant, une sainte religieuse, après la communion, avait aperçu en vision deux prêtres, l’un grand et maigre, l’autre plus petit et plus jeune, qui se disaient membres de la congrégation du Très Saint-Rédempteur. Son attention avait été fortement attirée par leur costume : soutane noire, collet blanc, chapelet suspendu à la ceinture, soutane et manteau d’étoffe grossière. La vision disparue, une voix lui avait commandé d’écrire ces détails au vicaire général de Coire. Elle obéit, et le vicaire général crut tout naturellement que la bonne religieuse avait été dupe de son imagination. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, deux jours après, en voyant arriver chez lui les deux prêtres dépeints par la religieuse! Même taille, même
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costume, il n’y avait pas à s’y méprendre. Le père Passerat lui raconta ses épreuves et le supplia de la manière la plus touchante d’avoir pitié de ses pauvres enfants; mais ce fut alors à lui de s’émerveiller. Le vicaire général, touché jusqu’aux larmes, se jela dans ses bras et lui découvrit comment il avait été miraculeusement prévenu de sa visite. Il lui promit un asile dans le diocèse, et cèt asile, grâce à la bienveillance de l’évêque, ce ne fut plus une pauvre maison, mais un beau couvent que les prémontrés de Coire venaient d’abandonner. Quelques mois après, c’est-à-dire au commencement de 1807, la colonne mobile du père Passerat quittait Babenhausen et arrivait au couvent de Saint-Lucius, tout étonnée de ne plus s’installer cette fois dans un taudis. « Nous y trouvâmes, dit un novice, tout un mobilier qu’on nous abandonna pour une fort modique somme. L’église était riche en linge, en ornements et en vases sacrés. Jamais nous n avions été aussi bien logés. Il est vrai que dans les commencements nous avons un peu souffert de la faim, mais cela tenait à l’âpre climat des montagnes, lequel aiguisait l’appétit. » Cela tenait aussi à la bourse du père Passerat, qui se trouvait souvent à sec. En revanche, il leur donnait en abondance le pain spirituel de l’oraison et de la mortification. La maison de Saint-Lucius devint le temple de la prière, du silence et du travail, et l’église un second Saint-Bennon. Le dimanche, les fêtes, et souvent pendant la semaine, on y prêchait ; catholiques et protestants accouraient en foule pour entendre les nouveaux missionnaires et surtout le père Passerat, qui parlait un mauvais allemand, et n’en opérait pas moins des prodiges de conversion.
Mais il était dit que les jeunes martyrs de la congrégation, comme les appelait le père Hofbauer, ne feraient que camper sur les routes comme les Israélites au désert. Us n’étaient pas depuis trois mois à Coire, que les Bavarois travaillaient à les en chasser. On les dépeignit au conseil cantonal des Grisons comme des perturbateurs de l’ordre public. Le conseil s’émut de ces accusations, et décréta leur expulsion. Il fallut la haute intervention de l’évêque et du nonce apostolique pour faire ajourner l’exécution de cette odieuse mesure. Pendant qu’on s’agitait en Suisse au sujet des pères de SainbLucius, les Bavarois s’emparèrent du territoire tyrolien, où l’évêque de Coire avait son séminaire, et donnèrent six mois aux séminaristes pour évacuer le pays. L’évêque n’avait d’autre abri à leur donner que le couvent de Saint-Lucius. Ce dernier coup tranchait la question du bannissement. Avec sa grandeur d’âme ordinaire, le père Passerat déclara au vicaire général, son ami et son bienfaiteur, que le cou-
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vent devenant nécessaire au diocèse, il le lin remettait. Il n’y avait pas six mois qu'il habitait Saint-Lucius.
L’homme de Dieu reprit le bâton du voyageur, traversa les montagnes, et descendit dans le religieux canton du Valais, espérant y trouver quelque grotte de Bethléem qui servirait de refuge à ses enfants. A Viège, premier bourg qu’il rencontra, il demanda l’hospitalité au curé, qui le reçut avec la plus compatissante charité, lui trouva une maison dans sa paroisse, et lui obtint, tant de l’évèque que du gouvernement, toutes les autorisations nécessaires. Encore une fois son bon ange l’avait conduit droit au but. La difficulté était maintenant de transporter tout son monde, à travers les montagnes, à ce nouveau domicile. De retour à Coire, il divisa sa troupe en petits pelotons qu’il envoya successivement devant lui, de manière qu’il ne lui resta que les douze plus faibles de ses jeunes gens* deux prêtres, quatre scolastiques, deux frères laïques et quatre écoliers, dont l’alné n’avait pas seize ans. Ces derniers l’avaient suivi partout et voulaient le suivre encore. La veille du départ, il leur parla de son dénùment, des dangers qu’ils allaient courir, et les supplia de retourner chez leurs parents ; mais ils se mirent à crier et à pleurer, si bien qu’il se prit à pleurer lui-même et promit de les emmener avec lui. Le lendemain 28 novembre, ils quittèrent Saint-Lucius, et le 29, en faisant l’ascension du Grimsel, ils faillirent être ensevelis dans les neiges. 11 serait trop long de raconter les émouvantes péripéties de leur voyage; un trait suffira pour en donner une idée. Arrivés sur le plateau de la montagne, survinrent d’épouvantables rafales qui obscurcissaient l’air. A chaque pas ils s’enfoncaient dans la neige jusqu’à la ceinture. Les guides, ne sachant où mettre le pied, refusaient d’avancer. En ce moment suprême, le père Passerat cria d’une voix forte : « A genoux, mes enfants! la prière seule peut nous sauver. » Tous tombèrent à genoux et récitèrent tout haut, les bras en croix, cinq Pater et cinq A ve. Les deux guides, bien que protestants, les regardaient avec émotion. Quand ils les vireut se relever, ils s’écrièrent tous les deux : « En avant! après de telles prières, nous n’avons rien à craindre. » Ils se remirent en route, et bientôt ils arrivèrent, sans le savoir, à l’endroit de la descente. Le 3 décembre 1807, toute la communauté saine et sauve se trouvait réunie autour de son bien-aimé supérieur dans une humble maison de Viège. Dieu leur avait sauvé la vie, mais que de tribulations il réservait encore aux pauvres fugitifs 1 !
1. Pour plus de détails sur la longue et terrible odyssée du saint missionnaire, roir Le B . P. Joseph Passer at, par le R. P. A. Desurmont.
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A peine arrivés à Yiège depuis six mois, ils reçurent de Varsovie les nouvelles les plus alarmantes. Après la victoire d’Iéna, Napoléon avait enlevé cette ville aux Prussiens pour la donner au roi de Saxe, constitué par lui grand-duc de Varsovie. En fait, le grandduc n’était que l’exécuteur des volontés de l’empereur. Les francsmaçons et autres ennemis des Bennonites se dirent que le moment d’en finir avec eux était arrivé. Justement Dieu venait d’enlever le père Thadée Hübl, le recteur de la maison, l’ami intime du père Hofbauer, le saint vénéré de toute la ville. « Le bouclier est brisé, dit Hofbauer, Dieu sait ce qui nous arrivera. » 11 arriva qu’après avoir longtemps lutté contre l’iniquité qu’on exigeait de lui, le roi de Saxe, Frédéric- Auguste, signa ce décret, venu de Paris : « Les pères Bennonites se mêlant de politique contrairement & leur vocation, leur présence à Varsovie devient un danger pour l’État. En conséquence, ils seront immédiatement déportés hors du territoire, et leur église restera fermée jusqu’à nouvel ordre. » La police tint ce décret caché jusqu’au jour de l’exécution; mais un de ses agents vint secrètement révéler au père Hofbauer l’attentat qui se préparait. Il n’en fut pas surpris, car quelques jours auparavant une lumière intérieure lui avait fait comprendre que les jours de Saint-Bennon étaient comptés. 11 annonça aux pères la fatale nouvelle, leur distribua l’argent qui lui restait, et leur dit de se tenir prêts pour le départ. Un matin, pendant que les fidèles remplissaient l’église, la poHce pénétra dans le couvent, et le commissaire commanda au père Hofbauer de réunir ses religieux au réfectoire. L’un d’eux était occupé à prêcher, d’autres à confesser, d’autres à dire la messe, en sorte que le peuple s’aperçut que tous les pères disparaissaient les uns après les autres et se douta qu’il s’agissait de les lui enlever. La foule se précipita vers les portes, mais elles étaient fermées et soigneusement gardées. Alors ce furent des cris et des lamentations à fendre l’àme. Pendant ce temps le commissaire lisait aux pères le fatal décret et la liste des proscrits. « Vous allez partir avec nous, ajouta-t-il, sans réplique et sans appel. » Aussitôt les pères montent à leur cellule et reparaissent, quelques minutes après, le paquet de voyage sous le bras. Stupéfaits de cette noble tranquillité, les agents s’imaginèrent qu’une insurrection était préparée, et parurent tellement déconcertés que le père Hofbauer dut les rassurer. Alors on fit monter les victimes dans des voitures, lesquelles, escortées chacune de six soldats à cheval, traversèrent au galop les rues de la ville, et quand on ouvrit les portes de l’église, les fidèles ne purent que
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constater, indignés et consternés, que le forfait était accompli.
Ainsi périt en un jour, à la-fin de Tannée 1808, cette œuvre de vingt années, qui avait coûté au père Hofbauer tant de travaux et de larmes. Avec la maison-mère s’écroulèrent les autres maisons de Pologne et de Courlande. Après un mois de prison dans la forteresse de Cüstrin, les proscrits de Saint-Bennon firent leurs adieux à leur père bien-aimé, et la police les reconduisit chacun dans leur patrie respective. Le père Hofbauer, accompagné de l’étudiant Starck, se dirigea vers la capitale de l’Autriche, où, en dépit des lois joséphistes, il espérait jeter les bases d’une nouvelle communauté.
Quand le père Passerat apprit la ruine de la congrégation en Pologne, il en fut d’autant plus ému que lui-méme, trop à l’étroit dans l’humble maison de Viège, et d’ailleurs dépourvu de ressources, se voyait obligé de disperser son petit troupeau, le dernier espoir de l’institut au-delà des Alpes. Ses prêtres furent employés au service des paroisses, et il ne conserva auprès de lui que les jeunes gens dont il dirigeait les études. En 1810, Napoléon s’empara du Valais et en fit le département du Simplon. Le père Passerat n’attendit pas l’arrivée des troupes françaises. 11 retira tout son monde du Valais et se transporta au canton de Fribourg, où ses prêtres furent de nouveau occupés au ministère paroissial. Les jeunes gens le suivirent dans ses diverses résidences, et finalement au village de Farvagny, près de Fribourg, qu’il desservit jusqu’en 1815. Là il donna libre cours à son éloquence apostolique, et bientôt toute la Suisse retentit du bruit de ses prédications. Partout on voulut entendre le « saint prêtre », « le prêtre qui prie toujours », « le prêtre qui parle toujours de Dieu ». C’est ainsi que le peuple qualifiait le digne fils de saint Alphonse. Bientôt les ecclésiastiques, enthousiasmés à leur tour par une retraite qu’il leur prêcha en 1813, déclarèrent à l’évêque qu’ils ne voulaient plus d’autre prédicateur, et de fait il leur donna les saints exercices pendant les cinq années qui suivirent. Et avec tous ces travaux, il restait le professeur de ses scolastiques et le directeur de ses religieux, qui tous les mois quittaient leurs paroisses pour venir retremper leur âme au presbytère de Farvagny.
A cette époque le père Hofbauer parlait en ces termes au père Blasucci de son saint coopérateur : « Je reçois souvent du père Passerat des lettres dans lesquelles il me parle de la tranquillité dont, malgré tout, ils jouissent là-bas, des travaux auxquels ils se livrent, de l’estime et de la vénération dont ils sont l’objet parmi
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les populations. Le père Passerat est un homme d’une singulière prudence et d’une grande piété. 11 exige de tous ses sujets une très exacte observance des règles et des constitutions ; on croirait voir en lui la patience personnifiée ; son zèle immense ne sait ni refuser les travaux ni craindre les dangers. Il a fait à pied plus de quatre cents lieues. Deux fois il est venu me voir à Vienne, uniquement par amour pour Dieu et pour la congrégation. Bref, en sa personne, notre ordre possède le modèle de toutes les vertus. Si Dieu me rappelait à lui, je voudrais qu’il me succédât dans la charge que j’occupe, et je vous le demande expressément. »
Quant au père Hofbauer lui-même, depuis son exil de la Pologne, il préparait à Vienne, comme le père Passerat en Suisse, les éléments d’une future maison du Très Saint-Rédempteur. L’archevêque Hohenwart l’avait nommé recteur de l’église italienne en 1809, puis, en 1813, directeur des religieuses ursulines. Par ses prédications du dimanche, il attira un tel concours dans l’église du monastère que bientôt on y vit se renouveler les merveilles de Saint- Bennon. Riches et pauvres, savants et ignorants, subjugués par la foi ardente du saint missionnaire, voulurent être dirigés par lui. Le nonce apostolique n’hésita pas à rendre de lui au souverain pontife ce témoignage magnifique : « Le père Hofbauer est actuellement le prêtre le plus influent de tout l’empire d’Aulriche. » Son ascendant s’exercait principalement sur la jeunesse, et tout particulièrement sur les étudiants de l’Université. 11 réussit à former un groupe, non seulement de valeureux chrétiens, mais d’apôtres zélés, qui se réunissaient chaque soir dans l’humble presbytère de Sainte-Ursule pour écouter les leçons de l’homme de Dieu. Quand viendra l’heure de la Providence, ces pieux jeunes gens relèveront à Vienne l’œuvre détruite à Varsovie.
Cette heure de la résurrection ne tarda pas à sonner. Il y avait dix ans que Napoléon, c’est-à-dire « la Révolution à cheval », parcourait l’Europe, abattant les trônes, fermant les monastères, jonchant les plaines de cadavres. Il y avait cinq ans qu’il tenait le pape prisonnier, les cardinaux en exil, et l’Église sous ses pieds. D’un souffle de sa bouche Dieu abattit le colosse qui faisait trembler le monde, et, le 24 mai 1814, le pape Pie VII, sa sainte victime, rentrait à Rome aux applaudissements du monde catholique. Sans perdre de temps, le zélé pontife s’occupa de réparer les ruines amoncelées par les persécuteurs. Sur son ordre, le père Blasucci fit rentrer ses religieux dans les maisons d’où on les avait bannis. Les missions refleurirent à Frosinone, Scifelli, Spello,
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Gubbio, Saint-Ange de la Coupole, et avec d’autant plus de fruit que les populations avaient traversé de plus cruelles épreuves. Le collège de Bénévent fut rendu aux jésuites, que Pie VII venait de rétablir. A Rome, pour remplacer la maison de Saint-Julien, qui avait sombré dans la tourmente, le pape fit don aux pères du Très Saint-Rédempteur du couvent et de l’église de Sainte-Marie in Monterone, qu'ils occupent encore aujourd’hui.
De plus, le retour de Pie Vil dans la ville éternelle amena la conclusion du procès de béatification, interrompu en 1809, au moment où la congrégation des Rites n’avait plus qu’à vérifier la réalité des deux miracles présentés par le postulateur. Le premier examen devait avoir lieu le 25 septembre 1809, mais les événements ayant empêché les consulteurs de se réunir, ils envoyèrent leurs suffrages écrits au délégué apostolique. Le second examen eut lieu le 23 février 1815, et le troisième, en présence du pape, le 5 septembre de la même année. Les deux miracles ayant été acceptés à l’unanimité, unanimi consensione , le jour où l’on célébrait pour la première fois dans toute l'Église la fête de Notre- Dame des Sept Douleurs, Sa Sainteté publia le décret constatant « deux miracles opérés par l’intercession du vénérable Alphonse de Liguori, savoir : la guérison subite et parfaite de Madeleine de Nuncio, dont le sein, coupé en grande partie la veille par suite d’un ulcère gangréneux, s’est trouvé entièrement reconstitué; et la guérison instantanée du père François d'Ottoiano, de l’ordre des mineurs réformés de Saint-François, lequel était atteint d’une phtisie pulmonaire arrivée à l’état de marasme complet. »
En conséquence, toutes les épreuves terminées, le 21 décembre 1815, un décret solennel annonçait au monde catholique « que l’on pouvait procéder en toute sécurité à la béatification du serviteur de Dieu ». On y lisait « qu’ Alphonse de Liguori, choisi par Dieu pour être une nouvelle étoile au ciel de l’Église militante, avait par ses vertus, ses paroles et ses écrits, indiqué aux hommes errants dans la nuit du siècle le chemin qui mène au royaume de Dieu ». — « Nous nous félicitons, ajoutait le pape, que de pareils honneurs soient rendus à un si grand évêque dans les temps que nous traversons. Ils montreront aux ennemis de Dieu que si les événements peuvent bouleverser le monde, ils ne sauraient ni changer ni renverser l’Église de Jésus-Christ. L’antique sainteté ne languit jamais dans l’Église; l’Épouse du Christ ne connaît ni vieillesse ni décadence : elle resplendit de jeunesse et de beauté quand tout tombe et se flétrit autour d’elle. En même temps les pasteurs des
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âmes, les prédicateurs du saint Évangile, les chrétiens doctes et pieux, comprendront quel honneur et quel secours leur sont assurés s’ils marchent sur les traces d’Alphonse-Marie de Liguori. » Enfin, le 6 septembre 1816, Pie VII signa le décret de béatification. Après un magnifique exposé de la vie et des œuvres du serviteur de Dieu, le pontife, « en vertu de son autorité apostolique, permet de donner au vénérable Alphonse-Marie de Liguori le titre de Bienheureux, d’exposer son corps et ses reliques à la vénération des fidèles, d’entourer son front du nimbe de gloire, de réciter son office et de célébrer le saint sacrifice en son honneur dans la congrégation du Très Saint-Rédempteur et dans les diocèses de Naples, de Sain te- Agathe, et de Nocera. » Neuf jours après, eut lieu à Saint-Pierre la cérémonie solennelle de la béatification. L’immense basilique, parée de ses plus riches ornements, se remplit de milliers de chrétiens, impatients d’offrir au bienheureux le premier témoignage public de leur vénération. Après la lecture du bref pontifical, apparut tout à coup, au-dessus de la chaire de Saint- Pierre, le portrait du bienheureux, entouré de mille lumières comme d’une couronne céleste. Un chœur de musiciens entonna le Te Deum , les cloches s’ébranlèrent, le canon fit entendre sa grande voix, le peuple se prosterna devant l’homme que Dieu voulait glorifier, et de tous les cœurs monta vers lui cette prière : « Bienheureux Alphonse, priez pour nous! » Et tous les bannis de la Pologne, tous les fugitifs de la Suisse, tous les ressuscités des États romains, répétèrent avec plus de confiance que jamais : « Père bien-aimé, priez pour nous. »