Vita diPro Brunone Lanteri , Torino
LE BIENHEUREUX
Apostolicus. Cette pieuse ruse, dispendieuse pour le saint prêtre, lui attirait encore l’inimitié des rigoristes, mais rien ne lui coûtait pour répandre la saine doctrine. Afin de décider Marietti à publier la grande Théologie morale, il s’inscrivit pour soixante-quinze exemplaires. Lanteri popularisa par cette propagande les Œuvres d’Alphonse dans tout le nord de l’Italie. De plus, il vengea la Théologie morale des calomnies de ses détracteurs par ses Réflexions sur la sainteté et la doctrine du B. Liguori, ouvrage qui parut en 1823 et fut plusieurs fois réimprimé.
La Théologie morale était souvent attaquée en France, la terre natale du jansénisme. « Nous réprouvons également les liguoristes et les rigoristes, disait l’auteur d’un traité de Justitia , imprimé à Amiens en 1827. Qu’ils s’appellent légion, peu nous importe! C’est pourquoi grand est notre étonnement de voir la Théologie morale de Liguori sortir des presses d’Anvers. Les Belges auraient-ils oublié que les opinions de leurs grands théologiens se distinguent des idées liguoriennes autant que le ciel diffère de la terre? Plût à Dieu que cette Théologie morale , qu’on devrait plutôt appeler immorale , n’eût jamais vu le jour, ou que du moins, avant de l’éditer, on l’eût purgée de ses souillures ! »
On voit par cet exemple l’esprit qui dominait alors dans l’Église de France. Cependant, depuis la béatification, une réaction puissante s’était opérée et gagnait chaque jour du terrain. Deux hommes surtout, M** de Mazenod et le cardinal Gousset, en furent les zélés promoteurs.
Charles-Eugène de Mazenod, fondateur des oblats de Marie-Immaculée, puis évêque de Marseille, quitta le monde à vingt-six ans, comme Alphonse, pour se vouer comme lui & l’apostolat des pauvres et des délaissés : aussi se proposa-t-il d’ètre son imitateur fidèle. Ayant fondé sa congrégation au moment de la béatification du serviteur de Dieu, il le choisit comme patron de ses missionnaires de Provence. « En 1818, dit-il, nous érigeâmes dans notre église d’Aix le premier autel qu’ait eu saint Liguori en France. Avec la permission de l’archevêque, nous célébrâmes sa fête, anticipant ainsi sur l’autorisation que nous reçûmes plus tard du Saint-Siège. Le premier panégyrique du bienheureux qui y fut prononcé donna lieu au miracle de la guérison instantanée de Mmo Félix, qui était à l’agonie. » L’octave solennelle de la fête attirait un grand concours de peuple : « On apportera bientôt, écrivait le père de Mazenod, plus de cierges à l’autel du bienheureux qu’à celui de la sainte Vierge. »
SAINT ALPHONSE AU XIXe SIÈCLE.
Afin de propager le culte et les ouvrages du saint, Mazenod avait recueilli les documents nécessaires pour composer l’histoire de sa vie ; mais, surchargé de travaux, il en confia la rédaction au père Jeancard, jeune prêtre de talent, qui venait d’entrer dans sa congrégation. Cette première Vie française de saint Alphonse parut en janvier 1828. La presse ne lui ménagea pas les éloges; on remarqua surtout les chapitres sur la Théologie morale , qui avaient évidemment pour auteur, non le jeune prêtre sans expérience, mais son vénérable supérieur. « La Théologie morale , y lisait-on, fut accueillie avec grand applaudissement par une foule d’évêques et de théologiens distingués, en Italie, en Allemagne, en Espagne, en France même, en un mot dans toute la chrétienté. La sainteté de son auteur, reconnue par l’Église, lui donne une autorité bien légitime auprès de tous ceux qui ont plus à cœur de marcher sur les traces des saints que de suivre des opinions qu’une secte qui n’a eu malheureusement que trop d’influence sur l’enseignement s’est toujours plu à préconiser. Il est vrai qu’on n’est pas janséniste pour n’être pas partisan de la théologie de notre saint, mais il pourrait fort bien se faire que l’on se rapprochât, sans s’en douter, de la morale du jansénisme. »
Tel était alors l’état des esprits qu’un vénérable supérieur de séminaire, ami particulier du père de Mazenod, lui fit de sérieuses observations sur cet éloge de la Théologie morale . « Convenait-il de louer cet ouvrage sans restriction, d’insinuer qu’on ne peut attaquer cette théologie sans favoriser le jansénisme, enfin de se prononcer aussi fortement en faveur de doctrines généralement blêmées par les évêques de France? » Mais le père de Mazenod n’était pas homme à sacrifier ses principes aux préjugés de l’opinion. La théologie de saint Alphonse fut adoptée comme la théologie officielle de l’institut des oblats, bien qu’on eût menacé parfois les missionnaires de leur retirer le pouvoir de confesser s’ils ne renonçaient pas aux théories morales du saint docteur.
C’est alors que, pour fermer la bouche aux censeurs intolérants, le futur cardinal Gousset, alors vicaire général de Besançon, eut la pensée de porter la question k Rome. Sur ses instances, le cardinal de Rohan-Chabot écrivit à la Sacrée Pénitencerie : « Certains ecclésiastiques du diocèse de Besançon attaquant la morale du bienheureux Liguori comme trop laxe, dangereuse pour le salut, contraire aux bonnes mœurs, un professeur de théologie propose les doutes suivants : « 1° Un professeur peut-il adopter et enseigner toutes les opinions du bienheureux? 2° Doit-on inquiéter un
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confesseur qui, au saint tribunal de la pénitence, suit en pratique toutes les opinions du bienheureux Liguori sans peser les raisons sur lesquelles il s'appuie, s’autorisant du décret Nil censura dignum pour juger toutes ses opinions saines, sûres, conformes à la sainteté de l’Évangile ? » La Sacrée Pénitencerie autorisa les professeurs à enseigner toutes les opinions de saint Alphonse et les confesseurs à les suivre, selon la teneur de la supplique. Le pape Grégoire XVI confirma cette décision, « tellement exceptionnelle, dit l’avocat de la cause du Doctorat, que je la crois unique dans l histoire de l’Église 1 ».
Non content d’avoir provoqué une décision qui fermait la bouche aux détracteurs, le docte vicaire général la fît suivre d'un volume intitulé Justification de la Théologie morale du B . Alphonse- Mark de Liguori , dans lequel il établit le vrai système moral du saint docteur, trop souvent dénaturé par ses adversaires, et le justifie contre toutes leurs accusations. Depuis lors les théologiens liguoristes se multiplièrent dans les séminaires, et les rigoristes baissèrent la tête, d’autant plus que, la réputation du bienheureux grandissant toujours, il devenait difficile et même dangereux de censurer le théologien auquel l'Église s’apprêtait à décerner les honneurs de la canonisation.
En effet, la cause, reprise presque immédiatement après la béatification, avait marché à grands pas. Aussitôt Alphonse sur les autels, on s'était disputé ses reliques. C’était à qui posséderait une parcelle de ses ossements. Pie VII voulut qu’on lui apportât à Rome trois doigts du saint, le pouce, l’index, et l’annulaire : « Qu’on nous envoie, dit-il, ces doigts sacrés qui ont si bien écrit pour la gloire de Dieu, de la Vierge Marie, et de notre sainte religion. »> Le corps du bienheureux, déposé dans l’église de Pagani sous l’autel qui lui est dédié, devint un but de pèlerinage pour toute la contrée, et même pour les nombreux étrangers qu’attirent chaque année à Naples son doux climat et ses paysages enchantés. Non seulement on venait prier au tombeau glorieux du saint, mais on voulait voir sa pauvre cellule, devenue aussi un sanctuaire parce qu’on y retrouve partout la trace et la preuve de ses admirables vertus. « On ne peut se défendre d’un saisissement religieux, dit un de ces pèlerins, en voyant ces murailles nues, ce parquet en briques grossières, ce plafond aux traverses saillantes, cette petite fenêtre mal close, devant laquelle le grand docteur composa la plupart de ses pieux et savants
1. Quæ laus splendidissima Alphonsi nulli doctori Ecclesiæ, ni mea me fallit memoria, tribula fuit.
SAINT ALPHONSE AU XIXe SIECLE.
ouvrages, cet autel qui rappelle par sa pauvreté le détachement dont le saint lit toujours profession. Un petit lit composé d’une simple couverture et d’un matelas mince comme une planche; trois vieilles chaises en paille, deux fauteuils séculaires garuisen peau, dont l’un à roulettes qui servait à promener le saint vieillard dans les corridors de la maison ; une petite table, une lampe en cuivre, un cierge qui brûlait près de son lit de mort : tel est l'ameublement du fils des grands de la terre, de l'illustre évêque de Sainte-Agathe L »>
Alphonse répondait par des grâces sans nombre aux prières de ses serviteurs. L'Église ne demande que deux miracles nouveaux pour procéder à la canonisation d’un bienheureux : il opéra des guérisons et des conversions par centaines. De ces guérisons miraculeuses nous n’en citerons que deux, celles que l'Église a constatées pour l’inscrire au catalogue des saints.
Pierre Canali, frère laïque de l'ordre des camaldules, en tombant du haut d’une échelle, se brisa le sternum. De là douleurs atroces, tumeur, ulcère, et bientôt gangrène corrodant les chairs. Trois célèbres médecins, après avoir pendant dix mois employé toutes les ressources de leur art, déclarèrent le mal incurable. Le pauvre malade dépérissait à vue d’œil, et se traînait avec peine jusqu’à l’église appuyé sur un bâton. Comme il ne restait plus aucun espoir de guérison, l'abbé du monastère conseilla au pauvre frère de recourir à l’intercession du bienheureux Alphonse de Liguori. C’était le 16 octobre 1816, un mois seulement après les fêtes de la béatification. Le malade appliqua sur la tumeur putride et sanguinolente une image du saint et implora son secours avec ferveur. Le mal ne fit qu'augmenter, mais le pauvre patient redoubla de confiance et promit au bienheureux de suspendre à son autel un magnifique ex-voto s'il était guéri dans les huit jours. Six jours après, le 26 octobre, il s’était traîné à l’autel pour servir la messe. Tout à coup, à l'élévation de la sainte hostie, il sent se détacher de sa plaie les linges qui l’entouraient, et en même temps cessent ses douleurs. Après la messe, les religieux et les médecins constatèrent que la plaie avait disparu : il n’en restait qu'une cicatrice en preuve du miracle. C'est ainsi qu’un mois seulement après sa béatification, Alphonse frappait pour ainsi dire de nouveau & la porte de la congrégation des Rites.
Le second miracle est plus saisissant encore. Antonia Tarzia, paysanne de Catanzaro en Calabre, montait un jour à son grenier,