Voir la Nouvelle Ève, par le P. Dechamps
SAINT ALPHONSE AU XIX* SIÈCLE
Marie l’avait conduit au port du salut. Le jeune prêtre devint l’apôtre des classes élevées, comme le père Bernard était l’apôtre du peuple. A la prédication il joignit, dans de nombreux et savants écrits, l’apologie de la religion. Pie IX, qui avait eu maintes fois l’occasion d’apprécier son mérite, fit passer l’humble religieux de sa cellule à l'évêché de Namur, et de Namur & l’archevêché de Malines, où il le revêtit de la pourpre cardinalice.
Grâce au développement toujours croissant de son noviciat et de son scolasticat, le provincial de Belgique put ajouter en peu de temps à ses quatre maisons trois fondations nouvelles : deux à Bruxelles en 1841 et 1849, et la troisième à Mons en 1848. De plus, l’Amérique du Nord, placée alors sous sa juridiction, vit les rédemptoristes s’établir successivement, en 1841, à Baltimore et à Rochester; en 1842, à New-York; en 1843, à Monroë et à la Nouvelle-Orléans; en 1845, à Buffalo; en 1847, à Détroit et derechef à la Nouvelle-Orléans. En 1845, le père de Held, accompagné du père Bernard, se rendit aux États-Unis pour y faire la visite canonique. La situation des catholiques américains était alors bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui. « Ils doivent pourvoir à tout, écrivait le père Bernard, en fait d’églises, de cimetières, de séminaires, d’écoles, d’évêques, de prêtres, et d’instituteurs. Ici toutes les sectes possibles ont dressé leur tente, et répandent leurs doctrines avec un fanatisme dont on ne peut se faire d’idée. Les. quakers et les méthodistes, qui sont les plus nombreux, exercent un prosélytisme qui ne recule devant aucun moyen, si ignoble qu’il puisse être. Toutes ces sectes n’ont de commun que leur rage contre tout ce qui est catholique. Des milliers et des milliers de fidèles qui ont émigré en Amérique, dénués de secours spirituels, négligent tous leurs devoirs religieux. » Pendant quatre mois, le père de Held et son compagnon visitèrent les diverses fondations, établies spécialement à cette époque pour les émigrés allemands, et partout le père Bernard les électrisa par sa parole enflammée.
« Tous nos catholiques, dit le père de Held, eurent le bonheur de l’entendre; il est certain que son éloquence extraordinaire a donné un grand prestige â notre institut dans ces contrées. »
Ainsi se développait l’œuvre d’Alphonse quand survint la tempête de 1848. « La congrégation est comme l’herbe des champs, avait dit le saint fondateur : elle croit, on la coupe, et elle ne meurt pas. » La franc-maçonnerie, qui tous les quinze à vingt ans se rue contre l’Église avec une rage vraiment infernale, s’est chargée de vérifier cette prédiction. Déjà, en 1847, la Suisse protestante avait sonné le
LE SAINT
branle-bas contre la religion. Le 3 septembre, le Grand Conseil de Berne avait décrété l’expulsion des jésuites et de leurs affiliés. Les sept cantons catholiques s’unirent contre les persécuteurs et résolurent de s’opposer par la force à l’exécution du décret. La Révolution marcha contre eux, s’empara de Fribourg à main armée, saccagea l’église et le couvent des rédemptoristes ; puis, après trois jours d’horribles bacchanales, de vols et de profanations sacrilèges, un soi-disant gouvernement provisoire, par un décret du 19 novembre 1847, déclara les jésuites et leurs affiliés, c’est-à-dire les liguoriens, les marianites, les frères de la doctrine chrétienne, les sœurs de Saint- Vincent de Paul, expulsés à perpétuité du territoire de Fribourg, et leurs biens, meubles et immeubles, confisqués. Les exilés devaient quitter le pays dans les trois jours, ou renoncer à leur congrégation. La communauté de Fribourg comptait alors vingt-cinq missionnaires, sept novices ou étudiants, huit frères laïques. Tous, fidèles à leur vocation, quittèrent amis, famille, patrie, et se réfugièrent, après avoir couru mille dangers, quelques-uns au Bischenberg, et la plupart à Contamine-sur-Arve, en Savoie, où l’infortuné Charles- Albert venait justement d’accorder l’existence légale à une nouvelle fondation.
Les horreurs de Fribourg n’étaient que le prélude de plus grands maux. En février 1848, la Révolution démagogique chassa de Paris le roi des Français, et bientôt tous les trônes chancelèrent. Les carbonari italiens, après avoir bouleversé le Piémont et le Milanais, s’emparèrent de Rome et des États de l’Église, et mirent en feu les Deux-Siciles. Partout ils décrétèrent la suppression des couvents et l’exil des religieux ; mais Dieu ne leur laissa pas le temps d’accomplir leurs projets. En Autriche , la franc-maçonnerie consomma les attentats qu’elle préparait depuis longtemps et que le père Passerat avait prévus. « Courage ! écrivait-il après une dernière visite à ses maisons; que l’on puisse dire de nous que nous n’avons pas manqué au martyre, mais que le martyre nous a manqué. » En mai 1848, la Révolution éclata dans la capitale. Des bandes de forcenés forcèrent les religieux à se réfugier dans des maisons amies. Cependant, à la suite d’un compromis entre l’empereur et les chefs de la démagogie, l’ordre sembla renaître et les couvents se repeuplèrent. Tout à coup, dans la nuit du 5 au 6 avril, quand on ne s’y attendait plus, les insurgés se ruent sur le couvent de Maria-Stiegen. Repoussés par la force armée, ils reviennent en plus grand nombre le lendemain, et prennent d’assaut l’église et la maison. Après avoir tout pillé et saccagé, ils entassent pères et frères dans des voitures et les dé-
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SAINT ALPHONSE AU XIXe SIÈCLE.
posent en pleine campagne, privés de toute ressource, en leur défendant sous peine de mort de rentrer dans la ville de Vienne. Un décret parut ensuite qui supprimait tous les couvents de l'institut en Autriche et dans le duché de Modène. Dix maisons, en vertu de ce décret, restèrent fermées depuis 1848 jusqu'en 1854. La confédération germanique ne voulut pas rester en arrière de l'Autriche : elle supprima les jésuites et leurs affiliés, c’est-à-dire les rédemptoristes et les liguoriens . On voit que les bourreaux étaient bien renseignés sur leurs victimes. Heureusement la Vierge miraculeuse d'Altœtting protégea son sanctuaire, et le décret de suppression ne fut pas exécuté en Bavière.
Le père Passerat, chassé de Vienne, abandonné sur la route, fut recueilli dans un pauvre presbytère. Sans perdre son calme, le bon vieillard, alors âgé de soixante-seize ans, écrivit à l'un de ses religieux : « Que la très sainte et très adorable volonté de Dieu soit louée, bénie et adorée en toutes choses ! Nous avons été surpris, arrêtés, pillés, ainsi que les rédemptoristines L Nous sommes tous dispersés, sans savoir presque rien de plusieurs d’entre nous. On
1. Dès 1822, le père Passerat initia deux de ses filles spirituelles. l’une Française, M1" Eugénie Dijon, l'autre Autrichienne, la comtesse Anlonia Welsersheimb, k la rie des rédeinploristines. Les deux fondatrices se rendirent, en 1830, au roonastèrede Sainte- Agatlie des Goths pour se former aux règles et coutumes de l’ordre, et le couvent de Vienne fut définitivement fondé en 1831. Chassées en 1848 par les révolutionnaires, es religieuses reprirent possession de leur saint asile en 1853. Ce premier monastère au-delà des Alpes répandit la congrégation en Autriche, en Belgique, en Hollande, en Irlande, et en France. Les rédeinploristines comptent aujourd’hui, en dehors de l'Italie, quinze couvenu de leur ordre, fondés dans les localités dont les noms suivent :