Clapham , Londres
On peut lire de très intéressants et très édifiants détails sur les deux fondatrices et leurs premières fondations, dans la Vie de la Mère Marie-Alphonse de la Volonté de Dieu (Mllft Eugénie Dijon), par le chanoine Claessens (Bruxelles, 1883) et dans la belle Notice du P. Hugues, C. SS. R., sur la Sœur Marie- Anne- Josepha de la Résurrection (comtesse Antonia Welsersheimb). (Castermann, Tournai, 1884.)
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ne nous a pas laissé seulement une chemise. Je suis à trois lieues de Vienne. Je ne sais combien de temps je resterai ici. Montrez que vous m’aimez en vous réjouissant d’apprendre que je souffre avec patience ; et plût à Dieu que je souffrisse plus parfaitement! » Un serviteur dévoué ayant réussi à lui procurer un passeport, l’homme de Dieu, déguisé en laïc, traversa l’Autriche, la Bavière, la Prusse, et parvint heureusement en Belgique.
C’est là qu’il termina sa carrière dans une pauvre cellule de la maison de Tournai. Ayant donné sa démission de vicaire général, il y vécut solitaire et anéanti, comme Alphonse à Nocera, éprouvé comme lui par un véritable crucifiement intérieur. Dieu mit dans les ténèbres cette àme si contemplative et si aimante, de sorte que, cherchant toujours ce Jésus qui semblait le fuir, il croyait l’avoir perdu. « Je suis un païen, disait-il un jour à l’infirmier qui le soignait, je n’ai plus ni foi, ni espérance, ni charité. » Le frère, qui ne manquait pas d’esprit, se mit aussitôt à enlever de sa chambre le crucifix, l’image de la Vierge, et les autres objets de piété. « Que faites-vous là? s'écrie le saint homme tout affligé. — Puisque vous ne croyez plus à rien, dit le frère, j’enlève ces meubles inutiles. — Laissez, laissez; je crois, j’espère, j’aime de tout mon cœur. » Quatre coups successifs d’apoplexie anéantirent ses forces physiques et paralysèrent sa vie intellectuelle, mais non la vie spirituelle, qui se manifesta jusqu’à ses derniers moments, non seulement par ses actes de vertus, par ses élans vers Dieu, mais par des lumières surnaturelles qui lui révélaient les secrets des cœurs et les mystères de l’avenir. Après dix ans de cette vie mourante, le 30 octobre 1858, le père Passerat s’endormit tranquillement dans • le Seigneur. En apprenant sa mort, les habitants de Tournai s’écrièrent : « Notre saint est mort! » et les religieux du Très Saint-Rédempteur se dirent les uns aux autres : « Notre patriarche est allé prier pour nous dans le paradis. » Quelle destiaée que celle de ces trois hommes de Dieu, Alphonse de Liguori, Clément Hofbauer, Joseph Passerat ! L’un fonde la congrégation, et les deux autres la propagent dans les deux mondes, à travers les persécutions et les ruines. Les deux premiers sont sur les autels, et l’Église prépare la béatification du troisième. Nous pouvons espérer que l’intercession puissante de ces trois saints consolidera et perpétuera l’œuvre rédemptrice qui doit à leurs héroïques vertus son existence et ses progrès.
Pendant que le père Passerat priait dans sa solitude de Tournai pour ses enfants dispersés par la Révolution, Dieu donnait à l’institut un nouveau protecteur. C’était le pape Pie IX, alors réfugié à
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Gaête, où le roi de Naples, Ferdinand H, lui offrit une hospitalité vraiment royale. Plein de vénération pour saint Alphonse, le pieux pontife voulut faire un pèlerinage au tombeau de l’illustre évêque de Sainte-Agathe des Goths. Le 8 octobre 1849, il se dirigea vers Nocera en compagnie du roi Ferdinand H, du comte de Trapani, du cardinal Antonelli, et de M** Code, l’aumônier de la cour. Pie IX célébra la messe à l’autel sous lequel reposent les restes vénérés d'Alphonse; puis, s’agenouillant, il échangea son magnifique anneau pastoral contre celui que le saint portait au doigt. A la suite de cette scène touchante, il y eut un autre échange : le saint protégea l’infortuné pontife, et le pontife ne cessa de protéger les enfants du saint.
Pie IX exécuta le plan de son prédécesseur, c’est-à-dire transporta à Rome le gouvernement de la congrégation. En 1850, après la mort du recteur majeur Ripoli, il désigna de sa propre autorité le père Trapanese comme recteur majeur intérimaire, jusqu’au jour où l’état de l’Europe permettrait la réunion d’un chapitre général à l’effet d’élire un supérieur définitif pour tout l’institut. Il espérait que le régalisme napolitain finirait par entendre raison, mais son espoir fut trompé. Le roi de Naples accorda Yexequatur à la nomination du recteur majeur provisoire, « sauf néanmoins les lois et la police ecclésiaslique du royaume, et avec toutes les conditions et restrictions ordinaires en ce qui concerne les droits de Sa Majesté, spécialement quant aux chapitres et à l’union avec des prêtres étrangers au pays ». Devant cette opposition, Pie IX, qui devait beaucoup au roi de Naples, crut devoir patienter. Le statu quo fut maintenu, le père Trapanese gouverna les maisons napolitaines et pontificales, les provinces transalpines furent placées sous la juridiction du père Rodolphe Smetana, nommé vicaire général au lieu et place du père Passerai.
Le père Smetana, né à Vienne en 1802, était un homme d’une intelligence supérieure. Après avoir fait de brillantes études, il occupait un poste important dans l’administration, mais la mort prématurée de sa femme le décida à quitter le monde. Il entra dans la congrégation et fit ses vœux en 1831. Il s’adonnait tout entier à l’étude, à la philosophie, à l’ascétisme, quand, en 1850, on le tira de sa cellule pour le mettre à la tête des provinces transalpines. De Coblentz, sa résidence, il rayonna jusqu’en 1853 dans les différentes maisons placées sous sa juridiction. A cette époque, Pie IX, toujours préoccupé de la situation anormale de la congrégation, l’appela auprès de lui pour lui signifier sa volonté. Par un décret spécial, il sépara
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les maisons napolitaines des autres maisons de l’institut, et leur permit de se choisir un recteur majeur, lequel n’aurait de juridiction que sur les Deux-Siciles. Toutes les autres maisons de la congrégation, y compris celles de l’État pontifical, étaient placées sous le gouvernement immédiat du père Smetana. Par un second décret le pape commandait à ce dernier de se procurer au plus tôt une maison à Rome, et d’y convoquer un chapitre général.
11 eût été difficile au père Smetana d’acquérir à Rome un établissement assez vaste pour en faire la maison généralice si la Providence n’était venue à son secours. Un gentilhomme écossais, lord Douglas, avait abjuré dix ans auparavant le protestantisme pendant un séjour dans la ville éternelle. Devenu peu après le plus humble et le plus pauvre des enfants de saint Alphonse, il consacra sa grande fortune aux œuvres de la congrégation, ce qui permit au père Smetana d’acheter, près de Sainte-Marie Majeure, une propriété du duc Gaetani, appelée la Villa Caserta. Un concours singulier de circonstances semble indiquer que la Vierge Marie conduisit elle-même à cet endroit de Rome le supérieur de l’institut. La villa se trouve à deux pas du couvent de Saint-Julien où le père Hofbauer fut admis dans la congrégation. On apprit bientôt que le procès de béatification de saint Alphonse avait été imprimé dans cette propriété par les presses du duc Gaetani. Enfin, en creusant le terrain pour y asseoir les fondations de l’église, les ouvriers trouvèrent une antique médaille en or à l’effigie du Rédempteur. Si nous ajoutons que l’autorisation nécessaire pour vendre la villa fut donnée en la fête du Très Saint-Rédempteur, et le contrat signé le jour où la congrégation célèbre la fête de Notre-Dame des Grâces, il est permis de croire que toutes ces coïncidences, en apparence fortuites, dénotent un dessein providentiel.
Quoi qu’il en soit, ayant en 185V pris possession de la Villa Caserta, le père Smetana convoqua, sur l’ordre du pape, le chapitre général, auquel devaient assister, outre les consulteurs généraux et le procureur général, les provinciaux et deux membres de chaque province élus par les chapitres particuliers. Pour se rendre compte de la composition de cette assemblée, il faut noter que l’institut s’était singulièrement accru depuis 1818. Le démon avait fauché l’herbe, mais Dieu l’avait rendue plus verte et plus touffue. Non seulement les maisons s’étaient multipliées, mais aussi les provinces. Les proscrits d’Autriche avaient fondé en Bavière et sur les bords du Rhin les maisons de Coblentz, de Fuchsmuhl, de Niederachdorf, de Bornhofen, de Trêves, de Puchheim, lesquelles, avec
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celles déjà existantes en ces pays, constituèrent, en 1852, la province germanique. Ces nouvelles fondations n’empêchèrent pas les pères exilés de réoccuper leurs maisons en Autriche et dans le duché de Modène, quand, à cette même époque, l’empereur François- Joseph eut aboli les décrets révolutionnaires de 1848. La province autrichienne, ainsi relevée de ses ruines, fonda même, en 1855, une nouvelle maison à Bussolengo, dans le diocèse de Vérone. La province française avait perdu Fribourg, mais en revanche elle avait fondé trois nouvelles maisons : Contamine-sur-Arve, en Savoie, Luxembourg, chef-lieu du grand-duché de ce nom, et Châteauroux, dans le centre de la France. En 1850, les maisons des États-Unis avaient été détachées de la Belgique pour former une province purement américaine. Le vaillant père Bernard avait une seconde fois traversé les mers afin de constituer et d’organiser, en qualité de provincial, c^ nouveau et immense district de la congrégation. Enfin la province belge ayant créé, de 1848 à 1854, huit nouvelles maisons: Mons, en Belgique; Amsterdam et Bois-le- Duc, en Hollande; Douai et Dunkerque, dans le nord de la France; Clapham à Londres et Bishop-Eton près Liverpool, en Angleterre; Limerick, en Irlande; on en détacha les fondations de Hollande et de la Grande-Bretagne pour former une province anglo-hollandaise.
Sept provinces, la romaine, l’autrichienne, la germanique, la gallo-helvétique, la belge , l’américaine , l’anglo-hollandaise, composaient donc, au moment du chapitre de 1855, la congrégation du Très Saint-Rédempteur, en dehors du royaume de Naples. Quand, soixante ans auparavant, le père Passerat vint frapper à la porte de Saint-Bennon à Varsovie, le père Hofbauer et ses cinq ou six jeunes compagnons composaient tout l’institut. Lui-même, à la mort du bienheureux Clément, formait, avec ses quinze ou vingt chevaliers errants de la Valsainte, toute la descendance d’Alphonse au-delà des Alpes. Dieu avait béni l’œuvre du « grand français », mais s’il lui conserva assez de vie pour entendre parler de la Villa' Caserta, il ne lui donna pas d’y voir réunie l’élite de ses enfants. Comme saint Alphonse, les Hofbauer, les Passerat, et tous les grands ouvriers du Très Saint-Rédempteur doivent être humiliés jusqu’au jour de leur mort. L’acte principal du chapitre, qui était de nommer un recteur majeur, en fut une nouvelle preuve.
L’assemblée ouvrit ses sessions le 26 avril 1855, sous les auspices de Notre-Dame de Bon Conseil. Or sur quelle tête la Vierge très humble fit-elle tomber les suffrages des capitulaires? Il y avait là des hommes illustres : les Smetana, les de Held, les Dechamps,
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les Neubert, les Bernard, d’anciens provinciaux, des missionnaires blanchis par l’âge et les fatigues, des théologiens distingués, comme le père Heilig, qui, après avoir professé huit ans la morale au scolasticat de Wittem, donné au public une excellente édition de la Théologie de saint Alphonse, et occupé les charges les plus honorables, venait d’être nommé secrétaire du chapitre. Après dix tours de scrutin, la Vierge du Bon Conseil décida tous ces sages à mettre au pinacle l’un des plus jeunes d’entre eux, le père Nicolas Mauron. Natif d’un petit village suisse, il avait connu les pères de la Valsainte quand ils cherchaient à s’établir à Fribourg. Simple et pieux, il avait appris d’eux les éléments de la langue latine, puis au noviciat les vertus religieuses. Après avoir fait ses vœux en 1837 et reçu la prêtrise en 1841, le père Mauron avait dirigé les étudiants jusqu’au jour où toute la communauté de Fribourg fut dispersée. 11 se réfugia alors à Contamine-sur-Arve, où il enseigna quelque temps la théologie morale. Missionnaire ensuite, puis recteur de Landser, il fut nommé par le père Smetana provincial de France en 1851. C’est en cette qualité qu’il assista au chapitre de 1855. Humble et charitable, prudent et ferme en même temps, Nicolas Mauron fut nommé recteur majeur de l’institut, bien qu’il n’eût que trente-sept ans. 11 resta au gouvernail près de quarante années, uniquement occupé à diriger son navire à travers les écueils, et à conserver, parmi ses subordonnés des deux mondes, l’esprit apostolique et les vertus de leur saint fondateur.
Les tribulations ne manquèrent pas au successeur de saint Alphonse. A peine avait-il bâti l’église attenante à la nouvelle maison généralice, que la Révolution, déchaînée en 1859 par la campagne de Napoléon III contre l’Autriche, passa comme une trombe sur toute l’Italie, emportant les couronnes ducales et royales, chassant les religieux de leurs couvents, et s’annexant meubles et immeubles. De 1860 à 1866, les révolutionnaires piémontais confisquèrent ainsi, au préjudice de l’institut du Très Saint- Rédempteur, trente-six couvents situés dans les provinces de Rome, de Naples et de Sicile, et jetèrent sur le pavé plus de quatre cents religieux. On comprend les tristesses que dut éprouver le père Mauron en voyant s’écrouler l’institut en Italie, et même ces vénérables fondations napolitaines qu’Alphonse avait élevées et maintenues pour ainsi dire au prix de son sang. Ainsi s’accomplissait cette prédiction de notre saint, vieille de quatre-vingts ans : « Si la congrégation ne s’établit pas hors du royaume de Naples, elle ne subsistera pas. » Et en effet, si elle n’eût existé à l’étranger,
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elle eût péri dans cette tempête, comme celle de M&ndarini, qui se traîna péniblement jusqu'en 1860 et mourut victime des annexions. La seule consolation du recteur majeur en ces lamentables circonstances fut de voir les rédemptoristes napolitains, que les exigences du régalisme tenaient depuis dix ans séparés de leurs confrères, se remettre volontairement sous sa juridiction. Le 17 septembre 1869, Berruti, dernier supérieur général des Napolitains, se rendit avec le Révérendissime père Mauron à la congrégation des évêques et réguliers pour y dresser l'acte d'union, lequel fut ratifié le même jour par le pape Pie IX.
D'autres déboires attendaient le recteur majeur. Après leur expulsion de Vienne en 1848, plusieurs pères rédemptoristes s’étaient rendus à Christiania, capitale de la Norvège, espérant y fonder une mission. Ils évangélisèrent en effet le petit nombre de fidèles établis en ce pays; ils y bâtirent même une belle église, la première que les catholiques aient possédée depuis la Réforme, et qui fut plus tard dédiée au saint roi et martyr Olaf. Mais, après un séjour de six ou sept ans, obligés de quitter la Norvège, ils laissèrent cette église au vicaire apostolique, qui la fit desservir par des prêtres séculiers. A la suite du désastre de 1860, quelques pères romains et napolitains, aidés d'autres confrères, entreprirent une expédition semblable en Espagne, et avec le même insuccès. Ils établirent avec peine deux centres de missions, le premier à Huete, dans le diocèse de Cuenca (1864), et le second à Alhama, diocèse de Grenade (1867). La Révolution républicaine de 1868 décréta leur expulsion, en sorte que, après avoir été chassés de leurs couvents d’Italie, ils durent s’enfuir d'Espagne pour ne pas tomber entre les mains des révolutionnaires.
Heureusement les autres provinces ne cessaient de s'étendre. L'Autriche s’établit à Prague (1855) ; à Katzelsdorf, diocèse de Vienne (1857) ; àLittau, en Moravie (1859) ; à Heiligenberg, diocèse de Prague (1861). La province germanique fonda trois nouvelles maisons dans le diocèse de Munich : Heldenstein (1855), Gars (1858), Mariadorfen (1861); une à Aix-la-Chapelle (1862); deux en Westphalie : Maria-Hamicolt (1856), Bochum (1868). La province belge crée la maison d'Auvers (1857), celle de Roulers, (1865), et envoie des missionnaires dans l'ilede Saint-Thomas, aux Petites- Antilles (1858). La Hollande sétablit à Ruremonde (1867), à Rosendaal, diocèse de Breda (1868), et de plus fonde une mission à Surinam, dans la Guyane (1866). L’Angleterre, séparée de la Hollande en 1865, élève à Perth, sur la belle montagne de Kinnoul, le premier couvent que l’Écosse ait vu depuis l’invasion du protestantisme (1869).
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Durant cette même période, la province française subit le contrecoup de la politique napoléonienne à l'égard du Saint-Siège. Ses missionnaires, soupçonnés de parler en chaire en faveur du pouvoir temporel du pape, sont traqués partout par les agents de l’Empire. La maison de Douai est fermée par décret ministériel, les pères belges résidant dans les maisons fondées par eux à Dunkerque (185i), à Boulogne-sur-Mer (1856) et à Lille (1857), sont expulsés, comme étrangers, du territoire français. De ces quatre résidences, celle de Douai seule fut perdue, et les trois autres furent rattachées à la province française et repeuplées par elle. Malgré la persécution, cette province, après avoir établi en France deux nouveaux centres de missions, le premierà Argentan, diocèse de Séez( 1868), etlesecond à Mulhouse, dans le Haut-Rhin (1868), trouva encore moyen d’envoyer à l’Équateur, sur les instances du président-martyr Garcia Moreno, deux colonies de missionnaires. L’une se fixa dans la ville de Riobamba (1869) et l’autre dans celle de Cuenca (1870). C’est de là que les fils de saint Alphonse vont à la recherche des pauvres peuplades perdues dans les montagnes sans églises et sans pasteurs.
La province américaine prit aussi, à cetle époque, de grands développements, malgré un incident très regrettable. Isaac Hecker, dont on a tant parlé dans ces derniers temps, s’était agrégé, avec* quatre ou cinq autres protestants convertis, à l’institut de saint Alphonse. Après avoir pendant plusieurs années évangélisé les peuples avec beaucoup de fruit, il s’imagina que Dieu l’appelait à prêcher, non des missions aux catholiques, mais des conférences aux protestants. Le recteur majeur s’opposa aux innovations que ces américains voulaient introduire, et comme Hecker lui demandait l’autorisation de se rendre à Rome pour lui expliquer ses projets, il la lui refusa. Le religieux s’entêta, et partit sans permission malgré son vœu d’obéissance. Comme cette faute constituait un cas d’exclusion prévu par la règle, le père Mauron signifia au coupable, dès son arrivée à la Villa Caserta, son expulsion de la congrégation. Ses compagnons américains demandèrent la dispense de leurs vœux, et fondèrent avec lui, dans la ville de New-York, la société des Paulistes. Les théories du père Hecker sur l’appropriation du catholicisme à l'esprit moderne, théories condamnées par l’Église, ne prouvent que trop combien le père Mauron eut raison de s’opposer aux projets de ce novateur.
Ce n’est point en cédant à l’esprit moderne, mais en se pénétrant de l’esprit de Jésus-Christ, en Amérique comme en Europe, qu’on convertira les peuples matérialisés, catholiques ou protestants. En
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ce temps vivait aux États-Unis un fils de saint Alphonse qui peut servir de modèle aux missionnaires américains, le père Jean-Népomucène Neumann. Né en Bohème de parents très chrétiens, Jean cultiva avec le même zèle la science et la piété. Dès l'adolescence, il eut une telle passion pour les livres que sa mère l’appelait son bibliomane. Il acquit ainsi, tout en se livrant aux études ordinaires, une grande variété de connaissances. Mais ce qu’on admirait surtout en lui, c’était sa piété angélique et son incomparable modestie. On lui demandait un jour si telle personne de son entourage ne lui occasionnait pas de tentation. « Pas plus que les autres femmes, dit-il ; je les regarde toutes comme des livres élégamment reliés, mais écrits dans une langue que je n’entends pas. » C’est que jamais il ne levait les yeux sur une personne du sexe. A vingt-deux ans, pendant qu’il étudiait la théologie, Jean, brûlant de travailler à la gloire de Dieu et au salut des Ames, partit aux États-Unis pour évangéliser les émigrants abandonnés au milieu des hérétiques et des infidèles. Ordonné prêtre à New-York, il gagna la région des lacs, et vécut quatre ans parmi les sauvages, s’exposant à mille dangers pour sauver les Ames. Mais ce n’élait pas assez pour son grand cœur. « Je me sens poussé par la grAce, disait-il, A un amour plus intime de Jésus-Christ. » En 1840, il rencontre, dans une de ses courses apostoliques, des rédemptoristes qui cherchaient à s’établir dans ces parages. Il demande à les suivre et devient leur premier novice. Sept ans après, ses supérieurs, instruits de ses mérites et de ses éminentes vertus, l’élèvent aux premières charges de l’institut. En 1851, Pie IX le contraint, malgré ses résistances, d’accepter l’évêché de Philadelphie. Évêque, il reste pauvre, humble, mortifié; il porte une chaîne de fer et se donne des disciplines sanglantes; il est le père des pauvres, des malades, des orphelins : toujours sur la brèche, il se sacrifie pour sauver les pécheurs. « Je n’irai pas jusqu’à cinquante ans, » disait-il un jour, et il mourut en effet, en 1860, à quarante-neuf ans neuf mois et vingt-deux jours. Épuisé, n’en pouvant plus, il s’affaissa dans une rue de Philadelphie, et à peine l’eut-on transporté dans son palais qu’il rendit le dernier soupir.
Toute la ville le pleura comme on pleure un père. Ses obsèques furent un triomphe. Dieu fît éclater sa sainteté par de nombreux miracles, qui décidèrent l’autorité ecclésiastique à entreprendre le procès de sa canonisation. Les informations furent transmises à Rome, appuyées par les évêques des États-Unis, à l’exception d'un seul, qui « ne voyait pas dans M^ Neumann le type de l’évêque mo-
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derne ». La cause est aujourd’hui introduite en cour de Rome; le père Neumann est vénérable , et sera prochainement, nous pouvons l’espérer, le premier saint canonisé de la grande république américaine. Pendant sa courte mais laborieuse carrière, il avait grandement contribué à multiplier les maisons de l’institut; sa haute réputation de sainteté, jointe à sa puissante intercession dans le ciel, ne furent pas moins fécondes. En quelques années, la congrégation établit en Amérique six nouvelles fondations : à New-York et à Saint- Louis (1866), à Baltimore et à Ilchester (1869), à Boston età Chatawa (1871).
Cette rapide extension de l’institut au dehors n’empêchait pas le père Mauron de gémir sur les ruines accumulées en Italie et de prévoir de nouveaux désastres, quand Dieu lui envoya un sujet de joie et d’espérance. Une Madone miraculeuse, Notre-Dame du Perpétuel Secours, avait été vénérée à Rome depuis le quinzième siècle dans l’église Saint-Mathieu-sur-l’Esquilin, parce que sa volonté formelle, manifestée par plusieurs apparitions, était d’avoir son sanctuaire entre la basilique de Sainte-Marie Majeure et celle de Saint- Jean de Latran. Pendant quatre cents ans elle y avait opéré de nombreux miracles; mais, en 1810, on avait démoli cette antique église, et la sainte image avait disparu, au grand regret de ceux qui lisaient dans les anciennes notices sa merveilleuse histoire. Or un jour qu’on s’entretenait de cette Madone à la Villa Caserta, un jeune père, nommé Michel Marchi, se rappela subitement un souvenir de sa jeunesse. « De 1840 à 1853, raconta-t-il, j’ai beaucoup fréquenté, au couvent des augustins, un vieux frère laïc, du nom d’Orsetti. Ce frère m’apprit que, lors de la destruction de l’église Saint- Mathieu, les augustins emportèrent avec eux, pour la soustraire aux profanations, la Madone du Perpétuel Secours, et la placèrent, à l’insu de tous, dans l’oratoire intérieur de leur couvent. Les vieux pères augustins étant morts, le frère Orsetti restait seul comme témoin du pasçé. Bien des fois il me montra sur l’autel de l’oratoire la Madone vénérée pendant des siècles à Saint-Mathieu, et il me disait avec émotion : « Michel, surtout n’oublie pas la Madone miracu- « leuse de Saint- Mathieu; souviens-toi qu’elle est ici, dans cette « chapelle. »
Dieu venait donc de découvrir aux pères du Saint-Rédempteur, par une suite de circonstances providentielles, la retraite cachée de la Madone miraculeuse. Cette révélation avait pour eux une importance suprême, parce que l’emplacement de l’église où la Vierge avait voulu placer son trône, se trouvait précisément dans les jar-
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dins de la Villa Caserta. Notre-Dame du Perpétuel Secours n’avaitelle pas attiré en ce lieu les fils de saint Alphonse afin de prendre possession de l’église bâtie par eux à côté de son ancien sanctuaire? Après avoir prié Dieu de faire connaître sa volonté, le père Mauron porta tous ces faits à la connaissance de Pie IX, lequel déclara que la sainte image devait être rendue au culte, et placée, comme la Vierge l’avait demandé, entre Sainte-Marie Majeure et Saint-Jean de Latran, dans l’église dédiée à saint Alphonse. Au mois d’avril 1866, un triduum solennel attira toute la ville de Rome aux pieds de la Madone si heureusement rendue à ses enfants, et depuis ce temps Notre-Dame du Perpétuel Secours, couronnée par le vénérable chapitre de Saint-Pierre, et glorifiée dans le monde entier, répand à pleines mains ses grâces et ses bénédictions sur ses dévots serviteurs.
Le saint auteur des Gloires de Marie eut ainsi l’honneur de voir son temple servir de sanctuaire à la Madone vénérée, et par suite 1 ’Archiconfrérie de Notre-Dame du Perpétuel Secours et de saint Alphonse de Liguori unir inséparablement les noms de la mère et du fils. Il ne restait plus pour élever Alphonse au comble de la gloire qu’à poser sur son front l’auréole des docteurs.
La question du doctorat, soulevée par un grand nombre d’évêques immédiatement après la canonisation, avait mûri pendant ces trente dernières années. Grâce à la diffusion de la congrégation en Europe et en Amérique, les écrits du saint, traduits dans presque toutes les langues, prônés par les évêques et les théologiens, devenaient partout la nourriture des simples fidèles. Certain libraire vendit par millions les exemplaires des œuvres ascétiques. La Théologie morale, si combattue pendant la première moitié du siècle, régnait souverainement en Italie, en Espagne, en France, en Allemagne, en Belgique, en Amérique. Tous les compendiums de morale portaient à leur frontispice le mot de passe Ad mentem sancti Alphonsi. On altérait parfois le sens de sa doctrine, mais chacun prétendait être son disciple.
Du reste, les événements qui se succédèrent à cette époque attirèrent forcément l’attention des pasteurs sur le caractère providentiel des enseignements donnés par saint Alphonse. Il se trouva que toutes les questions d’intérêt général dont il s’était occupé devinrent les questions vitales du dix-neuvième siècle, et furent tranchées par l’Église comme il les avait lui-même résolues.
Toute sa vie, il avait défendu avec ardeur l’immaculée conception de Marie. La révolution antichrétienne niait le péché originel,
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et par suite la rédemption de Jésus-Christ. Pour renverser cette base de toutes les erreurs modernes, il fallait montrer au monde la Vierge immaculée, celle que le démon n’a pu souiller, et dont le Fils lavera les âmes de toute souillure. Un siècle après, Pie IX définissait le dogme de l’Immaculée-Conception aux acclamations du peuple catholique et aux cris de rage des sectes sataniques.
En 186k, Pie IX condamna en bloc, dans son immortel Syllabus , quatre-vingts propositions soutenues par les hommes de la Révolution contre l’Église, ses droits, et ses immunités. Or il suffit de parcourir les œuvres dogmatiques et morales de notre saint pour se convaincre que, sur presque tous ces points de doctrine, il a devancé le Sy Habits. « Dieu l’avait doué d’une telle clairvoyance, dit à ce sujet Léon XIII, que la plupart des propositions condamnées parle Syllabus sont déjà réfutées dans ses écrits. On pourrait même aflirmer que, de toutes les erreurs modernes, il n’en est pas une seule qu’il n’ait, au moins sous quelque rapport, attaquée et pulvérisée l. » Léon XII avait dit dans le même sens : « Dieu nous Ta donné pour être notre bouclier contre toutes les perversités du siècle. »
Un événement plus grave encore acheva de démontrer l’excellence et l’opportunité des doctrines soutenues par saint Alphonse. Il avait pressenti que, pour sauver la raison humaine, livrée par la Révolution à tout vent d’erreur et d’impiété, il fallait renforcer l’autorilé du pontife romain et mettre son infaillibilité au-dessus de toute contestation. A cet effet il se fît le champion du vicaire de Jésus-Christ, il multiplia les dissertations sur ses prérogatives, il prouva que la thèse sur l'infaillibilité était proxima jxdei , et que celle des gallicans touchait à l’hérésie. Il mit en pièces la déclaration de 1682 et le livre de Febronius, appelant de tous ses vœux le jour béni où une définition dogmatique ferait resplendir à tous les yeux la suprême et nécessaire autorité du chef de l’Église. En 1870, les pères du concile du Vatican exécutèrent ses désirs. Ayant en main le volume de saint Alphonse sur le pape, ils proclamèrent solennellement l’infaillibilité pontificale, et dressèrent ainsi le phare lumineux qui nous servira de guide au sein de ces aveuglantes ténèbres qu’on appelle les principes de la Révolution.
L’état moral de la société devait aussi attirer l’attention des évêques sur les écrits d’Alphonse. Le libéralisme pervertit les consciences aussi bien que les esprits. Pour beaucoup, les vices ne sont