‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 19 sur 222 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA. FAMINE 176i

Le saint prédit une grande famine. — Les approvisionnements du nouveau Joseph. — Horrible disette. — Les affamés de Sainte-Agathe. — Distributions de vivres à l’évêché. — Deux furies. — Alphonse vend son carrosse et ses chevaux. — Un jeune homme mourant d’inanition. — Révolution contre le syndic. — Le saint lui sauve la vie. — Une inspiration du ciel. — Révolution à Arienzo. — Amour des pauvres. — Le lonnino. — La vraie science sociale.

Nos lecteurs se rappellent sans doute la prédiction de la Misericordiella. C’était lors d’un des derniers séjours’de notre saint à Naples. Il tonnait une fois contre les désordres de la capitale et menaçait le peuple des vengeances divines : « Prenez garde à vous, s’écria-t-il, prenez garde à vous, vous qui ne vivez que pour les voluptés sensuelles : Dieu vous punira par la famine. » Deux fois il répéta cette prophétie, mais on vivait alors dans l’abondance, et l’on ne fit auçune attention aux paroles du prophète.

Cependant la pensée du lugubre châtiment hantait toujours l’esprit de l’évêque. Pendant la mission de Sainte-Agathe, parlant du délai de la pénitence, il renouvela la prédiction : « Quittez le péché, dit-il, revenez à Dieu, car un grand châtiment vous menace. » — « Faites pénitence, répéta-t-il une autre fois, l’horrible fléau de la famine est suspendu sur vos tètes. » A la mission d’Arienzo, sa parole fut plus explicite encore : « Pécheurs, dit-il, Dieu va vous châtier par une grande disette. La famine sera telle que, faute de pain, on mangera l’herbe qui croit le long des haies. » Quelques jours après, il fixa même l’époque du châtiment : « Prenez garde et tremblez, s’écria-t-il : Dieu va déchaîner l’épouvantable fléau. L’année prochaine la disette éclatera. » Ces menaces réitérées finissaient par impatienter les gens de plaisir : « Que nous veut cet évêque? disaient-ils; il ne parle que de fléaux et de malheurs. »

LA FAMINE

De retour à Sainte-Agathe après sa courte villégiature à Nocera, Alphonse paraissait triste et sombre. Tout à coup il appelle son secrétaire Verzella, et lui ordonne de faire une ample provision de pois, de fèves et de légumes de toute espèce. Verzella et les autres familiers de l’évêché riaient sous cape de l'effarement du saint et ne comprenaient rien à ces approvisionnements inusités. Ils multiplièrent les observations, mais il insista avec tant de force qu’on lui remplit tous ses greniers. Ils virent bientôt qu’il avait agi par inspiration divine.

Au mois de novembre 1763 éclata la disette tant de fois annoncée. Le pain commença à manquer, les légumes devinrent rares, la faim fit sentir ses cruelles étreintes, surtout dans les localités éloignées de la capitale. « Les pauvres gens, dit un témoin oculaire, sous l’aiguillon d’une faim dévorante, se nourrissaient des substances les plus viles, d’herbes cuites assaisonnées d’un peu d’huile, et même d’herbes crues, à la manière des animaux. Les paysans abandonnaient les campagnes et les artisans leur métier pour se réfugier dans les villes et chercher un morceau de pain !. » — « Quand s’ouvrit l'année 1764, dit le trésorier Modestino Griscuolo, en punition de nos péchés il sévissait une disette extrême, unique dans les annales du monde. Personne n’est encore mort de faim, dit un vieil adage, mais en cette fatale année on ne voyait que des cadavres ambulants, prêts à défaillir, cherchant en vain de quoi se sustenter. Le père mourait dans les bras de ses fils, l’époux dans les bras de sa femme, avec ce mot à la bouche : Du pain, du pain ! On se nourrissait d’herbes sauvages, quelquefois de plantes vénéneuses qui accéléraient la mort. On enlevait de nuit des tombereaux de cadavres, pour ne pas épouvanter les vivants 2. » Six mois après, on écrivait de Caposele : « Ici règne toujours la disette et la mortalité. A Sicignano, en Calabre, un père, chose horrible! a mangé ses trois fils. Et voilà comment les calamités de ces derniers temps ont surpassé les malheurs de l’infortunée Jérusalem 3! »

La famine engendra bientôt la peste : des troupes de mendiants, exhalant déjà l’odeur de cadavres en décomposition, la portèrent avec eux dans les villes. La capitale devint un foyer d’infection. Sous l’impulsion du désespoir, le peuple devint féroce. Des multitudes affolées assaillaient à main armée les convois de vivres, pillaient les boulangeries, se ruaient sur le premier venu qu’on dési-

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