‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 20 sur 222 · Lettre du père Cajone, 21 juin · texte numérisé non relu

Lettre du père Cajone, 21 juin

L’ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE

gnait comme accapareur, et vociféraient contre les autorités, dont le mauvais vouloir, disait-on, avait amené le fléau destructeur. En l’espace de six mois il périt plus de trois cent mille hommes.

Le diocèse de Sainte- Agathe, enfoncé dans les montagnes, fut un des plus éprouvés. Quand on cessa de vendre du pain dans les boulangeries, les pauvres et même beaucoup de gens aisés se tournèrent vers l’évèque, le père de la grande famille. Quatre et cinq cents mendiants encombraient tous les jours la grande salle de l'évêché, réclamant à genoux un morceau de pain pour l’amour de Dieu. Ému de compassion, Alphonse distribuait à tout venant les provisions qu’il avait amassées. « Donnez, disait-il à ses gens, donnez à tous. Ils ne font que demander ce qui leur appartient. » Il voulait dire sans doute que les biens de l’évêque sont les biens des pauvres, et de plus, qu’en cas de nécessité extrême, les pauvres ont droit de vivre sur le bien d’autrui.

Cette distribution quotidienne épuisa vite ses approvisionnements, et le nombre des faméliques augmentait toujours. Il lui fallut alors vider sa bourse et emprunter pour se procurer de quoi sustenter la foule des mendiants. 11 obtint d’Acerra, non sans difficulté et à très haut prix, une autre provision de fèves ; et de Naples, par l’intermédiaire de son frère Hercule, une assez forte quantité de grains. Avec ce ravitaillement il put nourrir quelque temps les indigents, les familles nécessiteuses, les pauvres honteux dont il avait laliste. Chacun reçut sa part aussi longtemps que durèrent les 'nouvelles provisions.

Quand elles furent épuisées, sa bourse étant vide, il résolut de contracter un emprunt, mais personne ne consentit & prêter de l’argent à cet évêque vieux, pauvre et infirme. Alors, n’ayant plus que Dieu à qui confier sa détresse, il conduisit les fidèles à l’église, et supplia Notre-Seigneur, au milieu des larmes et des sanglots de l’assistance, de venir au secours de son peuple. Il représentait au Seigneur qu’il n’avait plus rien pour nourrir ses brebis affamées, quand une femme, connue pour son insolence et sa conduite équivoque, se mit à vomir contre lui les injures les plus sanglantes : « Tu n’as plus rien pour les braves gens, disait-elle dans sa fureur, mais pour les malandrins, pour les femmes perdues, pour tous ceux qui savent flatter, il y a du blé dans tes greniers. >» Alphonse essaya de calmer cette mégère, mais ses paroles de douceur ne firent que l’exaspérer davantage. Elle allait continuer ses insultes, mais déjà le peuple se jetait sur elle, et Dieu sait ce qui serait arrivé si l’évêque n’eût pris la défense de cette malheureuse et retenu ceux qui voulaient le venger.

LA FAMINE

« Un autre jour, raconte le prêtre Michel d’Abruzzo, je fus témoin d’une scène semblable pendant la visite au saint Sacrement. Des gradins de l'autel le saint parla des châtiments de Dieu et de l'affreuse disette; puis, après avoir exhorté ses auditeurs à la pénitence, il donna sa bénédiction. Cela fait, il s’appuya sur mon bras pour retourner au palais. Or nous étions encore dans la chapelle du Saint-Sacrement lorsqu’une femme, Girolama Razzano, s'avança vers lui jusqu’à presque le toucher, et, montrant le poing, cria de manière à être entendue de tout le monde : « Eh bien ! tu l’as tant de fois annoncée, l’année de malheur, qu’à la fin elle est arrivée! C’est toi qui nous l’as amenée. Si nous mangeons du pain à sept grains le rotolo, c'est bien toi qui en es la cause. Encore si toi seul avais à en pâtir! » Elle allait continuer sur ce ton lorsque, pour l'éloigner et la faire taire, je la repoussai d'un coup de main peut-être un peu rude. Le serviteur de Dieu supporta les violences de cette femme avec la douceur d'un agneau, et me reprocha fortement de l’avoir malmenée, « Vous deviez avoir compassion d’elle, me dit-il : ce n'est pas son cœur, c'est la faim qui lui inspirait ces invectives. » Et il me consigna pendant trois jours en expiation du scandale que j'avais donné, »

La disette augmentait toujours, mettant le désespoir dans tous les cœurs. Ne trouvant personne qui voulût lui prêter de l'argent sans une garantie qu’il ne pouvait fournir, Alphonse prit alors le parti de vendre tout ce qu’il possédait de précieux, sa croix pectorale, ses couverts d'argent, une bague de grande valeur qu'il tenait d'une parente, l’anneau de son oncle Cavalieri que l’évêque de Lettere lui avait remis à son départ de Nocera. Il allait aussi se défaire de son rochet et de sa montre, mais ceux de sa maison l’en empêchèrent en lui représentant que ces objets, dont il ne tirerait qu’une somme d’argent insignifiante, lui étaient absolument indispensables.

Le produit passa aux mains des affamés, qui bientôt poussèrent de nouveau leurs cris de détresse. Alors il imagina de se procurer quelques ressources par la vente de son carrosse et de ses chevaux. Son vicaire général, ses chanoines, ses familiers, ses amis, unirent leurs efforts pour l’en dissuader. « Vous en avez absolument besoin à cause de vos infirmités, disaient-ils, et d’ailleurs la dignité épiscopale exige un certain décorum. — Saint Pierre était pape, répondit-il, et n’allait pas en carrosse. Il me semble que je ne suis pas plus que saint Pierre. » Son frère Hercule fit valoir aussi toutes sortes de motifs contre son projet. « Ce sont des prétextes qui vous sont suggérés par le démon pour

L'ÉYÉQUE DE SAINTE-AGATHE

me tenter et vous inquiéter, écrivit-il. Vous me dites de prendre conseil : je prends conseil dans les questions douteuses, mais non quand il s’agit de choses certaines. Or je suis sûr que Dieu ne veut pas que je conserve cette voiture, d’ailleurs très coûteuse. Je suis vieux, j’ai un pied dans la tombe, je suis criblé de dettes, j’ai besoin d’argent pour des dépenses nécessaires à la gloire de Dieu, je me meurs de ne pouvoir faire ces dépenses, ni même rembourser les sommes que j’ai empruntées. De grâce, ne me tourmentez plus au sujet de cette affaire, car je ne vous répondrais plus. Je ne puis supporter plus longtemps d’avoir des chevaux à l’écurie pendant que mes pauvres crient famine. » Hercule objectait que, s’il avait besoin de se rendre à Naples, il lui faudrait une voiture. « Il me sera bien difficile, répliqua-t-il, d’aller encore à Naples. Si, par malheur, on m’y appelait, j’y enverrais mon grand vicaire. Mon excuse est toute prête : je suis vieux et malade et je ne sors plus de la maison *. »

On eut beau dire et beau faire : le 5 janvier 1764, au fort de la disette, il envoya à Naples son carrosse et ses chevaux pour être vendus au plus offrant. Son frère Gaétan ne voulant pas laisser cet équipage, relique d’un saint, passer à des mains étrangères, en donna un prix très élevé, et le même jour don Hercule adressait à l’évêque ce billet plein de tendresse : « Je me flattais que vous auriez changé de sentiment, mais puisque vous persistez à vendre le carrosse, sachez qu’il est toujours à vous. Quand vous le voudrez, je le rachèterai à mes frais. Vous êtes et vous serez toujours le maître absolu de ma maison, qui est d’ailleurs la vôtre. »

Le prix de l’équipage et les économies réalisées par suite de ce sacrifice ne furent encore qu’une goutte d’eau sur un immense brasier. Dans ces premiers mois de 1764 la disette était à son comble. Certains riches avaient fait des provisions exagérées; des accapareurs, grâce à des dépôts cachés, spéculaient sur la famine; les greniers de la Pouille étaient épuisés; les arrivages du dehors, pillés dans les ports ; le gouvernement se trouvait pris au dépourvu, même dans la capitale, où pullulaient les faméliques. On s'égorgeait à la porte des boulangers pour avoir à prix d’or un morceau de pain, sans pouvoir y réussir. Informé par don Hercule du lamentable état de la cité, Alphonse répondit : « Dieu le veut ainsi, adorons sa sainte volonté. Naples est spécialement châtiée

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