‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 24 sur 222 · Ml nisi grave , moderatum, ac religione plénum · texte numérisé non relu

Ml nisi grave , moderatum, ac religione plénum

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même dans les lieux publics, ne leur semblaient pas prohibés. Certains fréquentaient les théâtres et assistaient à des comédies, honnêtes sans doute, mais qui n’en constituent pas moins un amusement indécent pour des hommes consacrés à Dieu. Par suite de ces habitudes profanes, on avait à déplorer bien des fréquentations dangereuses, et parfois des désordres scandaleux.

Il fallait donc, la moralité l’exigeait, abolir des coutumes invétérées, admises par l’opinion publique et très chères au clergé. Tout en prévoyant une opposition qui se couvrirait de mille prétextes, Tévéque n’hésita pas, dans sa sixième ordonnance , à légiférer centre ces abus.

« Le manque de modestie dans les vêtements, dit-il, messéant au dernier point chez un clerc , enlève aux séculiers toute la vénération qu’ils doivent toujours avoir pour les ministres de Jésus- Christ. Nous ordonnons donc à notre clergé d’observer les prescriptions suivantes :

« Attendu que, pour se distinguer des séculiers les ecclésiastiques sont tenus de porter les cheveux courts, d’où cette parole d’Alexandre 111 : « Si un clerc entretient sa chevelure, l’archidiacre doit le forcer à la faire couper; » nous défendons de porter des cheveux postiches, et plus absolument encore des cheveux frisés et bouclés.

« La soutane étant le vêtement distinctif des ecclésiastiques, nous voulons que tous les prêtres portent la soutane longue, fermée sur le devant, au moins pour célébrer le saint sacrifice, assister aux offices du chœur, ou remplir une fonction qui exige le surplis. Autrement Us encourront la suspense ipso facto . Toutefois, comme dans beaucoup de nos villages, les prêtres doivent aller dire la messe bien loin et par des chemins boueux, nous tolérons l’habit court en hiver, du mois de novembre au mois d’avril, en dehors des exercices du culte. Nous défendons à tous, prêtres et simples clercs, de porter redingote ou manteau de couleur. Nous prohibons également les manchettes de dentelle ou de toile plissée. Eu égard aux exigences du temps, nous n'usons pas, comme on le voit, de toute la rigueur des saints canons; mais plus nous sommes indulgent, plus nous serons sévère contre les récalcitrants.

« Nous rappelons et renouvelons la suspense ipso facto contre les prêtres ou les clercs ordonnés in sacris, qui joueraient à des jeux de pur hasard, ou dans les lieux publics à des jeux permis.

« Nous interdisons à tout prêtre ou clerc d’aller à une chasse

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quelconque, chasse au fusil, chasse au rels, sans notre permission, écrite, permission qui ne sera jamais accordée pour les jours de fête de précepte.

« Nous défendons également à tous les ecclésiastiques de jouer un rôle dans les comédies, traitassent-elles de sujets sacrés, et fussentelles jouées dans une maison privée. Nous le défendons sous peine de suspense pour ceux qui sont dans les ordres sacrés, et d’inhabilité aux ordres majeurs pour les simples clercs.

« Nous défendons également aux ecclésiastiques de prendre à loyer les gabelles ou autres impôts publics, même sous un nom d’emprunt ou en participation avec d'autres personnes. »

Ce rappel aux convenances cléricales provoqua des murmures : Alphonse déclara qu’il entendait être obéi. « Qu’on méprise ma personne, dit-il, je ne m’en émeus pas : au contraire, j’en remercie le Seigneur; mais qu’on méprise mes ordonnances, je ne puis ni ne dois le tolérer. » Et les plus obstinés durent rendre les armes, car durant les treize années de son épiscopat, il usa de rigueur envers les délinquants. Quant à tromper sa vigilance, il n’y fallait pas compter : sa surveillance était telle que les coupables se demandaient qui pouvait l’instruire de leur conduite. « Ou c’est son bon ange, disaient-ils, ou c’est le diable qui nous trahit, car les moindres infractions à ses ordonnances lui sont révélées. » Ainsi se rétablirent peu à peu les habitudes cléricales et la discipline extérieure que l’Église impose à ses ministres.

Ce n’était là cependant que le premier pas dans la voie de la régénération. Des abus longtemps tolérés naissent l’oubli du devoir, une vie sensuelle, des fréquentations dangereuses, et, par suite, des scandales. Le diocèse de Sainte-Agathe n’avait pas échappé à cette loi de la nature déchue. Les témoins au procès de béatification affirment même qu’il marquait parmi les plus relâchés de ce triste dix-huitième siècle. Deux vices surtout excitèrent le zèle de notre saint : l’ivrognerie et la luxure. 11 leur déclara une guerre sans merci, tant pour l’honneur du clergé que pour le salut de son peuple. « L’ivrogne, disait-il, n’est plus qu’une brute; encore obtient-on de la brute plus que d’un ivrogne. » Un de ces prêtres adonnés à la boisson lui disait un jour qu’il était à la tète d’un établissement religieux. « Comment pouvez-vous être à la tète d’une maison, répondit l’évêque, vous qui si souvent perdez la tête! » Il le réprimanda avec autant de force que de douceur ; mais l’ivrogne, devenu vieux, se corrige-t-il? Alphonse interdit à tousses prêtres l’entrée des tavernes, se fit amener par la police les ré-

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calcitrants, et les livra à l’officia lité, qui les condamna sans pitié.

Il n’avait pas en moindre abomination le vice déshonorant de la luxure. « Quelle différence trouvez-vous, disait-il, entre l’animal qui se vautre dans la fange, et l’homme plongé dans le bourbier de la vie impure? » Aussi employa-t-il tous les moyens pour prévenir les chutes en éloignant les occasions. Une paroisse s’était signalée par certains désordres : il défendit aux femmes, sous peine d’excommunication, d’entrer au presbytère. « Vous avez le confessionnal pour les besoins de vos'ûmes, leur dit-il, et cela suffit. » Près de certaines chapelles rurales habitaient des ermites dont les cellules communiquaient avec le sanctuaire : il interdit également aux femmes, sous peine d’excommunication, l'accès de ces ermitages. Non content d’imposer aux chefs du clergé une surveillance continuelle sur leurs subordonnés, il recourait aux autorités séculières quand on pouvait se fier à leur prudence. « Il me conseillait souvent, dit un syndic, d’user de vigilance pour empêcher toute relation suspecte et toute espèce de désordres ; et quand je l’informais des mesures prises en vue de prévenir ou de faire cesser tels ou tels dérèglements, il me témoignait la plus vive satisfaction. »

Malgré ces précautions, de temps en temps éclatait un scandale. Il ne goûtait point de repos qu’il n’eût corrigé ou châtié le coupable. « La première réprimande du saint, dit le père Caputo, était pleine de douceur et d’humilité. S’il ne voyait pas d’amendement, la sévérité se mêlait à la douceur. Si le délinquant se montrait incorrigible, le châtiment suivait de près, et dans ce cas, le roi ou le pape eussent essayé en vain de l’arrêter. »

D’après cette ligne de conduite, qu’il suivait inviolablement, les plus grands pécheurs trouvaient grâce à ses yeux s’ils manifestaient un vrai repentir de leurs fautes. Un jour, après avoir donné plusieurs avertissements à un prêtre en qui son œil exercé découvrait plus de fragilité que de malice, il le fit appeler une dernière fois pour livrer le suprême assaut de la miséricorde. Arrivé à la chambre de l’évêque, le malheureux s’arrêta, frappé de stupeur : un grand crucifix, étendu sur le seuil, lui barrait le passage. « Mon fils, lui dit Alphonse d’une voix tremblante d’émotion, avancez donc et foulez-le sous vos pieds. Est-ce la première fois que vous foulez aux pieds votre Dieu ? » Le prêtre éclata en sanglots, promit de réparer ses fautes, et tint parole. Le bon pasteur oublia ses écarts et lui rendit toute son amitié.

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On pourrait citer mille preuves de cette tendresse envers les pécheurs repentants. Dénoncé pour des fautes graves à l’évêque et au roi, poursuivi par les agents, un ecclésiastique vient se jeter aux pieds du saint et lui confesse ses fautes avec le plus vif repentir. Plein de joie, celui-ci ne se contenta pas d’arrêter la procédure à la curie épiscopale, mais il se fit l’avocat du coupable près du tribunal civil.

En une autre circonstance, ayant appris qu’un prêtre appartenant à une famille distinguée se signalait par sa mauvaise conduite, il le manda par trois fois sans qùe celui-ci daignât se présenter. 11 le livra à l’officialité et signifia au secrétaire que si le prévenu demandait à lui parler, on le renvoyât au vicaire-général chargé d’instruire la cause. A la pensée d’avoir à subir un jugement, le prêtre entre en fureur, monte en carrosse, et se rend chez l’évêque pour lui demander raison de son audace. Trouvant porte close, il fait retentir l’antichambre de ses clameurs. Ne sachant d’où venait ce vacarme , Alphonse appelle son secrétaire ; mais à peine la porte est-elle ouverte que le prêtre se précipite dans la chambre. L’évêque malade était assis sur son lit, absorbé dans une profonde méditation. « Mon fils, dit-il, allez trouver le vicaire-général. — Monseigneur, répond le prêtre, je ne connais pas le grand vicaire, je n’ai d’autre supérieur que M*r de Liguori. » Etsubitement transformé, il se jette aux pieds du saint prélat, qui, plus ému que lui, lui reprocha doucement sa conduite : « Mon fils, je vous ai mandé trois fois, et vous n’êtes pas venu. J’aidù procéder juridiquement contre vous pour faire cesser le scandale que vous donnez. — C’est vrai, reprit le coupable en sanglotant, je le confesse à ma honte. J’ai péché plusieurs fois depuis huit mois, et si je ne suis pas tombé plus souvent, c’est que l’occasion m’a manqué. Je vous ouvre mon cœur : faites de moi ce qu’il vous plaira. — Puisque vous reconnaissez votre faute, répondit Alphonse avec bonté, je vous laisse à vousmême le choix de la pénitence. — Mon père, murmura le nouvel enfant prodigue, la voix étouffée par les larmes, je veux me retirer quelque temps dans votre couvent de Saint- Ange, et je reparaîtrai devant vous quand vous m’aurez fait savoir que vous m’avez pardonné. » L’évêque alors se fit apporter les pièces du procès : « Mon fils, dit-il en les déchirant, je prie Dieu d’en faire aulant dans le ciel. » Les trois témoins de cette scène touchante avouent qu’ils ne pouvaient contenir leur émotion. Le converti se rendit à Saint-Ange, où il fit une retraite d’un mois. Depuis cette époque jusqu’à sa mort, il ne cessa d’édifier le pays.

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Miséricordieux à l’égard du prêtre repentant, le saint se montrait inexorable à l’égard du pécheur incorrigible. Après avoir épuisé tous les moyens spirituels , il recourait à la réclusion et à l’exil. Si son autorité ne suffisait pas, il réclamait l'intervention du bras séculier, tant pour Venger l’honneur de l’Église outragée que pour éloigner le loup de la bergerie. Il lui coûtait sans doute d’en venir à cette extrémité, mais il immolait son cœur à son devoir. « Mon fils, disait-il à un coupable qui lui reprochait sa sévérité, croyez-vous donc que j’agisse ainsi par plaisir ou pour satisfaire mon ressentiment? C’est vous qui me contraignez à sévir. Corrigez-vous, et puis prenez mon sang ; je suis prêt à vous le donner jusqu’à la dernière goutte. » Des prêtres dégradés restèrent en prison ou en exil jusqu'à six et dix années. L’un d’eux, enfermé dans les cachots de l’évêché, parvint à s’évader, emportant avec lui le lourd cadenas qui fermait sa porte. « Bon débarras pour le diocèse, dit l’évêque en apprenant sa fuite; nous n’avons qu’une chose à regretter : c’est le cadenas qu’il nous a enlevé. »

Aucune considération de personne n’arrêtait son bras. Chanoines, curés, bénéficiers, nul n’échapait à ses coups quand la conscience lui ordonnait de frapper. Ayant appris les désordres d’un curé , il résolut de lui ôter sa charge. On eut beau lui représenter que le châtiment augmenterait le scandale; il resta inflexible, et il allait prononcer la destitution quand le malheureux vint se jeter à ses pieds, et lui donna des preuves non équivoques d’amendement. — Un autre, condamné à l’exil, se prévalait d’une amnistie générale accordée par le roi. « L’amnistie ne lui est pas applicable, répondit le saint , dites-lui qu’il s’en aille au plus vite , ou je le ferai poursuivre en vertu du décret que j’ai obtenu contre lui. » — Une seule fois Alphonse parut faiblir, mais pour laisser à Dieu le soin de frapper. Un ecclésiastique, sorti des prisons de l’officialité, reprit aussitôt sa vie déréglée : « Laissez-le faire, dit l’évêque; la justice de Dieu n’est pas loin. » Quelques jours après, une mort subite emporta dans l’éternité le pécheur incorrigible.

Chargé de tout le troupeau, il surveillait les religieux non moins que les prêtres séculiers. Nul plus que lui n’honorait de sa bienveillance ceux d’entre eux qui se montraient dignes de leur vocation. Il les chargeait d’emplois importants, les choisissait pour examinateurs syûodaux, leur confiait la direction des religieuses, les envoyait prêcher le carême, les missions, les retraites, et se plaisait à les encourager et à les récompenser selon leur mérite. Mais il ne pouvait souffrir chez les religieux le moindre relâchement dans

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la discipline ni la moindre atteinte aux bonnes mœurs. « Les vrais religieux, disait-il, sont la consolation des évêques et le soutien des diocèses; les mauvais font la croix des pasteurs et le malheur des peuples. » Dès son arrivée à Sainte- Agathe, il prit à tâche de purger les couvents des sujets plus ou moins gangrenés. Tout d abord, il demandait au supérieur local de les éloigner du diocèse. Si cette démarche restait saus effet, il s’adressait au provincial , et si le provincial ne s’exécutait pas , il en appelait au général. Ayant un jour fait connaître à un supérieur d’ordre les dérèglements d’un de ses sujets, celui-ci refusa de lui donner satisfaction. Alphonse eut alors recours au roi, qui bannit le coupable. « Du temps de notre saint évêque, dit le vicaire général Rubiui, les monastères, purgés par lui de leurs membres indignes, étaient comme autant de jardins où l'on respirait le parfum de l’innocence et de la vertu. »

Sans peur comme sans respect humain , le saint poursuivit aussi avec rigueur les laïques scandaleux. « Je suis le pasteur des prêtres et des religieux, disait-il, mais ce n’est là qu’une minime portion de mon troupeau. Le troupeau de l’évêque comprend toutes les âmes que Dieu lui a confiées, et dont il doit rendre compte. » — « Jamais prélat, dit le curé Bartolini, ne mit plus d’ardeur à empêcher l’offense de Dieu que de Liguori. Il avait le péché tellement en horreur qu’il le poursuivait à outrance, et jusque dans ses derniers retranchements. » Du matin au soir il était à la piste des scandaleux. Des surveillants actifs l’informaient des moindres désordres, et les magistrats, enûammés par son zèle, le secondaient de tout leur pouvoir. « Chose étonnante! dit un curé, ce que nous ignorions, nous, l’évêque nous l’apprenait. Maintes fois, un acte criminel s’étant commis la nuit dans un village éloigné, le jour avait à peine paru qu’on nous mandait à l’évêché pour nous en avertir. »

Avant d’en venir aux mesures de rigueur, Alphonse réprimandait plusieurs fois, suppliait, menaçait, recourait à l’intervention de personnes capables d’ébranler les obstinés. Quelquefois il ajoutait de sinistres prédictions, que Dieu se chargeait de réaliser. Un notaire de Durazzano, Nicolas Mazzola, l’afûigeait par son inconduite et ne tenait aucun compte de ses avertissements. « Mon fils, lui dit-il un jour, vos péchés vous conduiront très loin : vous mourrez d’une mort tragique. » Longtemps après, le malheureux périt sur l’échafaud. En allant au supplice, il dit aux moines qui l’assistaient : « Cette mort m’a été prédite dans ma jeunesse par M** de Liguori. » Jusque-là il avait résisté aux exhortations du confesseur, mais ce

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souvenir le fit rentrer en lui-même. Il se confessa, et mourut en invoquant le saint évêque.

Les moyens de persuasion reconnus insuffisants, il recourait à la force avec toute la promptitude possible, afin de couper court au danger de péché. Il s'entretenait un soir avec un archevêque et d'autres personnages, lorsqu’un messager vint lui annoncer qu’un individu , menacé par lui de la prison , se trouvait de nouveau chez sa complice. Aussitôt il commanda au secrétaire Verzella d’aviser le gouverneur en le priant d’arrêter immédiatement le coupable. « Vu l’heure avancée, hasarda-t-on, ne pourriez-vous pas attendre jusqu’à demain? — Jusqu’à demain! s’écria-t-il avec eflroi; et les péchés commis cette nuit, est-ce vous qui en rendrez compte? » Verzella s’acquitta de sa mission et le gouverneur, par égard pour le serviteur de Dieu, incarcéra sur-le-champ l’obstiné libertin.

Insensible à la crainte, à la menace, à la violence, le saint évêque procédait contre le gentilhomme aussi bien que contre l’homme du peuple. Une personne lui dénonçait en tremblant les dérèglements d’un puissant seigneur. « Vous osez à peine me parler à l’oreille, lui dit-il, et moi je vais sans ménagement présenter là-dessus un rapport au roi; vous tremblez, et moi je voudrais mourir martyr! » De fait, il s'exposait parfois à de terribles ressentiments. Un gentilhomme d’Airola vivait en concubinage, sans pitié pour sa femme, qu’il avait reléguée loin de lui. L’évêque ne manqua pas de l’avertir ; mais, fort du crédit dont il jouissait, le coupable méprisa ces remontrances. Il le dénonça au prince de la Riccia, qui bannit la complice de ces désordres. Traduit alors par le prince et par l’évêque devant la haute cour de justice, l’orgueilleux seigneur fut condamné à une longue détention.

Un autre débauché du grand monde, exaspéré de voir l’évêque traverser ses criminels projets, vint un jour l’accabler d’invectives. « Sachez que vos colères ne m’intimident nullement, lui dit Alphonse, et que je dénoncerai votre conduite au roi. » A ces mots, l’audacieux tira son épée en poussant des cris de rage qui retentirent dans tout le palais. Les serviteurs accoururent et trouvèrent l’évêque parfaitement calme devant son agresseur. « Frappez, disait-il, je fais mon devoir et ne crains rien. Tout mon bonheur, sachez-le, serait de mourir martyr en défendant la loi de Dieu. Je ne vous laisserai pas dormir dans votre péché, car je n’ai pas accepté lepiscopat pour me damner. »

Ces traits d’héroïsme lui étaient familiers. Un officier vivait à

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Sainte-Agathe dans l’adultère. Réprimandé plusieurs fois par l’évèque, sa fierté militaire se révolta. « Que nous veut donc, s’écriat-il un jour, ce vieillard décrépit? » Un nouvel avertissement provoqua de sa part de terribles menaces. Plusieurs prêtres, qui connaissaient ce caractère violent, prévinrent l’évêque que sa vie était en danger. Il leur répondit avec le courage d’un Chrysostome : « Qu’il m’envoie une balle dans la tête : je suis prêt à mourir, mais je veux à tout prix que le scandale cesse. » Et comme le scandale ne cessait point, il dénonça l’officier et fit exiler sa complice.

Des troupes de soldats, en garnison dans le voisinage de Mojano, y causaient de grands désordres. Il eut recours au commandant, qui leur défendit de mettre les pieds dans le diocèse de Sainte-Agathe. A Arienzo stationnait un régiment de campagne pour le service des terres voisines. Ayant appris que le libertinage n’y était nullement réprimé, il obtint le déplacement de ce régiment. La moralité lui était tellement à cœur qu’à l’arrivée de nouvelles troupes à Sainte- Agathe ou à Arienzo, il faisait appeler le chef pour lui recommander l’honneur des familles. « Monseigneur, lui dit un jour un capitaine, mes soldats ne sont pas des capucins. » Alphonse ne s’en aperçut que trop bien : c’étaient des libertins, dont il dut dénoncer les débordements au tribunal de Montefusco.

Le saint fit également une guerre à outrance aux femmes de mauvaise vie. « Je sais bien, dit-il, qu’on les tolère dans les villes considérables pour éviter de plus grands maux, mais il faut absolument les bannir de nos petites localités, sous peine de voir se corrompre toutes les classes de la population. » Sarnelli les avait converties ou parquées dans un quartier de la capitale : il leur donna, lui, le choix entre la conversion ou l’exil. Bientôt on lui énuméra tous leurs repaires, et il leur fut impossible de tromper sa vigilance. Il essaya d’abord de les ramener à Dieu en leur représentant l’énormité de leurs fautes, le scandale donné aux âmes, et le châtiment éternel qui les attendait. Pour leur enlever tout prétexte de continuer leur infâme métier, il daignait leur venir en aide. Grâce à sa charité, beaucoup renoncèrent à leur vie criminelle et firent pénitence. Il recommandait spécialement aux missionnaires de travailler à la conversion de ces malheureuses : « Accordez-leur des secours, disait-il, et sans ménager l’argent, pourvu quelles reviennent sincèrement à Dieu. »

Celles qui résistaient à ses admonitions, il les poursuivait sans merci. Il remuait ciel et terre, et mettait à contribution seigneurs, ministres, tribunaux de province, et jusqu’à la cour suprême. Était-

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il informé de la présence d’une de ces femmes perdues, il la dénonçait au pouvoir. « Quand il s’agit d’empêcher l’offense de Dieu, disait-il, on ne saurait trop se presser. » Il envoya un jour son secrétaire prier le gouverneur d’incarcérer une femme mariée qui vivait publiquement dans l’adultère, mais le gouverneur était absent. Plus tard, comme il demandait le résultat de cette démarche, Verzella s’excusa en alléguant qu’il n’avait pas rencontré le magistrat ni trouvé le temps de lui faire une seconde visite : « Don Félix, dit-il avec un profond sentiment de douleur, il faut tout quitter quand l’honneur de Dieu est en cause. »

Si la prison ne suffisait pas pour convertir ces pécheresses, il demandait qu’on les bannit. « J’ai besoin de Votre Excellence, écrivait-il au duc de Maddaloni, pour éloigner d’Arienzo un scandale public. 11 y a là une mauvaise fille qui, l’année dernière, fut condamnée à l’exil ; mais, sur ses belles promesses, je fis surseoir à l’exécution de la sentence. Or je viens d’apprendre qu’elle vit plus mal que jamais, et je vous supplie en conséquence de réitérer l’ordre d’expulsion. Vous voyez combien m’est nécessaire votre assistance pour me disculper devant Dieu. » A propos de trois autres créatures dont il avait demandé le bannissement, le gouverneur d’Arienzo lui écrivit : « Je viens de signer l’ordre d’exil, mais plaise à Dieu qu’il n’en arrive pas un plus grand mal! Elles iront dans* d’autres localités où, affranchies de vos admonitions et privées de vos aumônes, elles se livreront à de plus grands désordres. — Que chacun veille sur ses brebis, répondit l’évêque; quand elles se verront chassées en tous lieux, couvertes d’infamie, sans asile et sans pain, elles ouvriront les yeux et renonceront au péché. »

U était surtout impitoyable envers celles qui corrompaient les autres pour les associer à leur abominable commerce. L’une d’elles, qui avait plusieurs filles à son service, subissait les punitions sans le moindre repentir. « Misérable, lui dit un jour Alphonse, tu ne veux pas mettre un terme à tes crimes, mais Dieu saura bien t’y forcer. Tu mourras en état de damnation et de la manière la plus horrible. » Or il arriva que, pour éviter la prison, elle s’enfuit sur les montagnes voisines d’Arienzo. La nuit, elle se rapprochait de la ville pour se livrer à la débauche. Au retour d’une de ces criminelles équipées, elle tomba dans une mare profonde et s’y noya. Son cadavre, conduit à la voirie, fut enseveli sous un tas de fumier.

A cette sévérité nécessaire pour jeter la terreur dans l’àme des incorrigibles, l’évêque joignait la plus grande charité pour les pé-

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cheresses repentantes. C’était vraiment le bon pasteur retrouvant ses brebis égarées. Qui racontera ses générosités à l’égard de ces pauvres Madeleines, non seulement à Sainte- Agathe mais dans toutes les paroisses du diocèse ! Les curés étaient chargés de leur distribuer ses aumônes. Une malheureuse mère vivait dans le vice ainsi que ses deux filles, mais enfin, dociles aux avertissements de l’évêque, toutes trois revinrent à Dieu. 11 les fournit de meubles et de vêtements, et leur assigna une petite rente qui, ajoutée au fruit de leur travail, leur permit de vivre honnêtement. Combien de fois ces enfants prodigues arrivèrent près de lui en haillons et mourant de faim! 11 leur suffisait de dire sincèrement : J’ai péché contre Dieu! A l’instant il oubliait tout, les secourait dans leur misère, et pleurait de joie parce que ces âmes mortes depuis longtemps étaient enfin ressuscitées.

Cette compatissante charité à l’égard de créatures déchues lui attirait bien des critiques. Il ferait mieux, disait-on, de réserver ses dons pour les pauvres honnêtes, d’autant plus que ces femmes dégradées abusent souvent de sa bonté. « Je dois secourir tous les pauvres, disait-il, mais surtout ceux qu’un secours peut tirer du péché. Si parfois je suis trompé, peu m’importe, pourvu que je traverse les desseins du démon! C’est beaucoup d’empêcher l’offense de Dieu ne fût-ce que pendant quelques jours, et d’ailleurs beaucoup rentrent dans le devoir et y persévèrent. » De fait, lit-on dans le procès de béatification, on ne saurait compter les malheureuses qu’il a rendues à l’honneur et à la vertu, soutenues de ses libéralités, mariées honnêtement ou placées dans des refuges ou des couvents. C’est un problème de savoir de quelle mine inconnue et mystérieuse il tirait l’argent nécessaire à ses œuvres, à ses aumônes de tous les jours, et surtout à cette entreprise de la réformation des mœurs. Sans nul doute la bonne Providence multipliait en sa main les ducats dont il faisait un si saint usage.

C’est ainsi que l’évèque de Sainte-Agathe parvint à transformer son diocèse, ainsi que l’atteste l’archidiacre Rainone, bien placé pour en juger puisqu’il avait connu l’ancien régime et le nouveau. « Jusqu’à M*r de Liguori, dit-il, le crime marchait tête levée dans les villes et les villages du diocèse. Dès que cet envoyé de Dieu fut chargé de gouverner notre Église, le vice se vit traqué jusque dans les antres les plus cachés, et s’il en sortait parfois, ce n’était que furtivement et timidement. »

D’accord! diront peut-être certains modérés, mais la fin ne justifie pas les moyens rigides, excessifs, peu conformes à la man-

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suétude épiscopale, dont se servit l’évêque. Contre les pécheurs on doit employer les armes spirituelles, non la coaction matérielle, la prison, les verges, l’exil. — On rencontre aujourd’hui beaucoup de catholiques disposés par leurs opinions, qu’ils appellent libérales, à prononcer ainsi des condamnations contre les saints, mais il est bon de leur rappeler que leur objeclion, en ce qui concerne l’évêque de Sainte-Agathe, a été faite et réfutée au procès de sa canonisation. Le promoteur delà foi, celui qu’on appelle l’avocat du diable, peut leur servir d’interprète. Voici en effet comment il s’est exprimé à propos de la guerre à outrance que ht saint Alphonse aux pécheurs scandaleux et incorrigibles : « J’admire sans aucun doute le zèle du serviteur de Dieu, mais il est à regretter que les moyens employés par lui pour arriver à son but ne soient pas plus conformes aux règles de la prudence. Ses actes, bien qu’ayant une fin louable, ne seront pas approuvés par tout le monde. Il y a bien des hommes qui critiqueront sa conduite à l’égard des pécheurs scandaleux et surtout des femmes publiques, qui furent exilées par ses ordres après avoir été fustigées. On se demande si ce genre de punition ne scandalise pas plus qu’il n’édiûe. Aussi, au nombre de ceux qui sont chargés de corriger les mœurs, en trouve-t-on beaucoup, surtout parmi les ecclésiastiques, qui désapprouvent ces corrections comme inopportunes, et se contentent de procédés moins violents pour diriger les peuples qui leur sont confiés1. »

On voit qu’il y avait au siècle dernier, même dans les rangs du clergé, des opportunistes, qui ne manquèrent pas de blâmer l’évèque de Sainte-Agathe à l’occasion de sa guerre au péché. L’avocat du diable a reproduit leurs accusations. Or voici la réponse de l’avocat du saint, confirmée par le jugement de l’Église. « Les punitions employées par le serviteur de Dieu, dit-il, ne paraissent pas opportunes à notre adversaire, et il ajoute que des moyens moins retentissants suffisaient pour atteindre son but puisque d’autres évêques s’en contentent. — Les évêques, j’en conviens, sont libres d’employer, pour réprimer les crimes et réfréner les femmes perdues, les moyens qu’ils jugent adaptés aux besoins de leurs diocèses respectifs. Mais la conduite de certains évêques ne constitue pas une règle pour leurs collègues. Un pasteur prudent doit adapter les peines à la fréquence plus ou moins grande des délits et scandales. C’est ce qu’a fait notre vénérable dans un dio-

t .Summar. objectionale, n° 38.

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cèse extrêmement porté au vice de la chair1, comme l’affirment les témoins. 11 fallait des punitions publiques tant pour venger l'honnêteté des mœurs que pour empêcher la contagion des mauvais exemples, selon le texte du droit : « Afin que le châtiment d’un particulier imprime à la société tout entière une crainte salutaire. »

« Et ces châtiments que vous semblez condamner, ce sont précisément les peines que l’Église, dans sa prudence toute divine, a édictées contre les prostituées, les concubinaires et les adultères. C’est l’ancien droit aussi bien que le nouveau, comme le prouvent ces décrets du concile de Trente : « Les femmes mariées ou non mariées, convaincues de vivre publiquement avec des adultères ou des concubinaires, seront, après une triple admonition, châtiées plus ou moins gravement selon la gravité de leurs fautes, et chassées de la ville ou du diocèse si l’évêque le juge nécessaire, au besoin même avec l’appui du bras séculier. Les autres peines édictées par le droit contre les adultères et concubinaires resteront en vigueur. » Et par ces autres peines, disent les canonistes, il faut entendre l’amende, la prison, les châtiments corporels. En conséquence, si vous blâmez en ce point la conduite du serviteur de Dieu, vous blâmez du même coup l’Église, en d’autres termes vous tombez dans l’impiété.

« Je ne ferai pas un crime à M®* de Liguori, dit notre adversaire, d’avoir réprimé les désordres en châtiant, après les monitions prescrites, les ecclésiastiques scandaleux ou incorrigibles, ni même d’avoir employé le bras séculier contre les contumaces. » — Ce n’est pas assez de ne pas lui en faire un crime. 11 ne manquerait plus que d’appeler criminels le zèle et la sollicitude du pasteur, au lieu d’en prendre acte pour prouver son* héroïque vertu. « Si vous appelez vice, dit saint Augustin, les merveilleux effets delà charité, il ne vous reste plus qu’à transformer en vertus les vices réels. » Bien loin de lui reprocher d’avoir usé des moyens donnés par l’Église pour réformer son diocèse, il faudrait condamner sa négligence,s’il eût abandonné au démon les âmes qu’il devait sauver. Et après avoir cité Ferrari sur les lois disciplinaires portées contre les femmes perdues, l’avocat déplore avec lui l’insouciante indulgence de ceux qui n’en usent pas : « Plût à Dieu, dit-il, qu’on employât contre elles l’exil ou la prison, afin que les autres pécheresses, terrifiées par ces châtiments, abandonnassent leur infâme métier. »

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