Riflessioni , cap. i
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doute il ne manquait pas de jeunes gens pieux, décidés à devenir de vrais sauveurs d’âmes, mais combien aussi dont la seule ambition était d’obtenir une chapellenie lucrative et de passer leurs journées, la messe dite, à gérer comme de bons économes les affaires de leur famille ! Notre saint ne le savait que trop bien, et c’est pourquoi, voulant à tout prix remédier au mal, il adressa, dès la fin de 1764, l'ordonnance suivante à tous les aspirants au sacerdoce :
« Une des plus graves obligations de l’évèque , c’est d’écarter de l’autel les candidats indignes. S’il ne le fait pas, dit le concile de Trente , il répondra des péchés commis par ceux qu’il ordonnera. C’est pourquoi nous venons indiquer à tous ceux qui aspirent aux ordres sacrés ce que nous exigerons d eux pour la science comme pour la conduite.
« Relativement à la conduite et aux bonnes mœurs, l’ordinand devra fournir un certificat du préfet de la congrégation des cas de morale constatant qu’il a assisté aux conférences ; un certificat de la chancellerie, témoignant qu’il n’existe aucun empêchement canonique à son ordination; enfin un certificat de son curé, établissant qu’il a servi à l’autel les dimanches et fêtes, enseigné le catéchisme aux enfants, reçu les sacrements au moins tous les quinze jours, assisté à la messe et visité le saint Sacrement chaque jour, enfin qu’il a toujours porté la soutane, et n’a pris part ni aux jeux défendus ni aux parties de chasse.
« Quant à la science, les aspirants à la tonsure rendront compte de la doctrine chrétienne et de la méthode d’oraison. Les aspirants aux ordres mineurs devront bien savoir ce qui concerne la matière, la forme, la réception et l’administration des sacrements; les futurs sous-diacres, les cinq traités de l’ordre, du serment, du vœu, des heures canoniales, et des censures; les futurs diacres, les traités de la conscience, des lois, des actes humains, des péchés, des vertus théologales, de la charité envers le prochain, de la religion et du blasphème; les futurs prêtres, les traités de l’eucharistie et du saint sacrifice, de la pénitence, du mariage et de l’extrême-onction, les huit derniers préceptes du Décalogue et les commandements de l’Église.
« Si l’on objecte que nous demandons aux ordinands plus de science que n’en exige le concile de Trente, nous répondons par ce texte du même concile : « Les futurs prêtres doivent être soigneusement examinés et trouvés capables d’administrer les sacrements; » ou encore par cette parole d’innocent XIII confirmée par Benoit XIII ;
LÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE
« Nous exhortons les évêques à n’élever au sacerdoce que des clercs suffisamment instruits, au moins dans la théologie morale. »
Or, pour couper court à toute illusion sur la portée pratique de ces ordonnances, l’évêque avait pris soin de faire, en arrivant dans le diocèse, cette déclaration catégorique. « Sous notre gouvernement,écrit-il dans une circulaire du 30 juillet 1762, inutile de se faire recommander soit pour les ordinations, soit pour la collation des bénéfices. Le mérite de chacun sera la seule recommandation valable auprès de nous. Tous ceux qui se réclameraient d’un patronage quelconque doivent savoir qu’ils se rendraient, par le fait même, indignes de l’ordination ou du bénéfice. *
Les ordonnances ne restèrent pas lettre morte, comme il arrive trop souvent. L’examen des ordinands, présidé par l’évêque entouré de son conseil, était aussi sérieux qu’impartial. Alphonse agissait du reste plus en père qu’en supérieur. Loin de déconcerter les patients, il leur inspirait du courage. Ses questions, toujours claires et précises, donnaient aux jeunes gens instruits toute facilité pour répondre. Néanmoins l’examen des sous-diacres, très détaillé, devenait parfois redoutable. Un curé attesta que, tenu sur la sellette pendant cinq heures, il avait dû rendre compte de tous les traités.
Personne n’était exempt de cette épreuve. Eût-on d’ailleurs fourni plusieurs fois des témoignages de sa capacité, il fallait se plier à la loi commune. L’évêque se montrait particulièrement sévère pour ceux qui, comptant sur leurs talents, s’appliquaient moins au travail. Parfois les examinateurs proposaient d’admettre un candidat qui n’avait pas complètement satisfait, alléguant qu’il acquerrait facilement pendant le cours des études la science qui lui manquait; mais Alphonse répondait en souriant que la grammaire de l’examen ne connaît pas de futur. Les ordinands qui se présentaient avec des lettres dimissoriales de leurs évêques n’étaient nullement dispensés de prouver leur savoir. Ayant un jour fait subir un examen à un clerc envoyé par Tévèque de Caserta, celui-ci usa de représailles envers un clerc de Sainte-Agathe qu’Alphonse, alors malade, l’avait prié d’ordonner. Loin de s’en offenser, il dit à son entourage, qui se montrait un peu froissé du procédé : « L’évêque n’a fait que son devoir, et nul n’a le droit de l’en blâmer. » Si des réguliers se présentaient à l’ordination, il les faisait interroger en sa présence par deux religieux de leur ordre, ou, s’il ne s’en trouvait pas dans les environs, il les examinait lui-même, assisté de son vicaire général et d’un chanoine. Un jour il allait commencer la messe d’ordination quand le maître des cérémonies lui annonça
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qu’un jeune carme venait d’arriver. « C’est bien, dit Alphonse, mais il faut l’examiner. » Le religieux répondit que son provincial le trouvait capable. « J’en suis persuadé, répondit-il, mais c’est moi, et non votre provincial, qui dois vous imposer les mains. » Le carme déclina l’épreuve et s’en retourna. — Un étudiant distingué de Naples, qui venait de soutenir brillamment une thèse publique devant les docteurs, se présenta pour être promu au sacerdoce. La fameuse thèse n’eut pas la vertu de lui épargner l’examen : il dut subir la condition imposée à tous, sous peine de n’être pas ordonné.
Une fois le candidat évincé pour défaut de science, tous les avocats du monde eussent en vain plaidé sa cause. « Les ordonnances sont faites pour être observées, disait Alphonse, et non pour orner les murs des sacristies. » A toutes les instances des amis, parents, protecteurs, il opposait cet le réponse laconique mais péremptoire : « Ma conscience s’y oppose. » Le prince de la Riccia, à qui l’évêque avait de si nombreuses obligations, tenta vainement de faire ordonner un de ses vassaux, jugé incapable. « Très honore prince, lui écrivit le saint, pardonnez-moi, je vous prie, de ne pas accéder à votre désir, mais en conscience je ne le puis. » — « Votre refus, lui répondit le digne seigneur, ne m’a nullement offensé. J’ai admiré votre énergie tout apostolique, et je promets de ne plus vous importuner par de semblables demandes. »
L’enquête sur les mœurs du candidat n’était pas moins rigoureuse. En cette matière il engageait la conscience des curés. « Pour la science, disait-il, je m’en assure moi-même ; mais pour la conduite, je dois m’en rapporter à vous. » Il ne se contentait pas d’une simple attestation de complaisance, il exigeait un certificat confirmé par serment. Plus sévère encore envers les étudiants de Naples, il voulait savoir s’ils suivaient assidûment les cours, s’ils fuyaient les jeux, théâtres, et liaisons dangereuses, s’ils assistaient chaque dimanche à la congrégation des clercs étrangers et fréquentaient les sacrements. Tout jeune homme de moralité douteuse était impitoyablement évincé. Il refusa même le diaconat à un sous-diacre à qui l’on reprochait certaines légèretés. Le malheureux s’engagea dans la garde italienne. « Brebis perdue, dit l’évêque, si l’on ne vole à son secours. » Il le racheta de ses propres deniers et pourvut à son existence en lui donnant une place de clerc sacristain, mais jamais il ne consentit à l’ordonner. Un gentilhomme vint un jour intercéder en faveur d’un sujet refusé pour de graves motifs. Son plaidoyer dura une heure sans que l’évêque donnât le
moindre signe d'impatience. — « Vous avez fini? dit-il quand l’interlocuteur fut à bout de souffle ; eh bien ! figurez-vous que vous avez parlé à un mort. — Je ne comprends pas, répondit le gentilhomme. — Vous allez comprendre, repartit Alphonse. Un mort ne pourrait pas vous répondre : je suis exactement dans le même cas. » Et l’avocat n’insista point, comprenant que, malgré sa faconde, il ferait difficilement entrer ses idées dans la tête d’un mort.
Malgré tant de prudence et de sévérité, le saint eut néanmoins à déplorer deux lamentables événements. A son arrivée à Sainte- Agathe on lui présenta un diacre d’un savoir éminent, mais peu édifiant, et de plus porté à la boisson. Il refusa de l’admettre à la prêtrise, bien que des personnages de distinction intervinssent en sa faveur. Après plusieurs années, quelques membres du chapitre renouvelèrent leurs supplications sans parvenir à le fléchir; mais enfin ils lui démontrèrent par des raisons si convaincantes l’amendement de leur client que, forcé de se rendre, il s’écria : « Soit , je l’ordonnerai, mais vous verrez qu’il ne sera pas longtemps sans retomber et qu’il fera une triste fin. » La prophétie se réalisa de point en point. Peu après le malheureux se laissa vaincre par sa passion, tomba dans un fossé et se noya. — Un ecclésiastique très méritant prit aussi la défense d’un autre diacre que l’évêque jugeait indigne du sacerdoce. Il représenta tant de fois et avec tant d’insistance la vie retirée et exemplaire de son protégé et son exactitude à recevoir les sacrements qu’Alphonse dut croire à une sincère conversion. Il l’admit donc à la prêtrise; mais, à peine ordonné, ce prêtre devint un sujet de scandale, fut jeté en prison, et finit par s’enfuir du diocèse. « Voilà les fruits de vos recommandations inconsidérées, » dit l’évèque à l’ecclésiastique qui l’avait trompé. — J’ai eu pitié de sa pauvreté, prétexta celui-ci. — Comment, reprit Alphonse indigné, vous êtes prêtre, et pour procurer de l’argent à un misérable, vous me trahissez et vous trahissez Jésus-Christ ! »
Les ordinands acceptés, l’évêque voulait que leur ordination fût pour eux une source de grandes bénédictions. Tous devaient s’y préparer par une retraite de huit jours, soit dans une maison de la congrégation, soit chez les pères de la Mission, et non auprès de moines relâchés, comme il s’en trouvait à cette époque. « Si les religieux n’ont pas l’esprit d’oraison, observait justement l’évêque, ils ne le donneront pas aux autres. Les exercices se réduiront à de simples lectures, c’est-à-dire à des passe-temps depuis le matin jusqu’au soir. Un diacre lui ayant demandé de se rendre à Naples plutôt qu’à Saint-Ange, où le règlement lui paraissait trop sévère :
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« Vous désirez donc faire une partie de plaisir? » lui demanda le saint; et il l'envoya prendre sa part des austérités de Saint- Ange.
Avant de procéder à l’ordination, l’évêque réunissait les jeunes élèves et leur adressait une allocution sur l’excellence de l’état ecclésiastique et l’obligation de répondre à cette sublime dignité par la sainteté de la vie. Au moment de la sainte communion, il leur faisait une exhortation si pleine d’onction que les assistants ne pouvaient retenir leurs larmes. Le lendemain, jour de la première messe, jour des noces solennelles de Jésus avec l’âme, ainsi que l’appelait Alphonse, il proscrivait les fêtes mondaines, les repas somptueux, les réunions bruyantes, afin que le nouveau prêtre, tout entier à son Dieu, puisât dans un saint recueillement la plénitude des grâces nécessaires pour remplir ses obligations. On regimba contre des prescriptions si contraires aux usages du pays, mais bon gré mal gré il fallut s’y soumettre. Un prêtre de Durazzano, en dépit de la défense, au lieu d’inviter seulement au repas de famille ses parents les plus proches, ce qui seul était permis, fit lin grand banquet auquel il convia tous ses amis et connaissances. L’évêque lui adressa une forte réprimande et lui interdit de célébrer la messe pendant quinze jours. C’en fut assez pour libérer les familles des fastueuses « prémisses », et les fidèles, des stupides panégyriques débités à cette occasion.
Le choix des curés ne lui donnait pas moins de souci que le choix des ordinands, car « peu de prêtres, disait-il, sont aptes à bien remplir cette charge très difficile, et si importante, que du curé dépend le salut ou la ruine d’une paroisse {. » En arrivant dans son diocèse, Alphonse s’était aperçu que les bénéfices à charge d’âmes étaient les moins recherchés. C’étaient les ecclésiastiques les plus dépourvus de talent et de mérite qui se présentaient au concours. En vertu des trois concupiscences, on préférait aux paroisses les bénéfices simples, qui conféraient argent, honneur, et repos. L’évêque imagina un excellent moyen de réchauffer le zèle pour les cures : ce fut d’en faire le piédestal des dignités plus éminentes. Dès lors tous les aspirants au canonicat s’empressèrent de concourir à l’effet d’obtenir les paroisses vacantes.
A propos des concours, l’évêque ne manquait pas de rappeler aux examinateurs combien ils se rendraient coupables s’ils coopéraient à la nomination d’un incapable ou d’un indigne. Sans exiger