Riflessioni utili ai Vescovi , cb. II
L'ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE
une haute science, il voulait que les curés possédassent en dogmatique et en morale au moins les connaissances suffisantes pour instruire le peuple et lui donner une direction salutaire. Malheureusement tous n'étaient pas de cette force. A l'occasion d'une conférence des cas de morale l’évêque vit un jour un vieux curé très embarrassé; il s’aperçut ensuite qu'il cherchait les réponses, non pas dans sa tête, mais dans le fond de son chapeau, où il les avait déposées prudemment. Il lui retira sa cure et lui donna un bénéfice simple plus en rapport avec ses capacités. — Parmi les candidats qui se présentèrent à un concours se trouvait un prêtre déjà vieux, et autorisé à entendre les confessions. Il prétendait qu’à raison de son âge et de son titre de confesseur la cure lui était due en toute justice. A l’examen il se montra d’une telle ignorance que non seulement il n obtint pas la paroisse mais perdit même le pouvoir de confesser.
Tout en estimant la science, Alphonse lui préférait la sainteté.
Un seigneur le priait d’admettre au concours un prêtre très savant, son vassal. « Ce sujet, répondit le saint, est un homme inconstant et peu édifiant. Il est venu en personne me présenter sa demande, mais vraiment je ne le crois pas apte, du moins maintenant, à gouverner une paroisse. Quand il sera d’un âge plus mûr et qu’il aura donné des gages de persévérance, je l’admettrai au concours. » Des talents ordinaires et des mœurs exemplaires suffisaient à ses yeux pour faire un excellent curé. « Les grands talents, disait-il, fréquentent plus volontiers les morts que les vivants. Ils se lancent dans les études spéculatives et dans des travaux d’érudition qui les absorbent; s’ils prêchent, on ne les comprend pas; au lieu d’enseigner le catéchisme aux enfants, ils laissent cette besogne à quelque mauvais clerc. Je veux qu’un curé se plaise avec les moribonds, et se divertisse à épeler le Pater noster à quelque gros lourdeau. » Toutes choses égales d’ailleurs, le prêtre humble et modeste, sans prétention d’aucune sorte, avait ses préférences.
A côté de nombreux prétendants il remarqua certain jour un ecclésiastique assis dans un coin comme le dernier de tous : il lui donna la paroisse, dont il était digne par ses talents, et même très digne puisqu’il n’avait fait aucune demande pour l’obtenir.
Avant de nommer un curé, l’évêque examinait encore avec grand soin s’il possédait, avec la science et la vertu, les aptitudes nécessaires à la direction d’une paroisse. D’un discernement admirable, il se trompait rarement dans ses choix. On lui présenta un jour un homme d'un âge assez avancé, très instruit et de
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mœurs irréprochables, mais faible de caractère. Or la localité à pourvoir se distinguait entre toutes par l'esprit indiscipliné des habitants. Alphonse préféra à ce vieillard un homme plus jeune et plus énergique, lequel, par son dévoûment et son zèle infatigable, se concilia en peu de temps l'estime et l'affection de tous ses paroissiens.
« Les prêtres auxiliaires, disait-il, doivent avoir les mêmes qualités que les curés, dont ils sont en effet les suppléants. Ce sont eux souvent qui courent au loin visiter les malades et les familles. Supposez-les inhabiles à ces emplois ou d'une conduite peu régulière, ils deviennent à charge aux curés au lieu de leur venir en aide. » Ceux qui offraient ces garanties, il les employait volontiers dans une paroisse aussitôt après leur ordination : « Sans occupation active, observait-il très justement, l’oisiveté et la dissipation les perdront, et plus tard, impatients du joug, ils ne voudront plus travailler au salut des âmes. »
Une fois installés, les curés devaient observer la loi canonique de la résidence. « Ils ne sortiront, dit la seconde ordonnance, que pour cause urgente et avec la permission de l’évêque. Nous les avertissons que manquer à ce devoir c’est commettre un péché grave, et même une injustice si l’on perçoit les fruits de la cure. On est obligé en ce cas de les restituer aux pauvres ou à la fabrique de l’église au prorata de la durée de l’absence. » Aussi le saint ne pouvait-il souffrir que les curés demandassent d’aller prêcher des sermons de carême, surtout qu’à cette époque le pasteur est plus nécessaire que jamais à ses ouailles. « Si vous voulez donner un carême, écrivit-il à un curé, prêchez-le à vos paroissiens. » Et comme ce prêtre promettait de se faire remplacer par un excellent vicaire : « Non, répondit-il, vous êtes pasteur, et le pasteur ne doit pas quitter son troupeau, moins encore pendant le carême qu’en un autre temps. » Le chapitre de la cathédrale choisit pour curé un excellent prêtre, alors professeur dans les écoles publiques. Alphonse s’en réjouit, mais comme ce dernier continuait son enseignement, il ne lui permit pas de cumuler les deux emplois. « Le curé, dit-il, doit être libre de toute autre charge, afin de se donner sans partage à ses administrés. » Le professeur demanda six mois pour rompre l’engagement qu’il avait pris, mais l’évêque exigea qu’il le rompit immédiatement.
Le nombre des bénéfices simples était plus considérable que celui des cures. La cathédrale seule comptait trente chanoines et treize chapelains. Les cinq collégiales d’Arienzo, deFrasso, d’Ai-
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rola, de Durazzano et d’Arpaia comptaient aussi grand nombre de chanoines et de chapelains, jouissant d’une prébende suffisante pour vivre à l’aise. On conçoit qu’à chaque vacance il y eût affluence de prétendants, et, la provision faite, beaucoup de mécontents.
Or Alphonse estimait que tous les bénéfices, même ceux qui n’ont pas charge d’àmes, doivent être conférés aux plus dignes, ce qui mettait souvent son esprit à la torture, car, avant d’arrêter son choix, il lui fallait peser les mérites de chacun. Un jour qu’il hésitait entre deux candidats également recommandables : « Votre Grandeur peut choisir qui elle veut, lui dit l’archidiacre; comme il n’y a pas charge d’âmes, vous êtes libre. — C’est votre opinion, répondit l’évêque, mais ce n’est pas la mienne. Je veux que le plus digne obtienne la préférence. » C’était, à son avis, une question de justice. « Les bénéfices, disait-il souvent, doivent être la rémunération du travail qu’un homme s’impose. L’évêque n’étant pas le propriétaire mais simplement le distributeur des bénéfices, la justice exige qu’il les donne aux plus méritants. » Aussi, même après avoir fait son choix, était-il prêt à le modifier s’il recevait de nouvelles lumières. Il avait un jour signé une lettre de provision pour un canonicat, et le serviteur s’apprêtait à la porter quand un orage l’en empêcha. Dans l’intervalle, ayant connu par l’archidiacre les mérites supérieurs d’un autre candidat, il déchira sa lettre, et conféra le bénéfice à ce compétiteur dont les droits lui parurent certains.
Avec un prélat aussi consciencieux, les recommandations, provinssent-elles de hauts personnages, ne pouvaient que nuire au protégé. Il avait destiné un canonicat à un prêtre qui lui paraissait l’emporter en mérite sur tous ses concurrents, d’autant plus qu’il n’était intervenu personne en sa faveur, lorsque, au moment d’expédier la provision, il voit arriver le malheureux, porteur d’une lettre de recommandation du prince de la Rocca. « Je me proposais de vous faire chanoine, lui dit-il, mais puisque vous avez sollicité cetle protection, je me ravise : Indignus quia petisti. » Le prêtre eut beau supplier et s’excuser, l’évêque resta inflexible. « Ne vous offensez pas de ce refus, écrivit-il au prince; si je cédais une fois , j’ouvrirais la porte à de scandaleuses intrigues. » Il ne tint pareillement aucun compte des sollicitations de son secrétaire, qui, appuyé par un haut dignitaire du royaume et par plusieurs prélats, plaidait en faveur de son propre frère. « Quand vous serez évêque, lui dit-il, vous donnerez les bénéfices à qui bon vous semblera : pour moi, je ne tiens compte que du mérite. » Les ministres du roi eux-
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memes, convaincus de l'inutilité de pareilles démarches, n’intervenaient dans aucune de ses nominations. Une seule fois le marquis de Marco, son ami, lui recommanda un ecclésiastique dont les mérites l’avaient frappé : il en fut pour ses frais tout comme les autres solliciteurs.
Le trait suivant ne montre pas moins sa délicatesse que sa fermeté de caractère. A l'occasion d’un bénéfice vacant, son vicaire général mit en avant un de ses amis qu’Alphonse refusa, précisément parce qu’il s’était fait recommander de plusieurs côtés. Le secrétaire d’abord, puis les familiers de l’évèché, essayèrent adroitement de l’influencer, mais en vain. Ils décidèrent alors le chanoine d’Ambrosio, son confident, à intervenir discrètement pour l’amener à leurs vues. D’Ambrosio s’efforça de tourner la conversation sur le canonicat et lui demanda ce qu’il pensait faire. « Mon cher chanoine, dit Alphonse, je suis assiégé de sollicitations, et vous ne sauriez croire comme tout cela me crucifie. Je vais conférer ce canonicat à don Dominique Bruson. Cet excellent prêtre ne manque pas de mérites : à la dernière épidémie il s’est dévoué jusqu’à coucher près des moribonds. — Vous n’avez donc pas pensé, dit d’un air indifférent le chanoine d’Ambrosio, à cet autre bon prêtre? » Et il désigna le protégé du vicaire général. Mais le saint avait compris : il lui coupa la parole et dit d’un ton sévère : « C’est moi seul qui suis évêque ; vous me paraissez l’avoir oublié. Je suis dépositaire et non propriétaire des bénéfices : je ne puis les dispenser qu’à ceux qui s’en sont rendus dignes par leurs travaux. » D’Ambrosio baissa la tête, et le vicaire général cessa d’insister.
On ne saurait dire quels subterfuges on inventait pour vaincre sa résistance. Un de ces malencontreux intercesseurs imagina de lui demander un bénéfice pour l’amour de la sainte Vierge. Son protégé lui avait fait croire que l’évêque ne refusait aucune des requêtes qu’on lui présentait au nom de la Mère de Dieu. « Diteslui, répondit l’évêque, que je refuse précisément par amour de la sainte Vierge, parce que cette bonne Mère veut le bien et non le mal. » Au fond, s’il détestait les recommandations, c’est qu’il craignait jusqu’à l’ombre de la simonie. « Les demandes de protection et la simonie, disait-il, sont deux sœurs jumelles, qui toutes deux ont le démon pour père. Beaucoup de protecteurs ont la conscience peu délicate, et n’usent de leur influence en faveur d’un tiers qu’à beaux deniers comptants. »
Cette invincible ténacité dans l’accomplissement du devoir lui valut toutes sortes d’avanies et d’outrages de la part des prétendants
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évincés, de leurs parents, ou de leurs protecteurs. On l'accusait d’injustice, on lui disait en face de grossières injures, on le calomniait auprès du roi : le saint évêque, sans se troubler, excusait ces emportements, bénissait ceux qui le maudissaient, et cherchait à rendre le bien pour le mal. Dans sa fureur, un de ces candidats malheureux recourut au roi contre l’évêque, qu’il accusa de préférences injustes. Ferdinand connaissait l’impartialité d’Alphonse : « M** de Liguori use de son droit, » répondit-il au dénonciateur. Or vers le même temps un canonicat étant venu à vaquer, Alphonse trouva ce mécontent plus digne que ses rivaux et le pourvut du bénéfice, au grand déplaisir de ses conseillers, surtout du dominicain Caputo. « En agissant de la sorte, lui dit ce dernier, vous provoquez les recours, et vous n’aurez plus un instant de repos. — Que voulez-vous? lui répondit l’évêque, je l’ai trouvé plus digne.
— Très bien, reprit le père, mais l’on croira que pour tout obtenir, il suffit de vous injurier, et leur insolence n’aura plus de bornes.
— Pauvres gens! dit l’évêque, ils se poussent comme ils peuvent : je dois les supporter et faire mon devoir. »
En une autre occasion il eut beaucoup à souffrir d’un notaire qui avait en vain sollicité pour son frère un bénéfice longtemps convoité. Ce furieux fit à l’évêque une scène des plus violentes et le menaça d’un recours au noi. Il rédigea en effet un acte d’accusation qu’il adressa au Conseil royal, et vint lui-même signifier l’exploit du procureur. « Prenez ce papier, dit-il avec colère, bientôt vous en recevrez d’autres. — Je le prends pour l’amour de Dieu, » lui répondit Alphonse en souriant; Là-dessus le notaire allait continuer ses invectives, mais le père Caputo, moins patient, prit l’insulteur par le bras et le mit à la porte. Quant à son libelle, la cour n’en tint aucun compte. Après avoir examiné la justification de l’évêque, le roi lui fit répondre qu’il se confiait pleinement à sa prudence pour la provision des bénéfices. Ce dénoûment, auquel il était loin de s’attendre, mit l’individu hors de lui. Décidé à vaincre bon gré mal gré, il entreprit de bouleverser toute la discipline ecclésiastique. Dans un mémoire très étudié, il proposa aux ministres d’ordonner qu’à l’avenir les chanoines et les chapelains seraient élus, non par l’évêque, mais par des comices populaires. Certaines indiscrétions mirent Alphonse au courant de ce bizarre projet, et comme en ce temps de régalisme les innovations les plus funestes à l’Église pouvaient avoir certaine chance d’aboutir, il montra au roi que, du mode d’élection préconisé, résulteraient deux graves inconvénients : d’abord, les assemblées popu-
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laires éliraient souvent les moins dignes, et ensuite chaque élection produirait des inimitiés sans nombre. Ces représentations révélèrent au Conseil royal tout ce qu’il y avait d’extravagant dans le projet du novateur, qui dès lors perdit tout crédit à la cour. 11 conçut, par suite de cette double déconvenue, une haine mortelle contre celui qu’il croyait son ennemi.
Or, à quelque temps de là, un chanoine d’Arienzo étant mort, Alphonse devait pourvoir au poste vacant, quand un trait de la vie de M8* Caracciolo, cardinal et évêque d’Aversa, le frappa vivement. Ce saint prélat, racontait le biographe, ayant éprouvé je ne sais quel désagrément de la part d’un prêtre, s’en était vengé en lui conférant un riche bénéfice. A cette lecture, Alphonse réfléchit un instant, puis appela son grand vicaire : « J’ai résolu, dit-il, de consoler le notaire en donnant le canonicat à son jeune frère, qui du reste en est digne. — Je ne veux pas contrarier cette sainte résolution, répondit le vicaire, mais on dira que les audacieux finissent par vous intimider. — On dira ce qu’on voudra, reprit-il; ce qui m’intéresse, ce n’est pas ma gloire, c'est l’âme du notaire. » Après cette nomination, on ne manqua pas de répéter partout que, pour gagner les bonnes grâces de M*1, de Liguori, il fallait les mériter en l’accablant d’injures.
Le père Caputo voyait de mauvais œil une mansuétude qui lui paraissait entamer la dignité épiscopale. Une nouvelle attaque d’un mécontent lui permit de s’expliquer à cet égard. Alphonse avait refusé l’institution canonique à un prêtre notoirement simoniaque. Le frère de ce prêtre rédigea contre l’évêque un mémoire ne contenant pas moins de quinze chefs d’accusation, tous plus outrageants les uns que les autres. Après en avoir pris connaissance, le saint dit au père Caputo : « Mais c’est un tissu de faussetés! — Combien l’ont signé? demanda le père. — Un seul, répondit-il. — Cela m’étonne, reprit le dominicain, il devrait y avoir au bas de cette pièce au moins cent signatures. Par votre excessive bonté, vous enhardissez les insolents. Vous devriez les châtier en les dénonçant au roi. — Et la loi de Dieu, qu’en faites-vous donc? demanda l’évêque à son tour. — Dieu nous commande, je le sais, dit Caputo, de faire du bien à ceux qui nous font du mal, mais il commande aussi aux sujets de respecter leurs supérieurs. Laisser les coupables impunis, c’est autoriser leur audace. »
Ce raisonnement ne changea pas les convictions du saint. « Si la cour, dit-il, me renvoie ce factum, ne dois-je pas accepter l’humiliation au lieu de me justifier? — Monseigneur, s’il s’agissait
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seulement de don Alphonse de Liguori, je ne me risquerais pas à prononcer si vous devez ou non sacrifier votre réputation : vous êtes maître en Israël, et je respecte vos sentiments à cet égard ; mais votre qualité d’évêque vous oblige de conserver à votre caractère l’honneur qui lui est dû. » — « 11 hésita, dit Caputo, qui raconte lui-même cette conversation, mais il ne parut pas convaincu ; et bien que d’autres personnes lui donnassent des conseils analogues, il estima toujours plus parfait, lorsque sa personne seule était en jeu, de subir patiemment les calomnies, sans dire même un seul mot pour se disculper. En maintes occasions, j’ai remarqué cette détermination de viser toujours au plus parfait, bien que j’ignore s’il en avait fait le vœu. » L’archidiacre Rainone , qui vivait dans l’intimité d’Alphonse, dit également : « Notre saint évêque s’affligeait moins des calomnies qu’on adressait au roi sur son compte, que de l’obligation où il se trouvait parfois de mettre à jour son innocence. »
On reconnaît à ces traits l’héroïque imitateur de Jésus-Christ, qui n’opposait aux outrages des juifs que son sublime silence : Jésus aatem tacebat .