‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 31 sur 222 · La Messa strapazzata · texte numérisé non relu

La Messa strapazzata

L’ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE

Dieu ! Paroles tronquées; génuflexions en Pair, plus semblables à des actes de mépris qu'à des marques de respect; signes de croix absolument informes; à l’autel marches et contremarches tout à fait ridicules. On manipule la sainte hostie et le calice contenant le sang d’un Dieu avec la même désinvolture que s’il s’agissait d’un morceau de pain ou d’un verre de vin. Les paroles de la messe jurent avec les cérémonies, parce qu’on empiète sur le temps marqué par les rubriques. En somme, la messe, d’un bout à l’autre, devient un pêle-mêle affreux où les désordres s’unissent aux irrévérences. — Et pourquoi? Trop souvent, par une lamentable ignorance : on ne sait pas et on ne cherche pas à savoir; plus souvent encore, par le désir d’en finir bien vite. On dirait vraiment, à voir la hâte de certains, que l’église va crouler ou que les Turcs vont l’envahir. Tel aura passé deux heures à s’occuper d’affaires mondaines ou à jaser dans la sacristie, qui s’essouffle ensuite à l’autel pour arriver à Vite missa est... Le prêtre à l’autel, écrit saint Cyprien, représente la personne de Jésus-Christ : sacerdos vice Christi vere fungitur. Hélas! beaucoup aujourd’hui, en se comportant comme ils le font, ressemblent plutôt aux saltimbanques qui gagnent leur vie à jouer sur des tréteaux leurs farces grossières. Et ce qu’il y a de plus lamentable, c’est de voir quelquefois des religieux qu’on appelle réformés ou observants, donner de ces scandales qui révolteraient des idolâtres.

« En: effet, si la messe célébrée dignement et dévotement inspire aux assistants la vénération pour nos saints mystères, la vue d’un prêtre qui l’expédie de la sorte est capable de faire perdre la foi. Un vénérable religieux m’a raconté à ce propos un trait qui donne le frisson. Un hérétique était sur le point d’abjurer; il en avait même donné la promesse au pape Clément XL Mais ayant vu célébrer dans une église une messe de ce genre, profondément scandalisé, il alla retrouver le pape et lui dit : « J’ai changé d’avis, car j’ai acquis la persuasion que ni les prêtres ni le pontife lui-même n’ont la foi. — Mais, fit observer le pape, l’irrévérence d’un prêtre ou de plusieurs prêtres ne prouve rien contre les vérités que l’Église enseigne. — Très Saint Père, répondit l’hérétique, si j’étais pape et si je savais qu’un prêtre traite ainsi Jésus-Christ, je le ferais brûler vif. Et comme je m’aperçois qu’à Rome même, en face du chef de l’Église, beaucoup de prêtres célèbrent la messe d’une manière vraiment indigne sans être ni repris ni châtiés, je me persuade que le pape ne croit pas non plus à la présence réelle. » Et il s’en alla sans plus vouloir entendre parler d’abju-

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ration. Pas plus loin que ce matin, pendant que j’écrivais cet opuscule, une personne, après avoir assisté à une messe ainsi bâclée, disait à quelqu’un qui me l’a répété : << Vraiment on perd la foi en voyant célébrer la messe de cette manière ! »

Le saint auteur conclut par cette parole d’un théologien : « Avec leur messe précipitée, il est fort à craindre que ces prêtres ne soient eux-mêmes précipités en enfer. Qui missam præcipitant , valde timendum est ne in infemum præcipitentur. » Quant à la pratique, il décida avec tous les auteurs que, pour dire la messe gravement et dévotement, il fauté peu près une demi-heure. A ceux qui objectent le peu de ferveur et le peu de patience des assistants, il demande s’ils n’en seraient pas la cause par le mauvais exemple qu'ils donnent en célébrant avec si peu de foi et si peu de dévotion. En tout cas, ajoute-t-il, laissez-les dire, et contentez-vous dé plaire à Dieu. Que si un personnage quelconque vous presse de faire vite, imitez ce saint religieux à qui la reine du Portugal, ayant sur les bras une affaire urgente, demandait d’accélérer sa messe : « Madame, dit-il, je dois célébrer la messe en l’honneur d’une reine plus grande encore que Votre Majesté. Vous pouvez aller à vos affaires, mais je ne puis abréger le saint sacrifice. » L’opuscule se termine par des avis de même nature rel atifs à la récitation de l’office divin.

Cet ouvrage, distribué au clergé, produisit une forte impression : mais les impressions les plus vives s’évanouissent bien vite et la routine reprend le dessus, si l’on ne force les intéressés à sortir de l’ornière et à contracter de bonnes habitudes. Dans le cas présent, comme il s’agit de menus détails, Alphonse avait imposé au clergé des examens et des exercices pratiques sur les rubriques. Mais encore fallait-il une règle pour diriger les maîtres : autrement on en serait venu à des divergences fâcheuses. C’est alors qu’on vit jusqu’où le saint poussait le respect des choses divines. 11 compulsa tous les auteurs qui ont traité de ces matières, mit à l’œuvre avec lui les érudits qui l’entouraient, et composa un traité très complet et très détaillé sur les saintes fonctions. « Je rassemble en ce moment, écrit-il à Remondini1, les matériaux d’un nouveau livre sur les Cérémonies de la messe. D’autres s’en occupent avec moi. J’ai même retrouvé sur ce sujet un travail de notre père Ferrara, d’heureuse mémoire, lequel a consulté tous les auteurs. A la fin du volume je donnerai sept méditations pour servir aux prêtres de préparation, et sept actions de grâces après le saint sa-

f. 3 août 1768.

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crifice. » Ce travail de pur dévoùment à Dieu et à ses prêtres est d'autant plus méritoire qu’il l’accomplit, comme nous le verrons, dans un moment où, brisé par la maladie, il passait ses jours et ses nuits sur un lit de douleur.

Peut-être trouvera-t-on bien mesquines ces occupations et préoccupations. Pour comprendre l’extrême importance qu’attachait notre saint aux cérémonies de la messe, il faut pénétrer dans son coeur, il faut le voir à l’autel, il faut l’entendre s’écrier, après avoir ouvert la porte du tabernacle : « Le voici, le voici, notre Dieu : voyez comme est il beau, voyez comme il est plein d’amour! » Cette foi ardente explique son horreur de la moindre irrévérence à l’égard de son Dieu. De plus, sachant qu’on ne peut sans péché manquer volontairement aux rubriques, son cœur se serrait quand il voyait célébrer des messes qui n’étaient qu’un tissu de péchés. Sainte Thérèse avait dit : « Je donnerais ma vie pour la moindre des cérémonies de l’Église. » Les cœurs séraphiques se comprennent et se ressemblent : lui aussi aurait versé tout son sang pour une de ces cérémonies par lesquelles l’Église marque son respect envers Jésus-Christ. Et si le monde attache une importance souveraine aux règles de l’étiquette, à cause du respect dû au maître de la maison, Alphonse se demandait pourquoi l’on se permettrait d’enfreindre les règles du cérémonial quand on se présente devant le Maître du ciel et de la terre. Volontiers, comme Jean d’Avila en présence d’un prêtre irrévérent à l’autel, il eût crié : « Traitez-le bien, c’est le Fils d’un Père respectable! » Voilà pourquoi le grand docteur ne croyait pas s’abaisser en composant un manuel de rubriques, et passait volontiers son temps à exercer ses prêtres aux cérémonies de la messe.

Après l’autel, la chaire. A l’autel, le prêtre parle à Dieu de son peuple : en chaire, il parle au peuple de son Dieu. « Jésus, disait Alphonse, a commencé la conversion du monde parla prédication, et c’est par la prédication qu’il faut la continuer. Tout consiste à bien prêcher Jésus-Christ : la divine parole, aidée de la grâce, pénètre les âmes de foi et d’amour. Aussi, ajoutait-il, il n’est rien que le démon haïsse autant que la prédication. »

Or, à cette époque, l’ennemi des âmes n’avait que trop réussi à la ruiner. On ne prêchait pas, ou, ce qui revient au même, on prêchait de manière à n’ètre pas compris du peuple. C’était le beau temps des panégyriques fleuris et ampoulés, qu’on décorait du beau nom d’éloquence. De là une ignorance crasse de la religion. « Une de nos plus grandes afflictions, dit l’évêque à ses prê-

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très1, c’est de voir la profonde ignorance dans laquelle sont généralement plongés les gens du peuple au sujet des vérités essentielles de la foi. Nous avons peine à nous persuader que cette misère des âmes ne provienne pas de la négligence des pasteurs, qui ne travaillent pas suffisamment à instruire leurs paroissiens des éléments de la religion. »

Voulant remédier à un état de choses si désastreux, l’évêque prit aussitôt une mesure des plus radicales, « Nous ordonnons à tous les curés, continue-t-il, d’avertir leurs paroissiens, qu’au temps pascal ils ne seront pas admis à se confesser s’ils n’apportent un certificat constatant qu’ils ont été examinés sur l’instruction religieuse et approuvés par leur curé ou son remplaçant. » Cette notification réveilla les plus endormis. Les paysans accoururent en foule le dimanche pour recevoir l’instruction et se préparer à l’examen. Bon peuple, peuple docile et plein de foi, qu’un clergé zélé eût aisément conduit à Dieu!

Pour forcer le clergé à correspondre à ce mouvement populaire, il porta les décrets suivants :

« Nous voulons que tous les jours de fête les curés et chapelains lisent aux fidèles l’abrégé de la doctrine chrétienne que nous leur avons envoyé sur une feuille détachée. Cette lecture sera faite d’abord à la première messe, et une seconde fois à celle des autres messes qui attire un plus grand concours de peuple.

« Nous rappelons à tous les curés l’étroite obligation qui leur incombe de prêcher tous les dimanches. Au sentiment des docteurs, le curé qui omet de prêcher pendant un mois entier ou pendant trois mois à divers intervalles ne peut être excusé d$ péché mortel. Le sermon doit être court, c’est-à-dire ne pas dépasser vingt minutes ou au plus une demi-heure.

« Les prédicateurs se conformeront aux prescriptions du concile de Trente, qui commande de se mettre à la portée des gens simples par l’emploi du style populaire. Prêcher autrement équivaut à ne pas prêcher.

« Nous ordonnons en outre à tous les curés d’enseigner le catéchisme tous les dimanches après-midi. Ils pourront se faire aider par d’autres prêtres et par les clercs de leurs paroisses ; mais ils s’astreindront à enseigner le plus souvent par eux-mêmes, ou du moins se trouveront à l’église pour voir comment leurs subordonnés instruisent les enfants 2 .»

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