CHAPITRE X
LE PÈRE PATUZZI 176i
Dissertation de 1762 sur l’opinion probable. — Système équiprobabiliste. — Lovée do boucliers des probabilioristes. — Une première escarmouche. — Le père Vinceut Patuzzi. — -4po/o^/edcM*rdo Liguori.— Réponse aux invectives et aux sophismes.
— I/abbé doll* Aquila. — Éloges de Y Apologie. — Obsewations du père Patuzzi.
— Réplique du saint. — Deux lettres significatives.
Pendant que l’évêque de Sainte- Agathe restaurait les murailles de Sion, c’est-à-dire les mœurs, la piété, la discipline ecclésiastiques, il se vit tout à coup forcé, comme autrefois les enfants des Hébreux, de joindre l’épée à la truelle pour se défendre contre d’implacables ennemis. Une dissertation publiée par lui en 1762 contre le probabiliorisme avait soulevé toute l’école rigoriste et provoqué une guerre de pamphlets qui dura trois ans.
Nos lecteurs se rappellent les doutes et les perplexités d’Alphonse au sujet de l’opinion probable. Sans s’inféoder au probabiliorisme, qu’il trouvait trop rigide, ni au pur probabilisme, dont il n’osait proclamer la licéité, il cherchait un juste milieu qui lui parût plus conforme à l’équité et à la raison. Ce système du juste milieu, à égale distance des deux systèmes en vogue, détermina le choix de ses opinions, ainsi qu’il l’affirme dans la préface de sa Théologie morale. Mais si en 1753, lors de cette publication, il était déjà pratiquement équiprobabiliste, il s’abstint de formuler une thèse sur cette doctrine, parce qu’il lui restait certains doutes sur la solidité de ses bases philosophiques. 11 se contenta d’enseigner « qu’il est permis de suivre une opinion plus probable ou tout au moins absolument probable en faveur de la liberté, » sans condamner d’une manière formelle ni le probabiliorisme ni le probabilisme. Cette thèse se trouve reproduite jusqu’en 1760 dans les diverses éditions
L’ÉVÉQUE DE SAINTE-AGATHE
de la Théologie morale , de V Istruzione e Pratica , et de Y Homo Apostolicus. Aussi, tout en reprochant à l’auteur certaines tendances au relâchement, l’école rigoriste ne s’était pas montrée trop hostile à sa Morale.
Il en fut tout autrement quand, après 1760, délivré de ses doutes et de ses incertitudes, Alphonse formula nettement la thèse équiprobabiliste et se prononça contre les systèmes opposés. C’est en 1761, dans la quatrième édition de Y Istruzione e Pratica , qu’il exposa, dans les termes suivants, la doctrine qui devait mettre le feu aux poudres : « Nous déclarons licite l’usage de l’opinion gravement probable en faveur de la liberté. Par opinion probable, il faut entendre l’opinion plus probable, ou du moins égale ment probable, mais non l’opinion moins probable » Cette décla-
ration mettait l’auteur en opposition complète avec les deux camps rivaux : en admettant la licéité de l’opiftion également probable, il prenait parti contre lesprobabilioristes; en proscrivant au contraire l’opinion moins probable, il condamnait les probabilistes. Et afin de prévenir les calomnies des rigoristes, il fît observer avec soin que, s’il acceptait l’opinion également probable, il s’arrêtait là et ne descendait pas jusqu’au probabilisme. « Supposez même, dit-il, que certain texte de Benoit XIV réprouve, comme on le prétend, le système probabiliste, il s’ensuivrait que la doctrine sur la licéité de l’opinion moins probable serait condamnée, mais non pas notre système de T opinion également probable 2. »
Cette courte déclaration, consignée dans une nouvelle édition d’un abrégé de théologie, n’eût peut-être pas fait grand bruit, si le saint, impatient d’arracher les âmes à la tyrannie rigoriste, n’eût lancé à travers l’Italie, en l’année 1762, une dissertation ex professa pour développer sa doctrine, l’appuyer de preuves solides, et réfuter les arguments de l’école régnante. Le probabiliorisme y était exécuté de main de maître. Afin d’empêcher toute fausse interprétation de son système, l’auteur commence par établir qu’« il n’entend nullement soutenir l’opinion moins probable en faveur de la liberté quand l’opposée est certainement plus probable. Si l’intelligence, dit-il, perçoit d’une manière certaine la probabiliorité de l’opinion favorable à la loi, la volonté ne peut ni prudemment ni licitement adhérer au parti de la liberté, car ce serait agir contre la conviction de l’esprit et le détourner tyranniquement de l’opinion qui lui