Riflessioni critiche delP. Basso, page
A ROME
Une fois évêque, Alphonse ne pensa plus qu’à rejoindre son troupeau. A Rome, il n’avait vu que les quatre grandes basiliques : Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran, Saint-Paul hors les murs et Sainte- Marie Majeure. En fait de curiosités, il avait visité la bibliothèque Vaticane pour y admirer les vénérables manuscrits de l’antiquité chrétienne. Quant à la Rome païenne, il ne s’en souciait pas plus que du musée de Portici. Il alla donc faire ses adieux au prince des apôtres et lui recommander son diocèse, puis il se disposa au départ.
La cour romaine vit partir avec regret cet homme de Dieu dont toute la ville admirait les éminentes vertus, la piété, la mortification, la charité. Et vraiment on comprend que sa manière de vivre dût attirer l’attention, comme tout ce qui est extraordinaire. Avec sa robe de bure, son rosaire suspendu à la ceinture, son chapeau à larges bords, le nouvel évêque ne ressemblait en rien à tant de prélats qui attiraient les regards par leur mise élégante et luxueuse. On se disait cependant que ce pauvre s’appelait don Alphonse de Liguori. « En conservant l’habit de votre congrégation, remarqua un jour un haut personnage, vous donnez un exemple qui édifie toute la ville de Rome. » On se disait que cet homme, si simple et si modeste, était renommé dans toute l’Italie pour sa science et son éloquence. Avec cela plus dur à lui-même qu’un anachorète, ceux qui l’avaient vu à la table des grands racontaient qu’il prenait comme à regret un peu de nourriture, quelques gouttes de vin, et ne touchait jamais aux mets délicats. Le soir, épuisé par les travaux delà journée, il se donnait encore des disciplines sanglantes, puis passait la nuit sur la dure. Les domestiques déclaraient que tous les matins ils trouvaient son lit absolument intact.
Entre autres incidents mémorables de son séjour à Rome, on citait un miracle singulier. Un vendredi, le supérieur des pieux-ouvriers , qui lui donnait l’hospitalité, et le père Villani, le jugèrent assez malade pour lui faire servir du gras. Après la minestra, on lui apporta donc un poulet. « De la viande un vendredi! s’écria-t-il, mais à quoi pensez- vous donc? — Nous pensons, dit Villani, que vous êtes assez malade pour manger de la viande sans scrupule. » — « Alors, raconte au procès de canonisation le serviteur Jannella, je le vis se contourner quelque peu, donner prestement une bénédiction, et le poulet disparut. A la place se trouvait un poisson cuit à point. Les convives me demandèrent ce qu’était devenu le poulet, persuadés que, par déférence pour le serviteur de Dieu, je l’avais emporté à la cuisine et remplacé par un poisson. Je leur expliquai bientôt
L’ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE
comment, à la bénédiction du saint, le poisson s’était trouvé sur la table à la place du poulet sans que personne l’eût apporté de la cuisine »
Avant de quitter Rome, il reçut la note des frais de bulles et autres dépenses de chancellerie. « Je n’ai pas demandé l’épiscopat, dit-il, on me l’a imposé. Je ne pourrai solder cette note qu’avec les revenus de mon Église, et ces revenus, je dois les employer au soulagement des pauvres. » Le pape donna ordre d’expédier les bulles gratuitement. Quelqu’un lui disait que, moyennant finances, il obtiendrait le droit de porter le berrettino pendant la messe. « Comment, s’écria-t-il, j’irais donner de l’argent pour manquer de respect à Jésus-Christ ! »
Reçu une dernière fois par le pape, Alphonse le supplia de recommander à Notre-Seigneur l’évêque de Sainte-Agathe et son diocèse. « Priez aussi, répondit Clément XIII, pour l’Église et pour moi. » Puis, quand le serviteur de Dieu se fut éloigné, il ajouta : « Quand M*r de Liguori mourra, nous aurons un saint de plus dans l’Église de Jésus- Christ2. »
Le 21 juin, Alphonse quitta Rome et prit la route du Mont- Cassin pour regagner Naples et Nocera. A Ceprano, il offrit le saint sacrifice dans une église parée comme aux plus beaux jours de fête, et remplie d’une foule énorme accourue pour recevoir sa bénédiction. En revanche, Dieu lui ménagea une humiliation véritablement inexplicable. Il avait donné rendez-vous à deux jeunes religieux du Mont-Cassin, ses parents par alliance, lesquels avaient manifesté le désir de le voir à son retour de Rome. Comme les deux jeunes gens, par suite de je ne sais quel malentendu, ne se trouvaient pas à San-Germano, où ils devaient le rejoindre, l’évêque se mit en devoir de gravir la montagne sur laquelle s’élève l’antique et célèbre couvent de Saint-Benoît. Arrivés, non sans fatigue, à la porte du monastère, les voyageurs se font connaître. Villani annonce l’évèque de Sainte-Agathe : pas de réponse. Il renouvelle son avertissement sans plus de succès. Enfin apparaît un frère laïque. « Le quartier des étrangers est occupé, dit-il, on ne peut loger personne. » Etil se retire brusquement. Malgré toute sa mansuétude, Villani ne put s’empêcher de témoigner son indignation à la vue d’un pareil traitement infligé à un évêque, mais Alphonse lui dit avec le plus grand calme : « Dieu soit loué! c’est lui qui a tout disposé. » Telle est évidemment la seule explication de ce fait in-