Déposition de Puoli
A ROME
croyable. Si on le tint à la porte de ce monastère où les étrangers du monde entier reçoivent tous les jours une généreuse hospitalité, cette mésaventure, dont on ignore la cause, ne peut être qu’un incident voulu par Dieu pour éprouver le nouvel élu de sa droite. Comme la sainte famille à Bethléem, les voyageurs, à défaut d’hôtellerie dont on ne trouvait pas de trace sur ces hauteurs, se réfugièrent pour passer la nuit dans un pauvre cabaret situé sur le bord de la route, où l’évêque aurait dû, comme Villani, s’étendre sur le plancher si l’hôte ne l’eût forcé de prendre sa chambre.
Le lendemain, 24. juin, nouvelle contrariété : le vetturino, malgré ses engagements, n’arriva au village où les voyageurs pensaient dire la messe que vers quatre heures de l’après-midi. Alphonse fut ainsi privé de célébrer l’augusle sacrifice le jour de la fête de saint Jean-Baptiste. Il eut, comme compensation, le plaisir de jeûner jusqu’au soir. A Capoue, il subit une avalanche de félicitations et dut s’asseoir à la table de l’archevêque. Dans son humilité il regretta sans doute celle des pauvres vetturini avec lesquels il prenait ses repas depuis son départ de Rome. Un peu plus loin, à Aversa, il trouva le père Ferrara et don Hercule, qui s’étaient portés à sa rencontre pour l’accompagner jusqu’à Naples, où il fit son entrée le 25 dans l’après-midi.
Les visites et les réceptions le forcèrent d’y rester huit jours. Toute la noblesse napolitaine vint le complimenter, heureuse et fière de compter dans ses rangs le docte et saint évêque. Comme à son passage, il lui fallut de nouveau aborder prélats et princes, régents et ministres, et essuyer partout les mêmes compliments officiels au sujet d’une dignité qui lui pesait sur les épaules comme une montagne. Chez les ministres il profita de sa visite pour réclamer leur appui. « Je m’en vais dans un diocèse où les désordres ne sont pas rares, dit-il au marquis de Marco, délégué aux affaires ecclésiastiques. Chacun voudra justifier sa conduite, et plaise à Dieu que tous y parviennent! Cependant, si je me vois forcé de recourir à votre autorité, je vous demande d’avoir à cœur la gloire de Dieu et le salut des âmes. — Soyez sans inquiétude, lui répondit le ministre, si le bras du roi vous est nécessaire, il ne vous fera pas défaut. » On voit déjà que l’évêque de Sainte-Agathe ne pactisera ni avec les scandaleux ni avec les semeurs de zizanie.
Accablé d’honneurs, Alphonse restait le plus humble des hommes. Le jeune roi l’invita à sa table. Il se rendit au palais, mais n’étant pas connu des gentilshommes de service, on l’eût sans doute laissé dans l’antichambre si un chanoine de son diocèse n’eût révélé
Goo e
L’ÉYÉQUE DE SAINTE-AGATHE
ses titres et qualités. A l’inslant on l'introduisit avec toutes sortes de prévenances. « Voilà, dit-il en se plaignant au chanoine, les beaux résultats de votre indiscrélion! » Dans les courses qu’il était obligé de faire, son cocher, fier de conduire un évêque, ne voulait céder le pas ni à duc ni à prince. Les recommandations fréquentes du maître ne pouvaient rien sur cet intraitable. lTn jour il rencontra près de la porte du Saint-Esprit le carrosse de je ne sais quel seigneur. Il avança droit devant lui. L'autre cocher, non moins susceptible sur le point d'honneur, avança de son côté, et Dieu sait ce qui serait arrivé si Alphonse, mettant la tête à la portière, n'eût commandé à son intrépide automédon de vider le terrain. De retour au logis, le pauvre cocher reçut de plus une verte semonce et l'ordre formel de céder le pas à tout le monde, voire même à un marchand de poisson.
Un prêtre de Sainte-Agathe, de passage à Naples, crut devoir rendre ses hommages à son évêque. Il se présenta devant lui, dit Tannoia, comme un Ganymède, parfumé, frisé, bouclé. L’évêque prit en compassion ce pauvre freluquet : « Mon fils, lui dit-il avec une franchise pleine de bonlé, ni cette chaussure ni cette chevelure ne conviennent à un prêtre. Si vous, qui devez être les modèles des séculiers, vous vous attifez de la sorte, jusqu'à quels excès n'iront pas les gens du monde? » Le prêtre baissa la tète, profita de la leçon, et ne manqua pas d'annoncer à ses confrères que dans leur nouvel évêque ils trouveraient un réformateur.
De plus en plus impatient d’arriver au milieu de ses ouailles, Alphonse se borna presque aux visites officielles. Après avoir donné la confirmation à l'enfant de don François Cavalieri, son cousin, entretenu quelques instants ses deux sœurs au couvent de Saint-Jérôme, et encouragé les membres des congrégations qui le regardaient toujours comme l’apôtre du diocèse et leur modèle à tous, il refusa toutes les invitations qui lui étaient adressées et prit la route de Nocera. 11 s’arrêta à Torre-dell’ Annunziata pour rendre ses hommages au cardinal Sersale, qui s’y trouvait en tournée. « Eh bien, lui dit celui-ci, vous voilà donc pris! — Il faut obéir, » dit le saint en soupirant. Les deux évêques causèrent longtemps et affectueusement. En le reconduisant jusqu’à l’escalier, le cardinal aperçut l’automédon épiscopal, et dit en riant : « Vous vous êtes fait faire une livrée cardinalice? — Non pas moi, répondit-il, mais mon frère Hercule. » De fait, il avait demandé pour ses serviteurs une couleur gris-cendré, mais Hercule avait choisi l’habit bleu galonné de rouge. « Et ces boucles, dit l’archevêque
A ROME
qui aimait la plaisanterie, doivent certainement sortir de la meilleure orfèvrerie de Rome? » Les pauvres petites boucles de fer, elles valaient à peine un carlin, et encore Alphonse regrettait-il d’avoir dépensé ce carlin pour charger ses souliers de cet inutile morceau de fer. Après cette visite, il continua sa route, et le soir, 3 juillet, il arrivait à Nocera.
Trois mois s’étaient écoulés depuis son départ. Le peuple, assemblé devant la maison, acclama le nouvel évêque. Comme c’était samedi, il annonça qu’il allait, selon sa coutume, prêcher le sermon en l’honneur de Marie , et tous se précipitèrent à l’église ; mais à peine eut-il paru dans la chaire que l’auditoire se mit à sangloter. La pensée qu’ils le voyaient et l’entendaient pour la dernière fois étouffait tout autre sentiment : tant est puissante l’attraction qu’exercent les saints, quand ils arrivent, par la sublimité de leurs vertus, à représenter la beauté surnaturelle de l’Homme-Dieu!
Le lendemain on vit accourir au couvent une multitude de prêtres et de gentilshommes, empressés de recevoir sa bénédiction. Pour ne pas raviver ses tourments, on le félicitait moins sur sa dignité que sur l’heureuse issue de son voyage et sur sa santé, qui paraissait améliorée. Bientôt arrivèrent les évêques de Cava, d’Avellino, de Nocera et de Lettere. Ce dernier, Giannini, aimait beaucoup Alphonse et se proclamait volontiers, malgré son grand âge, le plus humble de ses fils spirituels. Ancien vicaire générai de Mgr Cavalieri, l’oncle maternel d’Alphonse, on lui avait fait présent, au jour de son sacre, d’un magnifique rochet et d’un anneau de grande valeur, qui avaient appartenu au vénérable prélat. Ces souvenirs, gardés précieusement par lui jusqu’à ce jour, il les apportait pour en faire hommage au digne neveu de l’évêque de Troia. Tous applaudirent à cette délicate attention, et Alphonse, après l’en avoir remercié, raconta comment il devait à son oncle d’avoir triomphé des résistances de son père au sujet de sa vocation.
Au couvent la joie du retour était tempérée par la pensée de la séparation prochaine , mais cependant un événement considérable adoucissait singulièrement l’amertume de cette séparation. Se voyant sur le point de devenir orphelins, les pères du Très Saint-Rédempteur s’étaient demandé ce qu’allait devenir leur congrégation si on leur enlevait celui qui eu était le plus ferme appui. Les difficultés de la situation et l’amour filial inspirèrent aux six consulteurs la pensée de maintenir Alphonse à la tète de l’institut, qu’il gouvernerait désormais par l’intermédiaire d’un vicaire général. Le père Villani,
L’ÉVÉQUE DE SAINTE-AGATHE
l’undes six consulteurs, fut chargé par ses collègues de présenter au pape une requête, dont voici la teneur : « Très Saint Père, il a plu à Votre Sainteté de nommer au siège de Sainte-Agathe des Goths don Alphonse deLiguori, fondateur et soutien de notre congrégation. Il s’agirait donc pour nous de le remplacer dans sa charge de recteur perpétuel. Mais son gouvernement a procuré, tant au point de vue spirituel qu’au point de vue temporel, de tels avantages à l’institut que tous â l’unanimité nous sommes résolus à le confirmer dans sa charge de recteur majeur, d’abord pour que notre congrégation continue à progresser sous sa direction , et ensuite pour donner à notre père un témoignage trop bien mérité de notre vénération, de notre gratitude et de noire filiale soumission. En ce cas le gouvernement serait exercé par un vicaire général choisi par lui, jouissant de tous les droits du recteur majeur, sauf à le consulter et à dépendre de lui dans les questions de grave importance, comme l’expulsion d’un sujet, la fondation ou l’abandon d’une maison. Nous désirons aussi que l’élection du vicaire général soit confirmée par le Saint-Siège. Telle est, Très Saint Père, la supplique que je dépose humblement aux pieds de Votre Sainteté, au nom de tous les consulteurs et de toutes nos communautés, avec l’espoir qu’ayant égard au bien spirituel et temporel de notre institut, votre autorité apostolique daignera confirmer nos résolutions. »
Le 25 mai 1762, la congrégation des évêques et réguliers, agissant au nom du pape, accorda la faveur demandée. « Je veux, dit Clément XIII au père Villani, que votre congrégation ne souffre aucun préjudice de l’élévation de son fondateur. Mon grand désir au contraire, c’est qu’elle s’affermisse et s’enrichisse de bons sujets, car je vois avec une extrême consolation tout le bien qu’elle opère dans l’Église et spécialement dans le royaume de Naples. » Alphonse apprit donc à Rome, quelques jours avant sa consécration, qu’il aurait à porter le double poids de l’épiscopat et du gouvernement de l’institut, et, faut-il le dire, cette décision du pape, qui aurait dû l’accabler, rasséréna son âme en lui enlevant la plus poignante de ses douleurs. « Je reste dans la congrégation, s’écria-t-il ; Dieu, malgré mes péchés , n’a pas voulu m’en chasser. » Il choisit pour vicaire général le père Villani , choix qui fut ratifié par le pape et béni par tout l’institut.
On comprend que dans ces circonstances, malgré la séparation prochaine, le père et les enfants, plus unis que jamais, se retrouvèrent avec grande joie au sein de la famille. Toutefois la blessure d’Alphonse était trop profonde pour ne pas l’émouvoir à chaque
A ROME
instant. En prévision du grand nombre des visiteurs, on lui destina, loin de sa chambre ordinaire, des appartements plus convenables pour les réceptions. Un soir, se promenant avec les pères dans les corridors, il arriva devant la petite chambrette qu’il avait occupée si longtemps : « 0 ma chère cellule, dit-il en versant des larmes, autrefois quand je te voyais tu me remplissais de consolation, aujourd’hui tu me brises le cœur! » Et en effet son cœur saignait tellement que, ne pouvant contenir son émotion, il dut se retirer.
Une autre fois, raconte le frère Messina, « il entra dans la salle de récréation, où je me trouvais par hasard, et il se mit au clavecin. J’allai lui chercher quelques-uns des morceaux composés par lui, le Salve Regina et le Duetto entre Jésus et l’àme. Après qu’il les eut joués, je lui demandai s’il emporterait le clavecin à Sainte-Agathe. « Que dites- vous là? me répondit-il, un évêque a bien autre chose à faire qu’à jouer du clavecin. Entendez-vous les gens s’écrier ébahis : Voilà notre évêque qui fait de la musique ! Quand on demande ce que fait un évêque, il faut qu’on puisse répondre l’une de ces trois choses : il prie, ou il prêche, ou il donne audience. » Et depuis ce jour-là, ses doigts ne touchèrent plus les notes du clavecin. « A Sainte- Agathe, raconte son secrétaire Verzella, on avait un jour, pour une circonstance particulière, transporté du grand séminaire au palais épiscopal un excellent piano : le serviteur de Dieu se trouvait là dans une occasion prochaine, mais il ne céda point à la tentation. »
Alphonse ne resta que cinq jours à Nocera malgré toutes les instances des pères pour le retenir plus longtemps. Les médecins de Nocera, d’accord avec ceux de Naples, l’engageaient vivement à attendre la fin des chaleurs avant de se rendre à Sainte-Agathe ; mais ces sortes de raisons ne pouvaient le convaincre. « Indifférent aux périls qui menacent ses jours, dit-il, un évêque ne doit penser qu’aux âmes confiées à ses soins. » On lui conseillait de se fixer quelque temps à Arienzo, ville de son diocèse où il trouverait un air plus salubre et une habitation plus commode. « Non, répondit-il, c’est à Sainte-Agathe que Dieu lui-même a fixé ma résidence. » Il y avait envoyé d’avance le frère Romito pour préparer les logements. Le 8 juillet, il dit un dernier adieu à cette maison de Nocera, si chère à son cœur. Les pères l’accompagnèrent en pleurant jusqu’au seuil de la porte. Au moment de la franchir, il leur dit d’une voix tremblante d’émotion : « Mes frères bien-aimés, adieu! Le Seigneur ne m’a pas jugé digne de rester plus longtemps en votre compagnie. Ne m’oubliez pas, pauvre exilé que je suis , car pour
L’ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE
moi vivre loin de vous c'est vivre en exil. » Une foule énorme stationnait sur la place du couvent : « Je vous dis adieu, mes enfants, s'écria-t-il, mais n’en doutez pas, je reviendrai mourir à Saint- Michel. Je veux que mes restes mortels reposent au milieu de vous. » Et la voiture qui l’emportait ainsi que le père Margotta, disparut sur la route de Naples.