‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 6 sur 222 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES DÉBUTS DU PASTEUR

Entrée à Sain te- Agathe. — Touchante allocution. — Un festin somptueux. — Le lit épiscopal. — Mission au peuple. — Retraite au clergé. — Les dernières dents. — Répression du vice. — Le gentilhomme scandaleux. — Triste fin d’un débauché. — Conversion d'un chanoine.

Le cortège du nouvel évêque n’était rien moins que triomphal. Deux carrosses renfermant cinq personnes, Alphonse, son frère Hercule, les pères Margotta et Majone, et le chanoine Jermieri, de Sainte-Agathe, composaient toute la caravane; mais la sainteté est par elle-même une si grande merveille qu’elle n’a nullement besoin du faste extérieur pour attirer les multitudes. Le voyage de l’homme de Dieu fut une continuelle ovation. A Casoria, où il s’arrêta pour dire la sainte messe, clercs et gentilshommes vinrent en foule demander sa bénédiction. A Maddaloni, le provincial des conventuels lui offrit un splendide festin. L’évêque de Caserta, non content de le féliciter, voulut l'accompagner, avec les notables de la cité, jusqu’aux limites <lu diocèse. Une foule énorme attendait le saint prélat au pont de l’aqueduc royal, qui sépare le diocèse de Caserta de celui de Sainte-Agathe : « Monseigneur, dit le chanoine Jermieri, vous voici dans votre diocèse, veuillez nous donner votre bénédiction. » Le saint pleurait d’émotion en bénissant tout ce peuple qui acclamait son nouveau pasteur. Un peu plus loin, il fut accueilli par des feux d’artifice et des décharges de mousqueterie : c’étaient les habitants de Real-Valle qui saluaient l’envoyé de Jésus-Christ. En passant devant l’église, Alphonse s’aperçut qu’une foule immense, accourue des campagnes, remplissait les rues, réclamant sa bénédiction. Il descendit de voiture et entra dans l’église : la multitude le suivit. H adressa à ce bon peuple une exhortation pathétique, où chacun

L ÉVÊQt'E DE SAINTE-AGATHE.

put comprendre l’ardeur de son zèle pour le salut des âmes. « Je pars, dit-il en les bénissant, mais je vous laisse mon cœur. Sous peu je vous enverrai des missionnaires qui feront descendre sur vous l’abondance des bénédictions divines. » A Bagnoli, fief de la mense épiscopale, nouvelles acclamation d’une population qui ne savait comment témoigner sa joie en recevant l’homme de Dieu.

Arrivé à Sainte-Agathe, l’évêque descendit de voiture dans la cour du palais épiscopal où l’attendaient, pour lui présenter leurs hommages, une foule d’ecclésiastiques, de religieux et d’autres notabilités de la ville et du diocèse. C’est avec ce cortège d’honneur qu'il fut conduit processionnellement à la cathédrale. Là, devant le saint Sacrement exposé, il se prosterna la face contre terre, et pria longtemps en versant d'abondantes larmes. Il demanda au Pasteur des pasteurs, à la Vierge Marie, aux anges et aux saints du diocèse, de l’aider à conduire les âmes à Dieu. Après le chant du Te Deum, il prit la parole. Pendant une heure il émut et ravit ses auditeurs. « Il ne pouvait qu’adorer, dit-il, la divine Providence qui l’avait fait évêque malgré son indignité. Il ne venait pas à Sainte-Agathe mener une vie commode, mais exciter tout le peuple par sa parole, par ses exemples, par ses travaux, à s’occuper de la grande affaire du salut. Il ne venait pas commander, mais se donner à tous afin de les gagner tous à Jésus-Christ. Toutefois si l’évêque doit, comme le bon pasteur, fournir au troupeau de gras pâturages, les brebis à leur tour, pour échapper aux loups dévorants, doivent se montrer dociles à ses enseignements. » S’adressant ensuite au clergé, il conjura tous ses prêtres et tous les religieux, de l’aider à porter le lourd fardeau qui pesait sur ses épaules. En terminant, il annonça que le dimanche suivant s’ouvrirait une mission générale qu’il prêcherait lui-même à la cathédrale , ainsi que des exercices spirituels pour le clergé et les gentilshommes.

Pendant cette émouvante allocution survint un incident qui mit en émoi tous les assistants. L’orateur fut tout à coup saisi d’un accès de toux si violent et si opiniâtre que, malgré tous ses efforts, il pouvait à peine articuler une parole. Quand il se fut remis, le doyen des chanoines dit aux collègues qui l’entouraient : « Messieurs, préparons-nous à choisir un nouveau vicaire capitulaire, car s'il survient à Monseigneur un nouvel accès, sûrement il y restera. » On rapporta à l’évêque cette facétie du vénérable doyen : « Qu’il prenne garde à lui, répondit Alphonse en souriant, il ne sait pas que les poires vertes tombent plus facilement que les mûres. Il pourrait très bien se faire que je renouvelle tout le chapitre. » De

LES DÉBUTS DU PASTEUR

plaisante qu’elle était, la prédiction devint sérieuse : le doyen Buonanno fut enlevé quelque temps après dans toute la force de l'âge, ce qui ne laissa pas que d'inquiéter un peu ses collègues.

Telle fut l’entrée d’Alphonse dans sa ville épiscopale et la prise de possession du siège de Sainte-Agathe. Les vieillards comparaient la simplicité, la pauvreté, l’humilité du nouvel évêque à la fastueuse magnificence qu’avaient déployée en pareille circonstance certains de ses prédécesseurs, et tout ce peuple, rangé sur son passage au sortir de l’église, ne pouvait s’empêcher de se dire avec admiration : « Cette fois nous avons un saint pour évêque. »

L’admiration grandit encore quand bientôt on apprit le désintéressement du nouveau pasteur. Plusieurs seigneurs du pays lui avaient envoyé, en signe de bienvenue, quantité de provisions de table, vins précieux et liqueurs. Il se montra très reconnaissant envers les donateurs, très généreux envers les messagers, mais n’accepta aucun présent, et fit acheter ce jour-là même au marché tout ce qu’il fallait pour son repas. Il refusa également des cadeaux du même genre offerts par diverses communautés, alléguant son inviolable résolution de ne rien recevoir de qui que ce fût.

Cependant son secrétaire, Félix Verzella, qui remplissait aussi l’office de majordome , se mit en devoir de préparer un festin digne de la circonstance. Ne fallait-il pas faire honneur aux convives de distinction qui devaient se trouver à la table de l’évêque, entre autres à don Hercule, patricien napolitain? A la vue de cette table chargée de mets, Alphonse scandalisé fit appeler don Félix et lui signifia qu’il entendait assez mal les convenances épiscopales. « Croyez- vous, lui dit-il, que je sois venu ici pour donner des banquets, pendant que tant de pauvres meurent de faim? Qu’on ne manque de rien à ma table, mais pas de superflu ! » Et pour empêcher toute nouvelle prodigalité, il régla dès lors son ordinaire de chaque jour, qui consisterait simplement dans la minestra et le bouilli, avec un mets de plus pour ses commensaux et les étrangers.

Le soir, il se rendit à sa chambre pour se reposer un peu des fatigues excessives de cette journée, mais, à sa grande stupéfaction, il se trouva devant un lit splendidement garni. Ayant appelé le frère Romito : « Mon cher frère, lui dit-il, où donc est ma paillasse? » Le pauvre frère répondit que les chanoines s’étaient occupés euxmêmes de l’ameublement du palais, et que d’ailleurs on ne trouvait pas à Sainte-Agathe une paille convenable. « Eh bien ! dit Alphonse, je veux que vous vous en procuriez à n’importe quel prix. » Il ordonna d’enlever les matelas, d’apporter le sac vide, et de l’étendre

L’ÉVÈQUE DE SAINTE-AGATHE

sur les planches; et ce fut sur ce lit ou plutôt sur cette croix que Tcvèque se coucha, non sans s'être administré préalablement une rude discipline. Le lendemain, après avoir visité tout le palais, il se choisit la chambre la plus étroite et la plus incommode pour y placer sa paillasse, tout heureux de retrouver à Sainte-Agathe la pauvre cellule de Pagani.

Après la visite des chambres, il lit aussi l’inspection du jardin, où il ne trouva ni arbres ni légumes. Il commanda aussitôt au frère Léonard de planter tout le potager, comme si l’on eût été au mois de février. Bien que peu expert dans l’horticulture, Léonard sourit à ce commandement et représenta au prélat qu’on ne plantait pas au mois de juillet. « Faites ce que je vous dis, * reprit Alphonse. Le frère obéit, assez mortifié d’entendre les jardiniers s’égayer à ses dépens. « On fut bien étonné plus tard, dit Tannoia, de voir les graines et les plantes fructifier à merveille sans aucune exception. »

Comme il l’avait annoncé, le dimanche suivant l’évèque ouvrit la mission pour toutes les paroisses de la cité. A la cathédrale il se réserva le sermon du soir. Le pèreMargotta lui préparait la voie par l’instruction catéchistique. Des chanoines zélés parcouraient les rues avant le sermon, invitant le peuple à profiter des saints exercices, mais leurs exhortations étaient superflues, car les prédications attirèrent de la ville et des villages voisins de tels flots d’auditeurs que la vaste enceinte de la cathédrale ne pouvait les contenir. L’éloquence simple et touchante d’Alphonse excitait chaque jour de vives et profondes émotions. A la fin du sermon, quand on voyait le saint, non content d’exhorter son peuple à la pénitence, s'armer d’une grosse corde et se flageller cruellement pour expier les crimes des pécheurs et obtenir leur pardon, les cœurs les plus endurcis se laissaient attendrir. Les tribunaux de la pénitence étaient assiégés du matin au soir. Pour donner toute liberté aux consciences et fermer la porte aux sacrilèges, des prêtres étrangers à la ville, logés au palais épicopal, entendaient seuls les confessions. La mission produisit des conversions, des réconciliations, des restitutions inespérées. Des pécheurs perdus de vices depuis nombre d’années, revinrent à une vie vraiment chrétienne. D’autres se livrèrent à des actes de mortification que l’homme du Nord a peine à comprendre. Un artisan, par exemple, conçut une telle horreur de ses péchés qu’entrant dans une sainte colère contre lui-même, il s’arma d’une discipline et se flagella si cruellement qu’il en mourut peu de temps après.

Parmi les convertis, Alphonse eut la consolation de compter^le

LES DÉBUTS DU PASTEUR

propre frère de son archidiacre, Jacques Rainone, l’un des gentilshommes les plus qualifiés de Sainte-Agathe. Bien que jeune encore, il menait une vie scandaleuse. En vain son vertueux frère avait essayé de le faire rentrer en lui-même : la passion triomphait des efforts de l’amour fraternel. Pendant la mission, vaincu parla grâce, il abjura ses désordres, et se voua dès lors à une vie si pieuse et si pénitente qu’il devint l’édification de toute la ville. Alphonse ayant érigé pour les gentilshommes une confrérie dans l’église du Carmel, Jacques Rainone en fut nommé président, mais il ne survécut que peu de temps à la mission ; sa mort fut celle de ces privilégiés que Dieu transformé en un instant par un miracle de sa grâce.

Un autre fait montre la puissance du saint évêque sur ses auditeurs. Au sermon sur le jugement dernier, après avoir fait retentir les terribles paroles de la dernière sentence contre les réprouvés, il se revêtit de l’étole noire, prit en main une torche enflammée, et déclara qu’à l’exemple du souverain Juge, il allait maudire les usuriers, les blasphémateurs, et surtout les concubinaires impénitents. Un personnage connu dans toute la ville pour ses injustices assistait à cette scène. En entendant fulminer les malédictions, il fut frappé de terreur, une fièvre ardente le saisit et l’emporta en quelques jours. « Le zèle d’Alphonse, dit Tannoia, le rendit terrible à Tenter. U parut en chaire comme un apôtre brillant du feu divin. Les personnes les plus dignes de foi m’ont attesté qu’un soir, excitant ses auditeurs à l’acte de contrition, il apparut tout à coup hors de lui, le visage en feu, tellement transfiguré que Ton croyait voir un séraphin. »

Le clergé eut aussi ses exercices particuliers. Jamais les ecclésiastiques n’avaient entendu prédicateur plus simple ni plus apostolique. C’était pour tous une apparition du Christ venant dire à ses apôtres : Vous êtes la lumière du monde et le sel de la terre . Beaucoup recouvrèrent la ferveur, et tous comprirent que, sous le gouvernement de cet évêque missionnaire, il ne serait permis à personne de s’endormir dans le péché ou dans l’oisiveté.

Avant de terminer la mission, le saint invita toute la ville à une communion générale, à laquelle prirent part les riches et les pauvres, les clercs et les laïques. Il avait obtenu du pape une indulgence plénière pour tous ceux qui participeraient ce jour-là au banquet eucharistique. Le peuple se présenta en foule à la table sainte. Beaucoup de convertis ne s’étaient pas nourris depuis nombre d’années du pain sacré. A la vue de cette multitude, maintenant avide de son Dieu, Alphonse se sentit profondément ému.

I/ÉVÈQUE DE SAINTE-AGATHE

Laissant parler son cœur tout brûlant d’amour pour Jésus-Christ et pour les âmes, il se répandit en affections si touchantes avant et après la communion que tous les assistants, laïques, clercs, chanoines, sanglotaient. Les pères et les enfants unis en Jésus-Christ ressentaient par anticipation les joies du paradis. Dès lors la cité changea de face : les communions devinrent plus fréquentes, l’église se remplit d’adorateurs, et la dévotion à la sainte Vierge se développa dans tous les cœurs.

Alphonse récolta ces fruits de salut à la sueur de son front. Prêtres et fidèles ne pouvaient comprendre comment un homme de cet âge, accablé d’infirmités, résistait à de pareilles fatigues. « Nous avons demandé à Dieu un bon évêque, disait le doyen Buonanno, il nous a exaucés, mais voilà que cet évêque se tue! » « Vous ne voyez donc pas, disait le trésorier au grand vicaire, que, par de pareils excès, Monseigneur abrège ses jours! Vous qui savez combien de larmes nous avons versées pour l’obtenir, vous devriez modérer son zèle. Au besoin, faites-lui donner par son confesseur le précepte formel de ménager ses forces. » C’était le sujet de toutes les conversations, car vraiment il n’avait aucune pitié de lui-même.

Vers le milieu des exercices, les deux mauvaises dents qui lui restaient lui causèrent des douleurs si aiguës qu’il ne trouvait plus un instant de repos. On lui suggéra de mander un certain Moretto, célèbre médecin de Naples, ce qu’il refusa, et comme on insistait : « Les arracheurs de dents de ce pays-ci, dit-il, ne valent-ils pas ceux de Naples? Demandez le barbier, et prenons patience. Je veux me servir de mes diocésains : c’est Dieu qui me les a mis sous la main. — On m’a parlé d’un praticien qui réside à Sainte-Marie de Vico, reprit l’archidiacre Rainone. Il est assez adroit, paralt-il, mais il n’opère que le matin, car après midi il est toujours ivre. — Faites-le venir », dit l’évêque. L’ivrogne étendit par terre son illustre patient, et comme Verzella offrait de lui soutenir les épaules, Alphonse prit en main son crucifix : « Mon meilleur soutien, dit-il, sera toujours celui qui a tant souffert pour nous. » Puis, croisant les bras et serrant le crucifix sur sa poitrine, il supporta l’extraction d’une dent sans pousser le moindre cri. Malgré sa douleur il prêcha le lendemain matin aux prêtres, et le soir au peuple.

Il lui restait une dernière dent qui, loin de lui être utile, l’incommodait beaucoup. La mission terminée, il se la fit aussi arracher, ce qui lui causa d’atroces souffrances, car la dent, saine encore, adhé-

LES DÉBUTS DU PASTEUR

rait solidement à la mâchoire. L’opérateur dut s’y reprendre à trois fois et déployer toutes ses forces pour l’enlever. L’évêque resta impassible; seulement, l’opération terminée, il remarqua en souriant que « la dent avait fait une belle résistance ». Et se tournant vers l’opérateur, il ajouta galment : « Maître Nicodème, à partir d’aujourd’hui vous n’aurez plus ma pratique. » L’histoire ne dit pas que ce rare exemple de patience ait rendu plus sobre maître Nicodème.

Quelques jours après la clôture de la mission arriva la fête de l’Assomption, fête patronale de la cathédrale. Quelle plus belle occasion de remercier solennellement la Vierge Marie des grâces obtenues depuis un mois! L’évêque officia pontifioalement pour la première fois. Le pape avait daigné accorder une indulgence plénière à tous ceux qui, s’étant approchés des sacrements, assisteraient à cette auguste cérémonie : aussi l’église se remplit-elle de fidèles, heureux de contempler à l’autel le pontife qui tous les jours s’immolait, comme son Maître, pour le salut de son peuple.

Jusque-là les habitants de Sainte-Agathe ne connaissaient que la miséricordieuse bonté de leur pasteur envers ses brebis fidèles ou repentantes; ils apprirent bientôt avec quelle intrépidité il poursuivait les loups ravisseurs. Parmi les personnes qui se convertirent à la mission, on remarqua surtout une femme mariée, nommée Élisabeth, qui depuis nombre d’années vivait en concubinage avec un des plus puissants gentilshommes du pays. Touchée par la grâce, cette malheureuse demanda pardon en pleine église du scandale qu’elle avait donné. Mais quelques jours après, son séducteur la poursuivit jusque dans sa maison, et, à force de menaces et d’importunités, lui fit abandonner ses résolutions. Cette rechute causa au saint évêque une douleur inexprimable. Ayant mandé chez lui le gentilhomme, il lui représenta la gravité de sa faute et l’exhorta au repentir; mais cet homme superbe, fier de sa puissance, lui tourna le dos avec dédain. A un second avertissement il répondit par des injures; à un troisième, par des menaces. Poussé à bout, l’évêque eut recours à l’autorité royale.

En ce temps le pouvoir civil, bien que très souvent hostile à l’Église, croyait encore qu’il était de son devoir de protéger les peuples contre l’immoralité publique, et surtout contre l’audacieuse profanation du mariage. A la requête d’Alphonse, le ministre d’État Tanucci dénonça le crime au tribunal de Montefuscoli et donna l’ordre d’arrêter le coupable ainsi que sa complice. Ayant appris le recours d’Alphonse, le gentilhomme devint furieux et se dirigea vers le pa-

L’ÉVÉQÜE DE SAINTE-AGATHE

lais épiscopal avec une bande de bravi pour expédier l’évêque dans l’autre monde, disait-il; ce qu’il aurait fait sans nul doute si un autre puissant seigneur à la tête de ses gens ne l’eût forcé de rebrousser chemin. On vint annoncer à l’évêque le danger qu’il avait couru : « Eh bien! dit-il simplement, qu’il m’assassine : j’y gagnerai la couronne du martyre. » Le misérable s’enfuit pour éviter la prison, et sa complice, après quelques mois de détention, fut bannie à perpétuité. Le scandale ainsi rendu impossible, l’évêque cessa de poursuivre le gentilhomme, qui plus tard reconnut ses torts et fit amende honorable. Dès lors il ne cessa d’édifier ses concitoyens par une conduite irréprochable, n’ayant pas assez d’anathèmes pour flétrir les désordres de sa vie passée.

Un autre acte de sévérité jeta la terreur parmi les scandaleux. Un jeune forçat libéré menait à Sainte-Agathe une vie criminelle. Plusieurs fois l’évêque le réprimanda : le voyant incorrigible, il recourut au magistrat, qui ordonna l’arrestation du coupable. Les archers l’ayant saisi dans la maison de sa complice, il opposa une résistance désespérée et fut tué sur place. Alphonse pleura la perte de cette àme; mais pour terrifier les libertins, il ordonna, de concert avec les autorités, que le cadavre serait porté hors de la ville entre quatre torches allumées et précipité dans la rivière, ce qui fut exécuté.

Décidé à purger la ville et le diocèse de tous les scandaleux sans aucune acception de personnes, Alphonse n’hésita pas à procéder contre les clercs coupables aussi bien que contre les laïques. Du reste, il ne les prit pas en traître. En recevant son clergé pour la première fois, il l’avait solennellement averti : « Je désirais, dit-il, terminer mes jours dans ma petite cellule de Nocera, mais Notre- Seigneur, dont les desseins sont impénétrables, m’a choisi pour être votre père et votre pasteur. Aussi longtemps que vous vous conduirez comme des enfants fidèles et des brebis dociles, vous trouverez en moi le plus tendre des pères et le plus charitable des pasteurs; si, au contraire, vous manquez à vos devoirs de ministres de Dieu, dussè-je y laisser la vie, vous serez châtiés avec la plus grande sévérité. Et là où mon bras ne suffirait pas pour remédier aux scandales, j’en appellerai au braccio supremo . » Dès les premiers jours de son gouvernement, on put se convaincre que ce n’étaient pas là de vaines menaces.

Un chanoine de la cathédrale, appartenant à Tune des premières familles de Sainte-Agathe, attristait depuis plusieurs années ses supérieurs et ses concitoyens par sa déplorable conduite. Déjà

LES DÉBUTS DU PASTEUR

M** Danza avait voulu le déposséder de sa dignité, mais le malheureux s’était maintenu par le crédit de sa maison et surtout par l’appui de ses deux frères, dont l’un était son collègue au chapitre et l’autre président du conseil royal. Ainsi presque assuré de l’impunité, il ne mettait plus de frein à ses débordements. Dès son arrivée dans le diocèse, le saint essaya de le gagner par sa douceur et ses paternelles remontrances. A l’occasion de la mission, il renouvela ses exhortations; il l’invita même plusieurs fois à sa table. Le malheureux profitait de ces avances pour ridiculiser avec ses amis l’humble extérieur du vieil évêque. Un jour Alphonse s’abaissa jusqu’à se jeter aux pieds de cet homme endurci : « Mon fils, lui dit-il en tirant son crucifix de sa poitrine, si vous ne voulez pas faire ce que je vous demande en considération du caractère dont je suis revêtu, faites-le pour ce Jésus qui mourut pour vous et pour moi sur la croix. » Le prêtre déchu tourna le dos à l’évêque, et vécut comme par le passé.

Ayant ainsi épuisé tous les moyens de persuasion, le saint déclara au chanoine que, s’il ne mettait immédiatement un terme à sa vie scandaleuse, il recourrait contre lui au bras séculier. A cette menace, le malheureux entra dans une telle colère qu’il faillit se jeter sur son juge. « Mon fils, lui dit Alphonse sans s’émouvoir, vous ne voulez pas cesser vos désordres : Dieu saura bien vous y contraindre. » Il porta plainte contre le chanoine et contre un autre prêtre, plus criminel encore, qu’il avait essayé en vain de ramener à Dieu. Les deux coupables furent arrêtés et jetés en prison, puis transférés à Montefusco. A la prière des parents, Alphonse demanda et obtint que le chanoine fit sa peine à Sainte-Agathe. « Mon cher ami, lui dit-il un jour, ce n’est pas vous que j’ai voulu punir, mais votre péché. J’aime votre âme, et je veux à tout prix la sauver. Pensez donc à cette âme, et sou venez- vous qu’il y a un Dieu et un enfer. » Il ne fallait rien moins que cette admirable charité pour ébranler ce prêtre que les mauvaises passions avaient aveuglé et endurci. Peu à peu les pensées de foi se réveillèrent et le bon pasteur eut la consolation de voir cet enfant prodigue rentrer en luimême. Au bout d’un an de prison, l’officialité diocésaine le condamna à trois années de réclusion chez les pères conventuels, mais ce ne fut qu’après un laps de temps beaucoup plus long qu’il obtint de remonter à l’autel. L’autre prêtre criminel fut condamné à dix ans de détention dans la forteresse d’ischia.

Ces mesures de rigueur forcèrent les libertins de profession à quitter leurs complices. Les criminels se cachèrent, les effrontés de-

LÉVÈQÜE DE SAINTE-AGATHE

vinrent plus circonspects, et les braves gens, délivrés des scandales publics, se félicitèrent d’avoir enfin trouvé l’évêque modèle qui dans son gouvernement savait, comme Dieu lui-même, unir la force à la suavité. Quant à notre saint, n’ayant encore passé qu’un mois dans son diocèse, il le connaissait déjà suffisamment pour écrire à Yillani : « Je suis plein de soucis au sujet de mon Église, cette épouse que Dieu m’a donnée. »

Page 1