‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 50 sur 222 · I. Lettre du 1er février · texte numérisé non relu

I. Lettre du 1er février

L’ÉVÈQUE DE SAINTE-AGATHE

demandée, car je viens d’apprendre qu’on n’a pas voulu accepter la renonciation de l’évêque de Lettere, lequel pourtant n’est plus qu’un cadavre. Enfin que Dieu décide pour sa plus grande gloire ! »

Le saint avait bien deviné. Quand ses mandataires se présentèrent au pape pour appuyer sa supplique, et qu’ils alléguèrent son âge et ses souffrances, Clément XIII répondit : « Son ombre seule suffit pour gouverner tout le diocèse. » Il chargea le cardinal Negroni de manifester sa volonté à l’évêque de Sainte-Agathe : « J’ai lu au Saint-Père, écrivit le cardinal, la lettre de Votre Seigneurie Illustrissime, dans laquelle vous représentiez votre grand âge, le délabrement d’une santé qui s’affaiblit chaque jour, et les infirmités qui vous incommodent, particulièrement en hiver, ce qui vous fait craindre que l’administration de votre Église n’en souffre quelque préjudice, et vous pousse à donner votre démission, tout en vous déclarant prêt à faire la volonté de Dieu telle qu’elle sera manifestée par son vicaire. Cette délicatesse et cette résignation ont confirmé le Saint-Père dans la haute estime qu’il avait de votre vertu lorsque, il y a trois ans, il vous appela, par un commandement formel, au gouvernement de ce diocèse. Sa Sainteté rend gloire à Dieu de tout le bien qu’avec sa grâce vous avez opéré jusqu'à présent, et ce serait une trop vive peine pour le Pasteur suprême de priver vos diocésains du bien que vous ferez encore par votre autorité, votre direction, vos bons exemples, quand même, ce qu’à Dieu ne plaise, s’aggraverait votre maladie et s’affaibliraient vos forces corporelles. Sa Sainteté m’a donc chargé de vous encourager en son nom à déposer tout scrupule et à travailler, comme vous l’avez fait jusqu’ici, avec une parfaite tranquillité d’esprit, au salut des âmes confiées à vos soins et à la gloire de Dieu, qui vous accordera sûrement tous les secours dont vous avez besoin. »

En même temps que cette lettre, Alphonse recevait d’autres encouragements. Le nonce apostolique de Naples, M** Pallavicino, lui écrivait : « Sa Sainteté veut absolument que vous continuiez à porter votre fardeau. Cette même volonté de Dieu qui vous a fait évêque saura bien vous assister dans le gouvernement de votre Église. » M** Borgia s’empressa aussi de rassurer son ami : « Soyez en paix, lui disait-il, car évidemment c’est la volonté de Dieu. — Eh bien, s’écria le bon vieillard, déçu mais content, restons évêque puisque cela plait à Dieu. » Chose singulière! depuis l’envoi de sa démission, chaque fois qu’il récitait son rosaire, partaient de sa croix pectorale de petits coups sonores, fréquemment répétés, qui

DÉMISSION REFUSÉE

excitaient son étonnement et n’intriguaient pas moins ceux qui l’entouraient. Ces bruits, dont on chercha en vain la cause, ayant cessé après la réponse du pape, Alphonse s'écria joyeusement : « C'était la croix dont je voulais me débarrasser, qui me faisait entendre ses réclamations. »

C’est au cours de ses visites pastorales qu il dut recevoir la réponse du pape, car, dès le mois de mai, se trouvant moins oppressé, il s’était mis à parcourir les districts de Valle, Arpaia, Bagnoli, et autres lieux circonvoisins. A la fin de juin il arrivait à Airola où il reçut la visite de don Hercule, qui venait solliciter de son frère une grande faveur.

Don Hercule, resté veuf sans enfants, s’était remarié deux ans auparavant. A cctle occasion, Alphonse lui avait donné d’excellents conseils : « Prenez une femme de bonnes mœurs, disait-il, et qui ne soit ni jeune, ni vaine, ni disposée à se prévaloir de votre Age avancé. Jeune et volage, habituée aux soirées et aux salons de Naples, elle rencontrera quelque bel Adonis, qui, selon la coutume de nos jours, fera visite sur visite à madame. Dès lors son cœur ne sera plus à vous, et vous vous trouverez dans l’alternative ou de l’enfermer dans un couvent ou de vivre dans une perpétuelle inquiétude, sans compter les troubles plus graves de la conscience. Mieux vaut moins de noblesse et moins de ducats que de pareils embarras. » Et comme don Hercule manifestait ses prétentions, il ajoutait : « Vos beaux projets de mariage aboutiront difficilement. Une dame de haute noblesse et richement dotée, cela me parait excéder votre condition. Je souhaite que Dieu vous fasse réussir de la manière la plus avantageuse pour votre âme et pour votre repos. »

Son souhait fut exaucé. Don Hercule épousa dona Marianna Capa no-Orsini, de noble famille et de très grande vertu. Alphonse se réjouit de sa piété plus que de ses titres. Il en félicita son frère, qui lui répondit : « Je me promets un avenir des plus heureux : j’en ai pour garant vos prières, celles de votre congrégation, et la conduite exemplaire de Marianna. Elle a toujours été pieuse, et maintenant c’est une sainte. » Les deux époux se rendirent à Sainte- Agathe pour demander la bénédiction de l’évêque. Il les bénit de tout cœur; et comme le grand vicaire et ses autres commensaux le pressaient de faire un cadeau à sa belle-sœur, il lui destina une guirlande de fleurs qu’il venait de recevoir. « Pauvre présent pour un évêque! firent-ils. — Voulez-vous donc, répondit le saint, que je prenne le bien des pauvres pour donner des cadeaux à ma belle-

L'ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE

sœur? » L'année suivante, les deux époux retournèrent lui faire visite à Arienzo. Ils attendaient un héritier qui perpétuât le nom des Liguori; mais l’évèque, en donnant une image de la sainte Vierge à dona Marianna, lui dit : « Ce ne sera pas un garçon, ce sera une fille que vous appellerez Thérèse. » Et la prophétie se réalisa, contrairement aux désirs des parents. Alphonse tint l'enfant sur les fonts du baptême, et donna pour tout présent à sa petite filleule une relique de sainte Agathe, renfermée dans une boîte qui valait bien deux carlins.

Cette fois don Hercule et dona Marianna arrivaient à Airola pour se recommander de nouveau à ses prières afin que Dieu daignât leur accorder un fils. Il les reçut au palais du prince de la Kiccia, où il était lui-même logé. Dans l’appartement mis à leur disposition se trouvait un piano. Un soir que plusieurs gentilshommes étaient venus présenter leurs hommages au frère et à la bellesœur de leur évêque, dona Marianna, qui était bonne musicienne, fut invitée à jouer quelques morceaux. Mais à peine Alphonse eut-il entendu résonner les premières notes de l’instrument qu’il défendit de continuer. « Mon cher frère, dit-il à don Hercule, que faites-vous là? On dirait bien vite que la maison de l’évêque est un lieu de divertissement. »

Très pieuse et même scrupuleuse, dona Marianna avait apprécié dès ses premières entrevues la grande saintelé de l’évêque. Aussi aimait-elle à prendre ses conseils pour la direction de sa conscience. « Un soir, raconte au procès de canonisation le témoin Pierre Truppi, dona Marianna, en visite à Airola, me pria de demander à Monseigneur de vouloir bien la recevoir dans sa chambre parce qu’elle avait à traiter avec lui des affaires de sa conscience. 11 refusa tout d’abord, mais, sur mes instances, il lui permit de venir le trouver. Comme elle le suppliait d’éloigner tout son monde, il nous congédia, en nous recommandant, à moi et à don Giovanni Pollesorelli, de rester dans l’antichambre, de manière à ne pas le perdre de vue. Pendant l’entretien, j’observai que la belle-sœur, pour ne pas être entendue de nous, rapprochait sa chaise de Monseigneur, qui, lui, éloignait la sienne. Quand il se trouva près du mur, il ôta ses lunettes et se détourna un peu pour ne pas être en face de sa belle-sœur. Jamais il ne lui permit de lui baiser la main, ce qu'il ne permettait du reste à aucune femme1. » Vingt-cinq ans auparavant, nous l’avons vu prendre les mêmes précautions de modestie

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