‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 53 sur 222 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LES RÉDEMPTORISTINES A SAINTE-AGATHE

Alphonse et les religieuses du diocèse. — Relâchement et réforme. — Le monde et le cloître. — La musique et le chant grégorien. — Fondation d’un couvent de rédemptoristines. — Les quatre fondatrices. — Leur entrée solennelle à Sainti»- Agathe. — Prise de possession du couvent. — L’évêque y prêche la retraite. — Dona Lucrezia Vinaccia. — Maladie du saint. — Projet de démission. — Départ pour Arienzo.

Tout absorbé qu'il était par son diocèse et par sa congrégation, Alphonse n’oubliait pas ses filles de Scala, les religieuses du Très Saint-Rédempteur. Soit personnellement soit par ses confrères, il travaillait au développement et au perfectionnement de cetle communauté, considérée à bon droit comme la seconde branche de l’institut. Les pères Sarnelli, Mazzini, Fiocchi, avaient dirigé les rédemptoristines dans les voies de la sainteté, soit par les retraites annuelles, soit par des lettres spirituelles, qui nous ont été conservées comme un miroir fidèle des vertus pratiquées par ces pieuses filles. Aussi Dieu avait-il béni le nouveau monastère. En 1762, quand Alphonse prit possession du siège de Sainte- Agathe, les religieuses de Scala, au nombre de trente-sept, présentaient une supplique à leur évêque à l’effet d’obtenir l’approbation de leurs constitutions. « Nous les avons observées, disaient-elles, depuis la fondation du monastère, et nous vous supplions de les sanctionner de votre autorité, afin d’en perpétuer la pratique, d’en consolider l’observance, et de prévenir ainsi tout relâchement. » L’évêque de Scala fit droit à leur requête. Le 10 mai 1762, il approuva et confirma les susdites constitutions, « lesquelles, dit-il, auront la même force et les mêmes effets que les règles approuvées par le souverain pontife. »

C’était pour le saint fondateur une extrême consolation que de

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voir ainsi s’enraciner les deux branches de son institut en un temps où Ton ne constatait partout que ruines ou décadence. Aussi, comme Sainte-Agathe ne possédait aucun couvent de religieuses, conçut-il la pensée d’v fonder un monastère de rédemptoristines, afin de faciliter aux jeunes personnes des familles aisées le moyen d’étudier leur vocation et de croître en vertu, qu’elles se décidassent pour le monde ou choisissent le cloître. Cette ouverture fut accueillie avec faveur par les parents, qui devaient s’imposer des sacrifices considérables pour envoyer leurs enfants aux écoles de Naples. Mais où trouver les ressources nécessaires pour l’établissement d’une communauté de ce genre? Le couvent de Scala brillait par sa pauvreté, Alphonse était criblé de dettes, et les gentilshommes du pays avaient plus de filles à placer que de ducats à dépenser. L’évêque dut attendre uue circonstance favorable pour réaliser son projet. Il s’efforça pour le moment de tirer tout le parti possible des couvents de femmes établis dans son diocèse.

Le nombre en était bien restreint : deux monastères à Arienzo, l’un de l’Annonciade, l’autre des servîtes, un tiers-ordre franciscain à Airola, un conservatoire de jeunes filles à Frasso, constituaient toute la richesse du pays. Et encore ces quelques maisons participaient à la dégénérescence générale et aux divers abus si bien dépeints dans la Vera Sposa. La vie commune, la régularité, la piété, la fuite du monde, n’y étaient guère en honneur. Le saint prélat, qui détestait comme la peste les couvents irréguliers, entreprit la réforme de ses religieuses. Pour leur infuser un peu de vie surnaturelle, il commença par faire prêcher partout les exercices spirituels, dont elles étaient privées jusque-là. Luimême se rendait de temps en temps dans l’un ou l’autre de ces monastères pour y enseigner les devoirs de la vie religieuse et extirper les abus qui s’y étaient glissés, au risque d’exciter quelquefois les murmures. Un jour qu’il avait formulé des vérités un peu dures, certaines religieuses témoignèrent leur mécontentement : « Elles espéraient sans doute, dit-il, que j’allais les traiter comme des saintes à canoniser! » Le grand agent de la réforme, c’était, dans sa pensée, le confesseur. « Aussi, dit Tannoia, quelle prudence et quel scrupule dans ses choix ! Si M*rde Liguori eût été pape, il aurait éprouvé moins d’embarras pour nommer un évêque qu’il n’en avait pour désigner un confesseur à ses communautés de femmes. » Il était aussi d’avis que, lorsqu’une religieuse demande un confesseur extraordinaire, on doit le lui accorder : « Autrement, dit-il, elle pourrait commettre mille sacrilèges. » Il apprit un jour,

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non sans verser des larmes, que, dans un monastère où cette liberté n’existait pas, quelques-unes des sœurs s'abstenaient depuis longtemps de se confesser. Une religieuse mourante, raconte-t-il, désirait un confesseur étranger, mais l’évêque ne crut pas devoir déroger à la règle qu’il avait établie. A ses derniers moments, la malheureuse s’écria : « Je suis damnée ! » et elle mourut dans son désespoir. Il voulut en conséquence qu’on fît toujours droit à la demande d’une religieuse quand elle manifestait le désir de s’adresser à un confesseur d’une probité reconnue. »

Avec la piété, il fit renaître partout la régularité. Sur ce point il se montrait inflexible. Les franciscaines d’Airola ne pouvaient observer leurs règles, excessivement rigides : « A quoi bon, leur ditil, conserver un règlement qui ne peut être la forme de votre vie? » 11 le réforma et le fit imprimer. On admira dans cette circonstance avec quelle sagesse il sut, sans excès d’indulgence, condescendre à tous les besoins de la communauté, diviser les divers exercices de manière à ne pas fatiguer l’esprit par une application trop prolongée, et enfin si bien tempérer toutes choses « que maintenant, disait une des religieuses, à notre grand avanlage, tous les articles de la règle sont parfaitement observés ». De plus, la communauté vivait sous le joug d’administrateurs qu’on lui avait imposés. Les rentes passaient aux mains de ces exacteurs, et les pauvres sœurs devaient se contenter des provisions misérables qu’on daignait leur octroyer. Grâce à la protection du prince de la liiccia , Alphonse obtint que l’administration des rentes fût confiée aux soins de l’abbesse.

Le principal obstacle à la vraie vie religieuse, c’était l’invasion du monde dans le cloître. L’esprit du siècle y entrait par les grilles. « Grille fermée, disait Alphonse, religieuse sanctifiée; grille ouverte, religieuse dissipée. » Ainsi en éloigna-t-il, par une ordonnance formelle, les parents au-dessous du second degré, les ecclésiastiques et les religieux. Un de ses secrétaires viola cette défense : il le congédia sans pitié, malgré ses larmes, ses promesses, et les instances de la communauté : « Si ceux de ma maison n’observent pas la loi, dit-il, qui donc l’observera? » D’autres coutumes plus ou moins mondaines furent également abolies. Le jour de la vêture ou de la profession, la jeune fille, assise à la porte du couvent, y recevait les félicitations de ses parents et de ses amis, ce qui était une occasion de dissipation pour toute la maison. Alphonse ordonna qu’après le diner on fermât la porte et la grille, et que les épouses de Jésus-Christ, unies à leur nouvelle sœur, restassent en action de

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grâces devant le saint Sacrement exposé. De même, à l’occasion des vœux ou de la prise d’habit, la nouvelle religieuse dînait au parloir en compagnie de nombreux invités. Ces banquets furent interdits. Il fit supprimer des fenêtres et des belvédères donnant sur la rue, ce qui révolta certaines religieuses qui voulaient avoir un pied ou du moins un œil dans le monde. Un jour qu’il attirait l’attention sur une petite fenêtre dominant une habitation séculière, les sœurs crurent ce belvédère fortement menacé, et l’une d’elles, perdant tout respect, s’oublia jusqu’à dire : « Monseigneur, plutôt que de fermer cette fenêtre, nous irons demander justice au roi. — Soyez tranquille, mon enfant, dit Alphonse à la jeune régaliste, je ne veux pas que cette petite lucarne vous occasionne une trop grande peine. »

A cette époque, le pape accordait de temps en temps à des religieuses cloîtrées la permission de prendre une courte vacance hors du monastère. Quelques diocésaines d’Alphonse songeaient à solliciter cette permission, mais il les prévint que leur démarche serait inutile. « Le pape, leur dit-il, s’en remettra au jugement de l’ordinaire, et moi je ne consentirai jamais à vous accorder une dispense, dont le moindre inconvénient serait de vous jeter dans la dissipation. » Et comme elles se plaignaient d’avoir essuyé de sa part trois refus consécutifs : « C’est votre faute, reprit-il; demandezmoi des choses justes et honnêtes et je me garderai bien de vous les refuser; mais aussi longtemps que vous m’adresserez des requêtes déraisonnables, vous devrez vous attendre à ne rien obtenir. » Une dame d’Airola dont la fille était infirme, demanda de pouvoir entrer dans le couvent et d’y rester toute la journée, au moins une fois l’an. Le pape l’avait accordé avec la clause ordinaire si V évêque le juge bon. Alphonse réfléchit que, s’il admettait une seule exception, tous les patents entreraient par cette brèche dans la clôture. « Je me ferais un scrupule d’accorder cette permission, dit-il, à cause des graves déso.rdres qui en résulteraient. Si le pape le veut, libre à lui de l’accorder; mais s’il s’en rapporte à moi, je ne le puis ni ne le veux. »

Sous prétexte que, d’après leur rituel, la novice doit faire profession entre les mains de l’évêque, des religieuses d’Arienzo, prenant cette phrase à la lettre, prononçaient la formule de leurs vœux la main dans la main de l’évêque. Un jour qu’ Alphonse officiait à l’occasion d’une profession, au moment solennel le maître des cérémonies l’invita à passer la main à travers la grille. Comme il ne comprenait rien à cette singulière invitation, le chanoine lui expliqua

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qu’en émettant ses vœux, la novice devait placer sa main dans la sienne. « 0 bon Jésus! s’écria l’évêque stupéfait, qu’y a-t-il de commun entre cette cérémonie et la profession religieuse? Qu’elle garde ses mains, et moi je garderai les miennes. » On lui répondit que les évêques ses prédécesseurs avaient toujours ainsi entendu les paroles du rituel, mais il expliqua le sens qu’il fallait y attacher, et supprima pour toujours cette rubrique aussi naïve qu’étrange.

Certains monastères avaient adopté le chant musical, interdit aux religieuses par plusieurs décrets. Alphonse leur prescrivit l’usage du chant grégorien. « L’Église n’est pas un théâtre , leur dit-il, et les épouses de Jésus-Christ ne sont pas des cantatrices de spectacle. » Il fallut remiser les motets, les solos, les trémolos et les vocalises qui attiraient tant d’amateurs. Là-dessus, grand émoi dans un couvent, et l’on se promit bien de frauder un peu la loi. En effet, un soir on chantait en musique les litanies de la sainte Vierge quand l’évêque, sans se faire annoncer, entra dans l’église. Vite la religieuse, qui l’avait aperçu, continua les invocations en chant grégorien. Alphonse feignit de n’avoir pas remarqué ce changement de ton ; mais, après l’office, il assembla la communauté à la grille et dit : « Vous avez voulu me tromper, parce que vous ne comprenez pas la raison de mon interdiction. Votre musique attire ici les jeunes libertins qui viennent non pas prier Dieu mais admirer Ja cantatrice. Et comment ne voyez-vous pas que vous êtes cause par là de beaucoup de péchés? » Ces sérieuses réflexions ne convainquirent nullement ces obstinées. Quelques jours après, se présenta comme sœur converse la fille d’un maître de chapelle, très bonne musicienne. « Elle nous enseignera le chant grégorien, » dirent-elles à l’évêque, en dissimulant leurs intentions. « Prenezla, répondil-il en souriant, mais je vous prédis qu’elle ne persévérera pas. » En effet elle quitta bien vite le couvent. Les religieuses n’en reçurent pas moins une autre musicienne émérite : « Cellelà aussi vous quittera, » leur prédit-il. Elle sortit en effet pour rentrer dans sa famille. « Décidément, se dirent alors les religieuses, Dieu ne bénit pas notre duplicité, et c’est Monseigneur qui nous joue ces mauvais tours. » Dès lors il ne fut plus question de musique, au grand désappointement des dilettanti.

Pendant ces trois premières années de son épiscopat, Alphonse ne cessa pas de travailler à la réforme de ces monastères. 11 réussit, car, dans sa relation au Saint-Siège de 1765, il put donner ce témoignage^ que les âmes consacrées à Dieu ainsi que les jeunes filles confiées à leurs soins observaient pieusement lçurs constitutions. J’ai

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d’ailleursprescrit, ajoutait-il, les mesures nécessaires pour établir plus parfaitement encore l'observance régulière. La clôture des monastères est inviolablement gardée, et les revenus en sont fidèlement administrés. » Cependant cette vie religieuse plus ou moins mitigée ne constituait pas son idéal, l'idéal qu'il avait tracé dans la Vera Sposa. Sa pensée se reportait toujours vers ses filles de Scala, qu'il espérait, malgré d’apparentes impossibilités, établir à Sainte- Agathe. Il en parlait sans cesse à divers personnages influents. Cette fondation, selon lui, procurerait au diocèse trois avantages : d’abord 4*n couvent pour les jeunes filles, puis un modèle pour les autres monastères, et enfin un centre de prières qui transformerait la ville épiscopale. « Que ne donnerais-je pas, disait-il àdon François Mostillo, pour voir commencer cette œuvre qui doit procurer à Dieu tant de gloire et mettre enfin à ses pieds cette chère cité de Sainte- Agathe ! Ce sont les prières de ce béni monastère qui la sanctifieront, car je vois de plus en plus qu’aucune force humaine n’atteindra ce résultat. D'un autre côté si cette œuvre ne se fait pas de mon vivant, elle ne se fera jamais. Peut-être arriverez-vous à fonder une nouvelle maison de recluses, semblable à certains couvents de ce diocèse qui font le tourment de leur évêque, de leurs familles, et souvent même du pays qui les a fondés. Au contraire, le monastère du Très Saint-Rédempteur sera la perle non seulement de ce diocèse, mais de toutes les provinces. Il répandra partout la bonne odeur de ses vertus, et vos filles y seront plus heureuses que ne le sont à Naples les religieuses de Sainte-Claire avec leurs deux ou trois cents ducats de rente viagère1. »

Cette proposition souriait aux habitants de Sainte-Agathe, tous plus ou moins intéressés à posséder une communauté de femmes, mais on discutait sur le genre d’établissement qui convenait à la ville. Les uns voulaient une communauté active; les autres, un monastère avec clôture plus ou moins mitigée. « Expliquez-vous clairement, leur disait Alphonse. Si vous voulez un monastère de vraies servantes de Dieu, je m’empresserai de coopérer à cette fondation; sinon, mieux vaut n’en plus parler. » Enfin on s'en remit à sa décision, et dès lors il employa toute son activité à trouver une maison et les ressources nécessaires à l’établissement des rédemptoristines à Sainte- Agathe.

Deux siècles auparavant, d’antiques patriciens, les seigneurs Mazzi, avaient entrepris de bâtir une église en l'honneur de la

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