‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 55 sur 222 · I. Lettre du 25 juillet · texte numérisé non relu

I. Lettre du 25 juillet

« C’est à vous, Monseigneur, écrit-il à l'évêque, que nous devrons de voir s’ouvrir bientôt, avec la permission de la sacrée congrégation des évêques et réguliers, notre nouveau couvent. Les habitants présents et futurs de Sainte-Agathe vous en auront une éternelle reconnaissance, car vous avez déployé un zèle infatigable pour procurer des revenus à ce monastère et le pourvoir de toutes les choses nécessaires à une communauté religieuse. Néanmoins la cérémonie de l’entrée solennelle des fondatrices et le mobilier de l’église et du couvent nécessiteront encore bien des dépenses. Je viens donc vous prier de mettre le comble à vos bontés en nous accordant la première taille des trois bois de châtaigniers appartenant à la mense épiscopale. Le produit de ces tailles serait employé par le suppliant à subvenir aux nécessités du monastère. » L’évêque répondit gracieusement : « Les nécessités du monastère nous étant parfaitement connues, nous permettons que la première taille des bois mentionnés dans la supplique soit vendue à son profit. >; Pauvre évêque, le voilà devenu taillable et corvéable à merci pour ses chères rédemptoristines ! Enfin, àlafindejuin 1766, au moment de l’entrée en possession, les ressources se trouvaient épuisées. 11 se fit alors mendiant : « Avec l’aide de Dieu, écrit-il au duc et à la duchesse de Maddaloni, dimanche prochain, 29 courant, s’ouvrira dans notre ville de Sainte-Agathe le nouveau couvent dont la fondatrice appartient à la communauté du Très Saint- Rédempteur de Scala, monastère de stricte observance. Mais nos ressources sont bien bornées pour subvenir aux premières nécessités des religieuses. Je prends donc la liberté de solliciter de Vos Excellences un léger secours, ne fût-ce qu’un peu de grain de la nouvelle récolte, en faveur de ces saintes filles, qui, je l’espère, rendront à celte ville d'importants services par leurs prières, leurs exemples, et l’excellente éducation dont profiteront les jeunes personnes qui leur seront confiées. » L’évêque donnait ses bois, le duc et la duchesse donnèrent leurs blés avec la même générosité.

Le monastère de Scala, «ur la demande d’Alphonse, avait désigné quatre de ses meilleurs sujets pour fonder la maison de Sainte-Agathe. Elles avaient à leur tête la sœur Marie-Raphaël de la Charité, dont Alphonse connaissait les grandes capacités et la haute vertu. Nos lecteurs se rappellent peut-être qu'au moment de la fondation du couvent de Scala, trente-cinq ans auparavant, deux jeunes filles, sœurs parle sang comme parla piété, Marie et Mathilde de Vito, issues d’une famille distinguée de Naples, abandonnèrent le monde pour se donner à Jésus-Christ. Dieu les envoyait comme les anges

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gardiens de la nouvelle communauté. Marie de Vito, sous le nom d'Angèle du Ciel, plusieurs fois élue supérieure, s’éleva bien haut dans la contemplation des choses divines. Sa sœur aînée, Marie-Raphaël, désignée comme supérieure du monastère de Sainte- Agathe, avait passé presque un demi-siècle au couvent de Scala, exerçant diverses charges, toutes plus importantes les unes que les autres. « Les bâtiments tombaient en ruines : la sœur Marie- Raphaël fit élever un nouveau monastère. L’édifice spirituel ne demandait pas moins de soin et d’habileté : la vertueuse sœur contribua, pour sa bonne part, à son établissement. Tour à tour maitresse des éducandes, directrice du noviciat, supérieure durant neuf années consécutives, elle fit preuve dans ces différents emplois d’une grande générosité envers Dieu et d’une charité extraordinaire envers le prochain. Ces deux caractères de sa vertu la faisaient justement comparer à la séraphique Thérèse, sa patronne spéciale. A son exemple, elle embrassa avec courage l’extrême pauvreté des commencements et les ennuis de tout genre qui s’attachent aux fondations difficiles1. » Avec une supérieure de cette trempe, Alphonse pouvait espérer que le nouveau monastère, comme celui de Scala, triompherait de toutes les épreuves.

Les préparatifs terminés, il fixa donc le 29 juin pour l’entrée solennelle des religieuses à Sainte- Agathe. Le 27, les quatre fondatrices firent leurs adieux, non sans verser bien des larmes, à leurs sœurs qu’elles n’espéraient plus revoir en ce monde, et jetèrent un dernier regard sur ces murs bénis qui avaient abrité leur jeunesse. Avec quel déchirement de cœur surtout les deux saintes sœurs, qui avaient vécu côte à côte depuis leur entrée au couvent, se donnèrent-elles, en se séparant, rendez-vous là où se retrouvent les amis de Dieu! Les voyageuses arrivèrent le soir à Nocera, où une généreuse chrétienne leur donna l’hospitalité. Elles purent, le soir et le matin du jour suivant, prier dans cette église Saint-Michel où Alphonse avait tant de fois annoncé la parole de Dieu et offert le saint sacrifice. A Nocera les attendaient, envoyés par le saint évêque, deux chanoines et deux dames de Sainte-Agathe, pour les accompagner jusqu’au terme de leur voyage. Les pères Villani et Ferrara se joignirent à l’escorte, et la petite caravane se mit en route pour Noie, où l’on devait passer la nuit suivante. A Noie les religieuses furent complimentées par l’évêque et plusieurs dames de la noblesse, qui tinrent à honneur de leur faire visite. Comme les voyageuses étaient

I. P. Dlmortier, Les premières Réel emp loris fines, page 59.

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logées dans la maison du Temple, où plusieurs jeunes filles faisaient leur éducation, deux pensionnaires de noble famille, éprises des hautes vertus de la mère Raphaël, prirent aussitôt la résolution de la suivre et devinrent, au monastère de Sainte-Agathe, la sœur Marie-Louise et la sœur Marie-Thérèse de Jésus. Deux personnes gravement malades prièrent la vénérable supérieure d’appliquer sur elles son crucifix : elle condescendit volontiers à leur demande, et ces deux personnes furent guéries sur-le-champ. Aussi s’inclinait-on devant elle comme devant une sainte.

Le lendemain, 29 juin, vers trois heures de l’après-midi, les quatre fondatrices firent leur entrée à Sainte-Agathe, au milieu d’un immense concours de peuple. L’une d’entre elles, la mère Marie-Célcstine, témoin au procès de béatification, a fait le récit de cette fête, ou plutôt de ce triomphe : « En arrivant dans la cité, dit-elle, nous vîmes arriver au-devant de nous des flots de peuple et grand nombre de gentilshommes qui nous conduisirent à la cathédrale au son de toutes les cloches et au bruit de décharges de mousqueteric. Là le serviteur de Dieu vint nous recevoir, et nous conduisit devant l’autel du saint Sacrement, où nous rendîmes nos premiers hommages au divin Sauveur; puis le prélat s’étant revêtu de ses habits pontificaux, la procession se mit solennellement en marche vers le nouveau monastère. On y voyait les pères conventuels, les élèves du séminaire, le clergé, le chapitre, l’évêque, suivi de toute la noblesse. Venaient ensuite les religieuses entourant la mère Marie-Raphael qui portait un grand crucifix, déposé dans ses mains par le prélat. A leur suite marchaient toutes les dames de la ville, et enfin tout le peuple, mêlant ses vivats d’allégresse aux joyeuses volées des cloches. Sur tout le parcours de la procession, les maisons étaient pavoisées; des arcs de triomphe, ornés de feuillage et d’inscriptions, se dressaient le long des rues. Toute cette foule saluait les épouses du Christ et les acclamait comme elle eût acclamé le Christ lui-même. » Heureux souvenirs, qui rendent d’autant plus douloureuses les réalités de l’heure présente! A la fin du dix-huitième siècle, peuple, noblesse et clergé célébraient avec enthousiasme l’arrivée de quatre religieuses contemplatives dans la ville de Sainte-Agathe, et à la fin du dix-neuvième, ce même couvent de Sainte- Agathe, devenu la proie des spoliateurs, privé depuis trente ans du droit de recevoir des novices, va voir s’éteindre les dernières religieuses du Très Saint-Rédempteur, et redevenir ce qu’il était autrefois : un repaire de gens dégradés ou une caserne de soldats; à moins que saint Alphonse, par sa

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puissante intercession, ne sauve du naufrage ces deux maisons qu’il a tant aimées, Sainte-Agathe et Scala.

La cérémonie terminée, après la bénédiction du saint Sacrement, l’évêque entonna le Te Denm , et les fondatrices, conduites par le prélat et le chapitre, prirent possession du monastère au bruit d'une nouvelle salve d’artillerie. Les trois jours suivants, les dames de la ville purent pénétrer librement dans le cloître et s’informer auprès des sœurs de leurs règles, de leurs coutumes, de leur manière de vivre, et juger ainsi, en connaissance de cause, s’il leur convenait de confier leurs enfants au nouveau monastère ; puis, le jour de la Visitation, le grand vicaire, au nom de l’évêque, établit la clôture avec les cérémonies d’usage.

Les religieuses trouvèrent tous les objets nécessaires à leur entretien. Le grain, le vin, les literies, les ustensiles de ménage, le linge de table, les meubles, la vaisselle : Alphonse avait tout prévu et pourvu à tout. Pendant les huit premiers jours, il envoya, matin et soir, les comestibles tout préparés. 11 voulait continuer à les servir ainsi pendant un mois, mais les religieuses le supplièrent de s’épargner cette peine, et de les laisser vivre selon la pauvreté prescrite par leur règle. « Chaque année, dit la sœur qui nous a conservé ces détails, il nous donnait cinquante mesures de froment et une grande quantité d’huile. Il alla même jusqu’à promettre qu’il subviendrait, sa vie durant, à l’entretien des quatre fondatrices. » Assez souvent il leur faisait l’aumône. Lorsqu’il résidait à Sainte- Agathe, il se plaisait à leur envoyer le dîner une fois la semaine, et même d’Arienzo il leur expédiait, les jours de fête, des victuailles ou quelques petits desserts. Tout ce qu’il recevait de Naples, les dolci dont on est si friand en Italie, passait aux pensionnaires et aux novices. On voit par ces délicates attentions que, sous l’enveloppe de l’austère religieux , battait le cœur du père , cœur tendre et fort en même temps, comme celui du Père qui est dans les cieux.

La petite communauté acquit bien vite la faveur du pays, grâce à la sainteté des fondatrices et à la régularité qui régnait dans le couvent. Plusieurs jeunes filles de Sainte-Agathe, d’Arienzo, et même de Naples, se présentèrent comme postulantes. En juillet 1766, Alphonse leur prêcha un triduum pour la fête du Très Saint-Rédempteur. Un mois plus tard, quatre postulantes devant recevoir le saint habit, il se décida à leur prêcher lui-même les exercices de la retraite : heureusement pour l’une d’elles, qu’il délivra d’une cruelle épreuve..

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Dona Lucrezia Vinaccia, d’une famille distinguée de Sainte- Agathe, était entrée au couvent avec une très grande joie. Mais bientôt le démon de la mélancolie s’empara de son esprit. On la voyait souvent assise auprès d’une fenêtre, en face de la maison paternelle, passer des heures entières à pleurer et à gémir, au point qu’une de ses tantes, prise de pitié, voulait la faire sortir du monastère. Un soir, après la méditation, Alphonse l’appela à la grille, lui fît baiser les pieds du crucifix, et lui dit : « Voici votre Époux : donnez-lui votre cœur. » A l’instant même, les nuages disparurent, la jeune fille recouvra sa sérénité, et n’éprouva plus aucune tentation contre sa vocation. Habile dans le discernement des esprits, le saint évêque distinguait au premier coup d’œil la tentation de l’obstination. line autre éducande, plusieurs fois avertie, vivait d’une manière peu édifiante. Bien qu’elle fût la nièce de l’archidiacre Rainone, et que ses parents, très liés avec l’évêque, comptassent parmi les principaux de la cité, il n’hésita pas à leur renvoyer la jeune fille, montrant ainsi que le respect humain n’avait aucun empire sur son cœur.

Tels furent les débuts de ce monastère de Sainte-Agathe, qui devint pour la ville épiscopale, pour tout le diocèse, et même pour de lointains pays, comme nous le verrons plus tard, une source de bénédictions. Dieu lui donna de rapides accroissements, car, deux ans après la fondation, Alphonse écrivait dans sa seconde relation au Saint-Siège : « Outre les religieuses fondatrices, on y compte à présent onze jeunes personnes, éducandes ou novices, dont trois sont sur le point de faire profession. Leur vie parfaitement régulière est pour toute la ville un sujet d’édification. La clôture y est inviolablement gardée. Cette œuvre, extrêmement désirée par les habitants, terminée au prix de sacrifices considérables, fonctionne à la grande joie de tous les amis de Dieu. »

Cette fondation fut le dernier acte épiscopal d’Alphonse à Sainte- Agathe. Soit que ces derniers travaux l’eussent épuisé, soit aggravation subite de ses infirmités ordinaires, il tomba malade au mois d’août, et dut aussitôt recevoir les derniers sacrements. Tous s’attendaient d’heure en heure à le voir expirer, mais cet état violent ne fut pas de longue durée. Toutefois se voyant ainsi le jouet de la maladie, sans cesse aux prises avec la mort, il pensa derechef à donner sa démission et à la motiver sur cette nouvelle crise, qui en présageait d’autres pour l’hiver. Il rédigea donc cette supplique :

« Très Saint Père, le Seigneur vient de me visiter en m’envoyant au mois d’août une maladie grave qui me réduisit à recevoirl’extrême-

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onction. Je viens donc encore, prosterné aux pieds de Votre Sainteté, la supplier de recevoir ma renonciation à l'évêché de Sainte- Agathe des Goths. Je suis entré dans ma soixante et onzième année. Pendant tout l’hiver il me faut rester enfermé à cause de mes maux de poitrine. C’est pourquoi je désirerais me retirer dans ma congrégation pour m’y préparer à la mort, qui ne saurait être éloignée. Et puisqu’il m’est impossible de continuer le peu de bien que le Seigneur a daigné faire dans ce diocèse par l’entremise de son indigne serviteur, je supplie Votre Sainteté de confier cette église à Mfr Puoti, archevêque d’Àmalfi, que l’air de la mer fait beaucoup souffrir. C’est un prélat de beaucoup de zèle et de grande énergie. 11 me semble que c’est Dieu qui m’a inspiré pendant ma maladie d’adresser celte requête à Votre Sainteté, afin que mon dernier acte d’évêque eût encore pour objet le bien de mon diocèse. Toutefois si Votre Sainteté a jeté les yeux sur un autre sujet, je n’en offre pas moins ma démission, que je dépose humblement et simplement entre vos mains. Si au contraire, malgré ma vieillesse et mes infirmités, vous me jugez encore apte à gouverner ce diocèse, je veux mourir sous le joug en adorant la volonté de Dieu. »

Or voici, relativement à cette supplique, ce que raconte Alexis Pollio, le fidèle serviteur d’Alphonse, témoin au procès ordinaire de Sainte-Agathe : « En l’année 1766 !, après une grave maladie, le serviteur de Dieu écrivit au pape une seconde lettre pour le prier d’accepter sa démission. Avant de l’envoyer, il l’enferma dans la cassette où il cachait ses instruments de pénitence. Cette lettre m’étant par hasard tombée sous les yeux, je pris connaissance de son contenu, et comme je regrettais infiniment de voir le serviteur de Dieu abandonner son église, je conservai la supplique et la conserve encore comme une précieuse relique. Le saint ne retrouva plus sa lettre, mais il ne nous en fit jamais mention. J’ignore s’il en adressa le double au Saint-Père ». 11 est plus probable que non, car il n’existe aucune trace d’une réponse de Rome. Alphonse, presque subitement rétabli, vit s’évanouir en peu de temps les motifs allégués dans la supplique, et la disparition de cette lettre, inexplicable pour lui , l’aura confirmé dans la résolution de ne pas renouveler une demande qui ne lui semblait plus suffisamment justifiée.

Dieu le voulait donc évêque : la pieuse fraude de son serviteur aussi bien que la volonté du pape contribuaient à le clouer sur son

1. Pollio dit en Vannée 1767: r.’est évidemment une erreur de date.

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siège épiscopal. Mais si Dieu le voulait évêque, il lui préparait un autre théâtre où son action, plus restreinte en apparence, va grandir et s’étendre par delà les limites de son diocèse et les frontières du royaume. En septembre 1766, sur Tordre des médecins, Alphonse quitta définitivement Sainte-Agathe pour s’établir à demeure dans la cité d’Arienzo. Avec ce changement de résidence commence la seconde phase de son épiscopat. Après avoir admiré l’habile administrateur et le pasteur dévoué, nous allons voir l’héroïque vieillard prendre en main la cause de la sainte Église, et faire face, sans reculer jamais, aux puissants ennemis ligués contre Dieu et contre son Christ.

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