CHAPITRE Ier
« LA VÉRITÉ DE LA FOI
Le complot antichrétien en 1750. — Invasion des mauvais livres à Naples. — Le libraire Gravier dénoncé par Alphonse. — Deux dissertations contre les incrédules.
— La Vérité de la Foi. — Approbation des re viseurs. — Jugement de Clément XIII.
— Analyse de l’ouvrage. — Le miracle de saint Janvier. — Argument tiré de la constance des martyrs. — Appel aux catholiques militants.
Pendant la première moitié du dix-huitième siècle, les conjurés contre l'Église, philosophes et sectaires, avaient gardé quelque mesure; mais à partir de 1750, ils démasquèrent toutes leurs batteries. Voltaire se mit ostensiblement à la tête de combattants dignes d’un pareil chef, les d’Alembert, les Diderot, les d’Holbach, les Lamettrie, les d’Argens, les Helvétius, et toute cette tourbe d’écrivains que la franc-maçonnerie animait de sa haine satanique. Les uns, sous prétexle de science, déversaient dans Y Encyclopédie des flots de sarcasmes et d’outrages contre les dogmes et la morale de notre sainte religion ; les autres inondaient la France et l’Europe de pamphlets orduriers à l’adresse des écrivains sacrés, de l’Église et du clergé. Ces vilenies, données plutôt que vendues, répandaient partout le poison du vice et de l’impiété.
Malgré la surveillance des autorités , cette littérature infecte envahit le royaume de Naples au grand détriment des âmes. Déjà en 1764, Alphonse écrivait à son frère que la famine désolait particulièrement la capitale « parce que beaucoup de ses habitants ne croyaient plus en Dieu ». Afin de réfréner le mal et de l’empècher de s’étendre, le saint travailla de toutes ses forces à empêcher les mauvaises lectures. Non seulement il recommanda aux prédicateurs et aux confesseurs d’inspirer à tous l’horreur des ouvrages impies ou licencieux, mais il entreprit de les arrêter à la frontière. Il sup-
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plia le cardinal Sersale de s'opposer énergiquement à leur diffusion dans son diocèse; il s’adressa même directement aux régents pour les conjurer de prohiber l’importation et la vente de ces poisons aussi nuisibles à l’État qu’à l’Église. Sentinelle vigilante, il savait mieux que la police ce qui se passait à Naples. Un libraire, du nom de Gravier, se procurait clandestinement les œuvres de Voltaire, de Rousseau et d’autres philosophes français. L’avant appris par des confidents secrets, le saint écrivit au coupable une lettre pressante, l’exhortant au nom du Dieu mort pour le salut des âmes à cesser son commerce scandaleux. Gravier le remercia de sa charité et promit de s’amender; mais l’amour du lucre lui fit bientôt oublier ses promesses et il continua son abominable trafic. Alors, sans pitié pour ce meurtrier des âmes, Alphonse le dénonça au prince de Centola, membre du conseil de régence, dans une lettre qui restera comme un monument de son zèle apostolique.
« Excellence, dit-il, ayez la bonté de lire jusqu’au bout une missive qui ne vise aucun intérêt personnel mais uniquement l’honneur de notre Dieu.
« Vous avez à Naples, rue Sainte-Claire, un certain libraire français, nommé Gravier, qui fait un mal immense. Il tient dépôt, à l’insu de la police, des livres infectés d’athéisme qui pullulent en France et qui arrachent aux évêques de ce pays des plaintes si amères. Ces livres maudits, il les vend aux habitants de Naples, et de la capitale ils passent dans les provinces pour y porter l’irréligion. Le mal s’accroît de jour en jour, d’autant plus que présentement, grâce aux maximes en vogue, chacun se croit autorisé à lire les livres prohibés par l’Église.
« Je viens d’apprendre que le libraire en question a reçu tout récemment une nouvelle provision de ces ouvrages corrupteurs. J’ai écrit à ce sujet au cardinal- archevêque, mais on m’a répondu que le prélat déplorait comme moi ce scandale, et c’est tout le fruit que j’ai obtenu de mes avances. Je m’adresse donc à vous, vénéré prince, persuadé qu’avec le zèle qui vous distingue et l’autorité dont vous jouissez, vous n’hésiterez pas à porter remède à de si grands maux. C’est parce que je connais toute votre sollicitude pour le salut des âmes et l’honneur de notre Dieu, que je réclame avec confiance votre intervention dans cette grave affaire. C’est de France que sortent ces productions empoisonnées, mais du moins en France la cour les livre à la justice qui les condamne au feu, tandis qu’à Naples un libraire les vend publiquement et à tout venant. Pourquoi ne pas opérer de temps en temps une perquisition dans sa
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maison, et, si on y découvre ces livres de perdition, pourquoi ne pas les brûler sans pitié?
« Pardonnez-moi si j’ose vous parler avec cette franchise, mais je vois le royaume menacé de perdre la foi et je ne puis penser sans frémir à cet épouvantable malheur. Puisse votre piété trouver moyen de le conjurer! »
On fit droit à ses trop justes réclamations. Les ministres de Marco et Centola, bien que régalistes, détestaient les philosophes et leurs doctrines subversives de toute autorité ; Tanucci lui-même n'était ni un renégat ni un impie de profession. Homme de gouvernement, il ne voyait pas sans terreur saper toutes les bases de la religion, le seul soutien des empires. « A plusieurs reprises, dit Tannoia, le premier ministre interdit sous des peines très sévères l’introduction des mauvais livres dans le royaume, et chaque fois les transgresseurs furent impitoyablement châtiés. » Nous avons fait du chemin depuis ce temps-là. Aujourd’hui la lettre de notre saint contre le libraire Gravier serait considérée comme un attentat à la liberté des débitants de poison, et Tanucci, qui en tint compte, passerait pour un clérical. Du reste rien de plus logique que ce jugement de nos politiciens modernes : l’homme qui travaille à détruire le règne du Christ abhorre nécessairement ceux qui brisent entre ses mains la machine infernale.
Mais ce n’était pas assez pour notre saint d’arrêter au passage les pamphlets anticbrétiens sortis des officines de l’étranger : il entreprit de les réfuter et d’opposer aux négateurs, sur tous nos dogmes attaqués, l’éclatante démonstration de nos croyances. De là son grand ouvrage apologétique La Vérité de la Foi , qui parut en 1767, peu après qu’il se fût installé à Arienzo.
Déjà, en 1756, il avait publié une première Dissertation contre les matérialistes et les déistes > qui lui valut alors les félicitations de Benoit XIV. En 1762, il compléta ce premier essai par un second opuscule : F Évidence de la Foi prouvée par les signes de crédibilité y où sont développés aussi brièvement qu’cloquemment six de ces signes : la sainteté de la doctrine, la conversion du monde, la stabilité des dogmes, le témoignage des prophéties, le témoignage des miracles, et la constance des martyrs. Mais ces deux dissertations notaient que le prélude de la grande apologie qu’il préparait depuis quelques années. « Je compose en ce moment, écrivait-il en décembre 1765, un ouvrage contre les hérésies modernes des athées et des déistes, car se sont là les erreurs qui ont cours aujourd’hui. Les calvinistes d’Angleterre et les jansénistes de France ne sont plus
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ni calvinistes ni jansénistes, mais des athées et des déistes. Ils ne cessent de publier des livres remplis de ces exécrables doctrines, livres qui font fortune à Naples, même auprès des femmes, et qui causent ainsi la ruine d’une multitude d’âmes K » — « Demandez au Seigneur, ajoutait-il quelques jours après, que j’écrive de manière à détromper tant de pauvres gens pervertis par ces produits français. Il faut pleurer et prier pour la sainte Église. Elle soutient de rudes combats, mais les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Toutefois ne cessons pas de prier. Tous les matins je recommande cette grande cause au saint sacrifice de la messe 2. »
La composition de cet ouvrage exigea une somme énorme de travail. Outre les écrits qu’il s’agissait de réfuter, Alphonse dut lire les innombrables volumes des anciens et des modernes sur ces matières; puis, nanti de plus de cinq cents extraits des plus graves auteurs , il s’efforça de donner à ce vaste ensemble la forme substantielle et populaire qui caractérise son génie. « Visant uniquement à désabuser les malheureuses victimes de l’erreur, dit-il, je me suis efforcé de procéder avec la plus grande clarté. Si j’en crois ceux qui ont lu les chapitres déjà composés, j'aurai réussi à rendre le sujet parfaitement intelligible pour tous les lecteurs. Du reste, si mes ouvrages ont quelque valeur, c’est parce que, me dit-on, je parviens à expliquer clairement les choses obscures et difficiles3. »
En ce temps de régalisme ombrageux et pointilleux, il était plus malaisé de faire approuver un ouvrage que de le composer. Heureux qui échappait aux ciseaux de la censure ecclésiastique et civile, surtout s’il était question de l’autorité pontificale! Ayant imprimé à Naples un certain nombre d’exemplaires de son ouvrage pour le corriger avant de le livrer à l’imprimeur de Venise, l’auteur dut le soumettre à l’examen du reviseur ecclésiastique, Jean-Baptiste Gori, et du censeur royal, don Joseph Simioli. Bien qu’ami du saint, ce dernier surtout était à craindre. Professeur de théologie à T Université, il inclinait vers les doctrines rigides et régalistes : aussi jouissait-il des faveurs du gouvernement, et surtout de Tanucci, qui plusieurs fois lui avait confié la révision des ouvrages d’Alphonse. De là les inquiétudes de ce dernier : « J’ai bien peur, écrivait-il à Remondini 4, que la troisième partie de mon ouvrage ne me suscite des difficultés de la part des reviseurs napolitains, car il y a là deux