Bullar. Rom. Clement. XIII
GUERRE AUX RELIGIEUX
des jésuites de France, l’audace croissante de leurs ennemis, le marasme universel qui rendait possible de telles destructions, l’avaient comme anéanti. « Si on enlève ainsi de partout, s’écriait-il, les ouvriers chargés de cultiver et de conserver la vigne du Seigneur, elle ne produira plus que des ronces et des épines, sous lesquelles se cacheront les serpents. La suppression des jésuites, ajoutait-il, c’est pour la société une véritable ruine. Indépendamment du grand bien qu’ils font aux infidèles, ils initient notre jeunesse à la vie de piété, et ces jeunes gens qu’ils cultivent avec tant de soin, transplantés ensuite dans toutes les classes de la société, sanctifient les villes et les campagnes. En renversant la compagnie, les jansénistes et les novateurs détruisent le boulevard de la sainte Église. Les souverains sont des aveugles. La religion et l’État se donnent la main : si vous ébranlez la religion, l’État chancelle et s’écroule. » La bulle du pape lui rendit un peu d’espérance. Le pasteur suprême comprenait donc comme lui la nécessité d’opposer une digue au torrent de l’impiété et d’arracher aux griffes de Satan cette proie convoitée depuis si longtemps. Sans se laisser intimider par les cris de rage qui accueillirent l’acte pontifical, ni par les prohibitions et condamnations dont la poursuivirent les cabinets de Portugal, de France et de Naples, ni par les affreux libelles que le pape dut déférer au tribunal de l’Inquisition, ni par le silence intéressé des évêques napolitains, Alphonse écrivit à Clément XIII une lettre de remerclments et de félicitations, lettre que nous devons reproduire à la gloire de son auteur, aussi bien qu’à la gloire du vaillant pontife et des jésuites persécutés.
« Très Saint Père, disait-il, la bulle par laquelle Votre Sainteté a récemment loué et confirmé la vénérable compagnie de Jésus a été pour tous les gens de bien, mais particulièrement pour moi misérable, le sujet d’une vive allégresse. Je professe en effet pour cette compagnie une grande estime, car je vois le bien que font partout ces saints religieux par leurs exemples, par les incessants travaux auxquels ils se livrent soit dans leurs églises, soit dans les chapelles des congrégations dirigées par eux, soit au confessionnal ou en chaire, enfin par les retraites qu’ils prêchent en d’innombrables églises et couvents de religieuses, dans les prisons et même sur les galères, qui sont aussi le théâtre de leur zèle. Je puis en rendre témoignage, car je les ai vus à l’œuvre quand j’habitais la ville de Naples.
« En ces derniers temps, le Seigneur a voulu les éprouver par diverses contradictions et persécutions; mais, en publiant à la face
du monde, par une bulle mémorable, les services et les mérites de la compagnie, vous qui êtes le chef de l’Église et le père commun de la chrétienté, vous les avez consolés et vous nous avez consolés, nous tous qui sommes vos fidèles enfants. Vous avez ainsi fermé la bouche aux esprits malveillants qui cherchent à décriér leur conduite et à discréditer leur institut.
« Nous remercions donc très humblement Votre Sainteté, nous, pasteurs des Ames, et moi en particulier, le dernier des évêques. Nous la remercions parce que nous voyons le grand fruit que retire notre troupeau des travaux de ces bons religieux, et nous la supplions instamment de protéger ce saint ordre, qui a fourni à l’Église tant d’ouvriers apostoliques et tant de martyrs. Il a jusqu’ici fait un bien immense sur toute la surface du globe, non seulement aux pays catholiques, mais même aux hérétiques et aux infidèles; il en opérera un plus grand encore à l’avenir, nous devons l’espérer de la bonté de celui qui abaisse, mais aussi qui relève ceux qu’il lui a plu d’éprouver1. »
Clément XIII s’empressa de témoigner à l’évêque sa haute satisfaction. « Nous aimons singulièrement en vous, écrivit-il, cet amour de la justice, cette grandeur d’àme, cette liberté vraiment épiscopale, qui vous ont fait braver tout respect humain pour nous dire sans aucune crainte ce que vous pensez touchant la compagnie et ses défenseurs. »
Après la bulle Apostolicum , on pouvait espérer qu’en dehors de la France et du Portugal les jésuites continueraient à exercer librement leur ministère, d’autant plus que le roi d’Espagne Charles III se montrait plein de bienveillance pour le pape et la compagnie de Jésus; mais c’était compter sans les ministres dont la secte avait entouré le monarque catholique. Par une scélératesse que Judas lui-même n’aurait pas imaginée, trois calomniateurs, d’Aranda, le duc d’Albe et Campomanès, perdirent les jésuites dans l’esprit du roi. Un jour, deux de ces religieux se rendaient de Madrid à Rome : on leur remit comme venant de la nonciature une lettre pour Rome adressée au cardinal secrétaire d’État, lettre que les trois ministres avaient eux-mêmes fabriquée. En route les deux voyageurs furent arrêtés et emprisonnés, et le pli cacheté, saisi sur eux, fut immédiatement consigné par les faussaires entre les mains du roi. Or cette pièce, portant la signature d’un jésuite, représentait Charles III comme né d’un commerce adultère et par conséquent
l. Lettre du 12 juin 1765.
GUERRE AUX RELIGIEUX
n’ayant aucun droit au trône. De plus, on indiquait au secrétaire d’État et au général des jésuites le moyen de soulever le peuple contre Charles et de faire passer la couronne à son frère 4. Outré de colère à la pensée d’une pareille trahison, le malheureux roi demanda une plume et donna l’ordre & toutes les autorités espagnoles des deux mondes d’exiler de ses États, à un jour donné, tous les membres de la compagnie de Jésus, et cela sous peine de mort. Le 2 avril 1767, qui était le jour fixé, des vaisseaux se trouvaient à l’ancre dans tous les ports d’Espagne et d’Amérique. A la même minute, des sbires envahissaient toutes les maisons de la compagnie, embarquaient six mille jésuites, et les jetaient sur les côtes d’Italie, « pour des motifs, disait le monarque, qui resteront éternellement ensevelis dans mon cœur royal ». En apprenant un pareil crime, inexplicable delà part de Charles III, le pape, consterné, écrivit au roi la lettre la plus touchante : « Vous aussi, mon fils, disait-il, tu quoque , fili mi! Ainsi le roi catholique, si cher & notre cœur, remplit le calice de nos souffrances, plonge notre vieillesse dans les larmes, et nous précipite au tombeau ! Le pieux roi d’Espagne prête son bras aux ennemis de Dieu et de l’Église! Il détruit une institution qui doit son origine et son lustre à des saints choisis par Dieu dans la nation espagnole! Si quelques individus de l’ordre ont troublé votre gouvernement, Votre Majesté pouvait punir les coupables sans frapper les innocents. Nous attestons devant Dieu et devant les hommes que la compagnie n’est pas seulement innocente, mais pieuse et sainte dans son but et dans ses lois. » A toutes les supplications du pontife, Charles III se contenta de répondre : « Pour épargner au monde un grand scandale, je conserverai à jamais dans mon cœur l’abominable trame qui a nécessité ces rigueurs. Sa Sainteté doit m’en croire sur parole. Il s’agit de la sûreté de ma vie et de mes États. » La secte avait réussi à faire d’un roi .catholique le plus sinistre des bourreaux. *
Alphonse resta comme écrasé sous ce dernier coup. Il avait espéré que Charles III, dont il connaissait la foi et la piété, soutiendrait la chrétienté si terriblement ébranlée, et voilà que ce même Charles III dépasse en cruauté les persécuteurs de cette lamentable époque. Sa première pensée fut pour les admirables Réductions de l’Amérique espagnole, d’où les jésuites venaient d’être exilés. « Pauvres Indiens, s’écriait-il, les voilà donc tous abandonnés! » Il ne trouvait d’autre consolation que de s’élever au-dessus de ces tristes évé-
1. Nul historien n’a rais en lumière ce point d'histoire comme le père Boero S. J. dans sa Vie du P . Pignatelli , Rome, 1856.
LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE
nements et d’adorer la volonté de Dieu. Vous êtes juste , Seigneur, répétait-il avec David, et vos jugements sont équitables ! Il adressait aux malheureuses victimes des lettres de condoléance et d’encouragement; mais enfin, ne se sentant plus la force d’évoquer ces pénibles souvenirs, il écrivit à la sœur Brianna Carafa, pénitente d’un jésuite avec lequel il était étroitement lié : « Dites au père Savastano que je ne cesse de prier Dieu pour lui et pour la compagnie. Je n’écris plus à aucun de leurs confrères, car je ne sais que dire et je crains même de les affliger encore davantage. Je ne sais plus qu’adorer les jugements de Dieu, prier et pleurer à ses pieds 4. »
Or pendant qu’ Alphonse se désolait à la vue des désastres de la compagnie, une tempête furieuse menaçait d’engloutir sa petite congrégation. L’institut ne vivait pour ainsi dire que par miracle; ses ennemis crurent que le temps était venu de l’anéantir. Et de fait si l’on déracinait un chêne aux puissantes racines comme l’ordre des jésuites, il devait être facile de briser un frêle roseau.
Nos lecteurs n'ont pas oublié peut-être le tout-puissant seigneur d’Iliceto, don François- Antoine Maffei, le gardien des chasses royales, l’intendant du prince de Castellaneta, l’ennemi du saint évêque de Bovino, Mgr Lucci. Se croyant souverain absolu dans son domaine, il était alors en litige avec les habitants d’Iliceto au sujet de certains droits que ceux-ci revendiquaient. Indignée de ses procédés autoritaires et de ses continuelles vexations, la commune prit fait et cause pour les réclamants et porta l’affaire devant la justice du roi. Maffei dut se défendre et chercher des témoins à décharge pour se disculper. Il comptait surtout sur les pères d’Iliceto, dont autrefois il avait été l’ami; mais Alphonse, décidé à garder la neutralité entre les habitants et le seigneur, enjoignit aux siens de ne pas entrer dans leurs démêlés. « Il est à présumer, écrivait-il, que dans cette question les gens du pays finiront par avoir raison. Il serait difficile de prendre parti pour Maffei sans blesser la conscience et la justice. Notre intervention ne servirait qu’à irriter le peuple contre nous si nous parlons en faveur de Maffei, et à exaspérer Maffei si nous embrassons la cause du peuple. Donc que personne ne s’immisce dans ce procès. » Il s’efforça même d’obtenir des autorités que les pères n’y parussent pas comme témoins. Cette conduite, pourtant si sage, mit en fureur Maffei. « Quiconque n’est pas pour moi, s’écria-t-il, est contre moi. » Et il jura de détruire, non