Lettre du 2 juillet
GUERRE AUX RELIGIEUX
seulement la maison d’iliceto, mais la congrégation tout entière. De là des persécutions sans fin, dont le prestige et les puissantes prières de notre saint purent seules conjurer les effets.
Maffei commença par affamer les pères d’iliceto, ce qui n’était pas difficile, pour peu qu’on aggravât leur détresse habituelle. Le décret de 1752 stipulait que, sur leurs propriétés, dont l’administration était dévolue aux évêques, les pères toucheraient chacun une rente de deux carlins par jour. Cette rente, à défaut d’autres secours, ne pouvait les empêcher de mourir de faim. Aussi la maison dut-elle plusieurs fois licencier ses habitants, faute de pain pour les nourrir. En ces derniers temps ils vivaient d’aumônes volontaires, des fruits de leurs travaux, et du produit de quelques centaines de brebis qui usaient des pâturages communaux. Maffei prétendit leur enlever cette dernière ressource, sous prétexte qu’étrangers à la cité, ils ne jouissaient d’aucun des droits appartenant aux citoyens. Sur son ordre, les employés administratifs interdirent aux pères le droit de pacage, comme aussi la faculté, accordée à tous, de couper du bois dans les forêts. Quand ils eurent épuisé leurs provisions de combustible, et brûlé même les bancs de leur église pour alimenter leur cuisine, les persécutés se virent réduits à se contenter de pain et de fruits, et à se coucher quand la rigueur de la saison les forçait à chercher un peu de chaleur.
A ces inqualifiables vexations le vindicatif Maffei en ajouta d’autres plus cruelles encore. 11 sema dans le clergé les bruits les plus injurieux contre les missionnaires, gens avares et rapaces, qui s’enrichissaient, disait-il, aux dépens des prêtres du pays; en sorte que ceux-ci, sous prétexte de droils paroissiaux, s’efforcèrent par diverses intrigues de leur rendre impossible toute espèce de ministère. Le prince de Castellaneta s’était toujours montré l’ami et le bienfaiteur du couvent. L’intendant, par son influence, le tourna contre les pères et leur enleva la puissante protection qui aurait pu déjouer ses odieuses machinations.
Ayant ainsi réussi à discréditer ses victimes, le malheureux n’eut pas honte d’accuser les pères de délits formels et de les poursuivre devant le tribunal du roi. « Cette institution tant vantée par Sa Majesté Catholique, disait-il, est dégénérée jusqu’à devenir un scandale public. Bien loin de s’occuper avec zèle des saintes missions, les prétendus religieux du Très Saint-Rédempteur, dominés par l’esprit de cupidité, ne pensent qu’à dépouiller les peuples pour s’enrichir et s’agrandir. Ils multiplient leurs acquisitions, se bâtissent de superbes édifices, voire des maisons de campagne. Ils éclip-
SAIN'T ALPHONSE DE LIGUORI. — T. II. lü
LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE
sent même les jésuites par leur luxe et leur magnificence. A Ciorani, ils élèvent un temple qui pourrait rivaliser avec les plus riches cathédrales. Et encore s’ils se contentaient d’abuser de leur influence sur le public pour contenter leur orgueil ! mais ils excitent les habitants à se mutiner contre leurs seigneurs, et bientôt viendra le temps où ils se rendront redoutables même à la couronne. » Ces indignes calomnies, répandues jusqu’au pied du trône, passaient dans les bureaux des ministères, et de là dans les tribunaux, où chaque jour arrivaient nombre de requêtes et de réclamations contre ies religieux.
Pour comble de disgrâce, le baron Sarnelli vint joindre ses revendications à celles de Maffei. Nous avons vu qu’à la mort de son frère André, le baron ne craignit pas de réclamer la vigne cédée par ce dernier à la congrégation. Il avait ensuite transigé moyennant une somme de deux mille ducats, mais la malheureuse vigne lui était restée sur le cœur. Un jour, à l’occasion d’un prétendu manque d’égards envers la baronne son épouse, il rompit de nouveau ses engagements et prétendit mettre la main sur tous les biens laissés par son père. Maffei ne manqua pas de jeter de l’huile sur le feu, et tous deux, unissant leurs griefs, portèrent leurs accusations devant la Chambre royale.
Alphonse comprit aussitôt la gravité du procès et les dangers qui menaçaient la congrégation. Il connaissait de longue date le caractère du seigneur d’Uiceto : « Si Maffei croit devoir se venger de nous, malheur à notre pauvre maison! dit-il. Je sais tout ce que cet homme a fait souffrir au vénérable évêque Lucci. Que Dieu nous protège! » 11 savait aussi combien les régalistes de la cour accueillaient avec joie les dénonciations contre les religieux, et avec quelle difficulté un institut non approuvé se tirerait de leurs mains. Aussi commença-t-il par intéresser à sa cause celle qui brise la tête du serpent et de ses suppôts. « Après les oraisons du matin et du soir, écrivit-il au père Villani, faites réciter un Salve Regina pour la maison d’Hiceto, qui est en grand danger. » La persécution augmentant d’intensité, il prescrivit d’autres prières, des jeûnes, et une neu vaine en l’honneur de la Madone. Et comme le péril devenait de plus en plus menaçant, il adressa la circulaire suivante à tous les membres de la congrégation : « Voici, mes bienaimés frères, que le Seigneur nous visite par toutes sortes de peines et de tribulations. Nos ennemis veulent détruire notre institut, et vraiment nous ne savons s’ils n'arriveront pas à leur but. Nous nous sommes relâchés dans l’observance, mes chers frères, et Dieu
GUERRE AUX RELIGIEUX
nous châtie. Espérons toutefois qu’il prendra en pitié notre pauvre congrégation. Tâchons de l’apaiser par nos supplications, et surtout en nous corrigeant de nos défauts et en évitant les fautes contre l’obéissance qui nous ont mérité ce châtiment. » Et comme plusieurs abandonnaient le jeûne du samedi qui, sans être de règle, avait toujours été pratiqué, le saint exhorte ses frères à ne plus négliger cet acte de mortification en l’honneur de Marie, afin de mériter sa protection pendant la tempête que l’enfer a déchaînée contre eux1.
Confiant dans le secours du ciel, Alphonse ne négligea pas les moyens humains. D’après ses instructions, son avocat, Celano, rédigea un mémoire juridique par lequel il mettait à néant les prétentions de Sarnelli et prouvait jusqu’à l’évidence les droits que Maffei contestait aux pères d’Iliceto. « Le décret d’approbation des quatre maisons dé l’institut, dit le mémoire, limitait leurs droits civils, par exemple, il interdisait aux pères d’acquérir par testament ou donation; mais jamais Charles III n’avait eu l’intention de les priver, puisqu’il les approuvait, du droit à l’existence. Or à quoi se réduisent les fameuses prétentions de la maison d’Iliceto, sinon à la participation des biens communs nécessaires à la vie? Si, pour la sustentation des pères du Saint-Rédempteur, jugée utile au profit spirituel et à l’éducation de ses vassaux perdus dans les coins les plus retirés du royaume, le souverain crut devoir attribuer à chacun d'eux une rente de quelques carlins, comment peut-on supposer qu’il ait voulu les priver de l’élément le plus nécessaire à la vie, c’est-à-dire du feu? Pourquoi ne pas leur interdire aussi l’usage de l’eau, puisque cet usage rentre également dans les droits civiques? Interdire l’eau et le feu! c’est le châtiment qu’on applique aux criminels bannis de la société, et vous voulez que le roi ait traité de la sorte des religieux qui se consacrent au bien éternel et temporel de leur prochain2? »
Malgré les éloquents plaidoyers des cinq avocats qui soutinrent la cause de Maffei, la Chambre royale ne put s’empêcher de reconnaître l’incontestable valeur des raisons apportées par Celano. Quant aux biens acquis malgré les interdictions royales, ils consistaient en cinq ruches d’abeilles, un fusil, et quelques centaines de ceps de vigne. La Chambre royale s’étonna qu’on lui eût déféré d’aussi ridicules griefs, et décréta, le 1er janvier 1767, que les membres de la congrégation jouiraient paisiblement, comme tous