Corrispondenza generale , II, p
GUERRE AUX RELIGIEUX
l’institut qui dès lors était entre ses mains. « Me confiant en Dieu, lui dit-il, j’espère que Votre Excellence finira par nous délivrer des persécutions dont nous sommes l’objet. Dieu vous en récompensera dans ce monde et dans l’autre. En établissant cette congrégation, je n’ai pas eu pour but, soyez-en sûr, de me faire un renom de fondateur, mais de créer une œuvre agréable à Dieu. Or une expérience de trente-cinq années nous prouve que cette œuvre lui procure réellement une grande gloire, d’où je tiens pour certain qu’il récompensera largement l’homme qui saura la défendre !. » Ce n’était pas sans raison que, malgré son apparente victoire, Alphonse tremblait pour l’avenir, car un terrible orage allait fondre sur l’Italie. Beaucoup espéraient que la proscription des jésuites d’Espagne ne s’étendrait pas à ceux de Naples. Les pères eux-mêmes se montraient pleins de confiance. « Lejeune roi, disait-on, aime la Compagnie, et Tanucci fait savoir qu’il n’y a rien à craindre. » Mais le saint ne partageait nullement cette fausse sécurité. Ayant un jour rencontré dans les rues de Naples un certain père Rosetti, il lui demanda ce qu’il pensait de la situation. « Tout porte à croire que nous ne serons pas inquiétés , répondit le jésuite. — Mon père, dit l’évèque, vous vous bercez de vaines espérances. Vous serez chassés de Naples, oui, je vous dis que vous serez chassés. » Et il ajouta : « Malheur à notre infortunée capitale, car la foi y va décliner de jour en jour! »
Or il était parfaitement vrai que le prince Ferdinand se montrait personnellement tout dévoué à la Compagnie. « Pourquoi proscrirais-je, disait-il, ces bons religieux qui m’ont enseigné les premiers principes de la foi, et dont le nom est vénéré par tous mes fidèles sujets? » Mais le roi d’Espagne, son père, de plus en plus irrité contre les jésuites, intima au conseil de Régence l’ordre de coopérer à son plan d’extermination, et, le 31 octobre, les conseillers, à la pluralité des suffrages, décidèrent que la société de Jésus subirait à Naples le même sort qu’en Espagne. Tout d’abord le jeune roi refusa de signer cet arrêt de mort, mais son confesseur, l’évêque Latilla, lui ayant persuadé qu’il devait en conscience obéir à son père, il apposa en tremblant son nom au bas du décret. Le Vésuve lançait alors des tourbillons de cendres qui obscurcissaient l’air jusqu’à Naples. Pour ne pas exaspérer la population, qui attribuait à un châtiment de Dieu l’éruption du volcan, l’exécution du décret fut différée jusqu’au 20 novembre. Ce jour-là, les jésuites
1. Corrispondenza generale , II, p. 53. Lettre du 2î octobre.
LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE
napolitains, embarqués et dirigés vers Terracine, furent jetés sur les côtes de l’État pontifical.
Ces violences, disait-on, ne pouvaient durer longtemps. Alphonse prévoyait au contraire que les principes régnants amèneraient des bouleversements sans fin. Sa pénitente privilégiée, la sœur Brianna Carafa, ne se consolait pas d’avoir perdu son confesseur ordinaire, le père Savastano. Elle espérait le voir bientôt réintégré dans la patrie. « Dieu le veuille ! lui répondit le saint évêque; mais, avec les systèmes qui prévalent aujourd’hui, vous ne pouvez guère compter là-dessus. Nous ignorons ce que Dieu fera dans l’avenir, mais certainement vos vœux ne se réaliseront que de longues années après ma mort et la vôtre. Par conséquent il faut vous résigner à la volonté de Dieu. Dans vos troubles et tentations à ce sujet, dites et répétez sans cesse : « Ce que vous voulez, ô mon Dieu, je le veux aussi. » Et comme la bonne sœur continuait à se lamenter, il ajouta : « Cessez vos désolations et vos gémissements. Ce n’est pas l’heure de pleurer sur vos misères, mais de prier pour la sainte Église, assaillie de tous côtés par ses ennemis, et surtout pour ce royaume de Naples qui, non content des ruines déjà faites, se prépare à en accumuler de nouvelles L »
Alphonse parlait ainsi des maux de l’Église le 10 janvier 1768. Quatre jours après, un édit du duc de Parme abolissait, par une usurpation flagrante, certains droits et prérogatives du Saint-Siège. Clément XIII répondit à cette iniquité en excommuniant les auteurs et exécuteurs de l’édit sacrilège. Décidés à l’emporter à tout prix, les Bourbons de France, d’Espagne et de Naples s’unirent au Bourbon de Parme pour sommer le pape de retirer le bref d’excommunication sous peine de voir envahir ses possessions d’Avignon et Bénévent. « Vous avez la force, répondit l’héroïque pontife, envahissez mes Étals et chassez-moi de Borne; mais je vous déclare qu’à l’exemple de mes prédécesseurs je subirai l’exil plutôt que de trahir la cause de la religion et de l’Église. » Quelques jours après, les jésuites étaient banms de Parme, le roi de France s’emparait d’Avignon, et la Régence de Naples, de Bénévent et de Ponte-Corvo.
L’évêque de Sainte-Agathe avait prédit la tempête qui agitait l’Église; il avait vu sombrer le vaisseau qui portait la compagnie de Jésus; il venait de radouber la petite barque du Très Saint-Rédempteur, déjà fort avariée; mais sur cette mer en furie, parmi tant de récifs, parviendra-t-il à la sauver du naufrage?